Notre autre sujet de conversation de prédilection, c’est la prospective en matière de destin. Cannelle Martin : délaissée et trompée par son mari, marie sa fille à un financier, encourage son fils à tromper sa femme, finit sa vie à Chatou dans une chambre à huit mille euros le mois. Achille Grand-Fernet : devient accro à l’héroïne, entre en cure à vingt ans, reprend l’entreprise de sacs plastique de papa, se marie à une blonde décolorée, engendre un fils schizophrène et une fille anorexique, devient alcoolique, meurt d’un cancer du foie à quarante-cinq ans. Etc. Et si vous voulez mon avis, le plus terrible, ce n’est pas qu’on joue à ce jeu : c’est que ce n’est pas un jeu.
Toujours est-il qu’en nous croisant dans le hall, Marguerite, maman et moi, Kakuro a dit : « J’ai ma petite-nièce qui vient chez moi cet après-midi, voulez-vous vous joindre à nous ? »
Maman a dit : « Oui, oui, bien sûr » avant qu’on ait le temps de dire ouf, en sentant se rapprocher l’heure de descendre elle-même à l’étage du dessous. Et donc nous y sommes allées. La petite-nièce de Kakuro s’appelle Yoko, c’est la fille de sa nièce Élise qui est elle-même la fille de sa soeur Mariko. Elle a cinq ans. C’est la plus jolie petite fille de la terre ! Et adorable, avec ça. Elle pépie, elle gazouille, elle glousse, elle regarde les gens avec le même air bon et ouvert que son grand-oncle. On a joué à cache-cache, et quand Marguerite l’a trouvée dans un placard de la cuisine, elle a tellement ri qu’elle a fait pipi dans sa culotte. Ensuite, on a mangé du gâteau au chocolat en discutant avec Kakuro, elle nous écoutait en nous regardant gentiment avec ses grands yeux (et du chocolat jusque sur les sourcils).
En la regardant, je me suis demandé : « Est-ce qu’elle aussi, elle va devenir comme les autres ? » J’ai tenté de l’imaginer avec dix ans de plus, blasée, en bottes montantes avec une cigarette au bec, et encore dix ans plus tard dans un intérieur aseptisé à attendre le retour de ses enfants en jouant à la bonne mère et épouse japonaise. Mais ça ne marchait pas.
Alors j’ai ressenti un grand sentiment de bonheur. C’est la première fois de ma vie que je rencontre quelqu’un dont le destin ne m’est pas prévisible, quelqu’un pour qui les chemins de la vie restent ouverts, un quelqu’un plein de fraîcheur et de possibles. Je me suis dit : « Oh, oui, Yoko, j’ai envie de la voir grandir » et je savais que ce n’était pas qu’une illusion liée à sa jeunesse parce que aucun des enfants des amis de mes parents ne m’a jamais fait cette impression-là. Je me suis dit aussi que Kakuro devait être comme ça, quand il était petit, et je me suis demandé si quelqu’un, à l’époque, l’avait regardé comme je regardais Yoko, avec plaisir et curiosité, en attendant de voir le papillon sortir de sa chrysalide et en étant à la fois ignorant et confiant dans les motifs de ses ailes.
Alors je me suis posé une question : Pourquoi ? Pourquoi ceux-là et pas les autres ?
Et encore une autre : Et moi ? Est-ce que mon destin se voit déjà sur mon front ? Si je veux mourir, c’est parce que je le crois.
Mais si, dans notre univers, il existe la possibilité de devenir ce qu’on n’est pas encore... est-ce que je saurai la saisir et faire de ma vie un autre jardin que celui de mes pères ?
8
Par l’enfer
À sept heures, plus morte que vive, je me dirige vers le quatrième étage, en priant à m’en faire péter les jointures pour ne croiser personne.
Le hall est désert.
L’escalier est désert.
Le palier devant chez M. Ozu est désert.
Ce désert silencieux, qui aurait dû me combler, emplit mon cœur d’un sombre pressentiment et je suis saisie d’une irrépressible envie de fuir. Ma loge obscure m’apparaît soudain comme un refuge douillet et radieux et j’ai une bouffée de nostalgie en songeant à Léon affalé devant une télévision qui ne me semble plus si inique. Après tout, qu’ai-je à perdre ? Je peux tourner les talons, descendre l’escalier, réintégrer mon logis. Rien n’est plus facile. Rien ne tombe plus sous le sens, au contraire de ce dîner qui frôle l’absurdité.
Un bruit au cinquième, juste au-dessus de ma tête, interrompt mes pensées. De peur, je me mets instantanément à transpirer — quelle grâce — et, sans même comprendre le geste, enfonce avec frénésie le bouton de la sonnette.
Pas même le temps d’avoir le cœur qui bat : la porte s’ouvre.
M. Ozu m’accueille avec un grand sourire.
— Bonsoir madame ! claironne-t-il avec, on dirait, une allégresse non feinte.
Par l’enfer, le bruit au cinquième se précise : quelqu’un ferme une porte.
— Eh bien bonsoir, dis-je et je bouscule pratiquement mon hôte pour entrer.
— Laissez-moi vous débarrasser, dit M. Ozu en continuant de sourire beaucoup.
Je lui tends mon sac à main en parcourant du regard l’immense vestibule.
Mon regard heurte quelque chose.
9
D’or mat
Juste en face de l’entrée, dans un rai de lumière, il y a un tableau.
Voici la situation : moi, Renée, cinquante-sept ans et des oignons aux pieds, née dans la fange et destinée à y demeurer, me rendant à dîner chez un riche Japonais dont je suis la concierge pour la seule faute d’avoir sursauté à une citation de Anna Karénine, moi, Renée, intimidée et effrayée jusqu’en ma plus intime moelle et consciente à m’en évanouir de l’inconvenance et du caractère blasphématoire de ma présence en ce lieu qui, bien que spatialement accessible, n’en signifie pas moins un monde auquel je n’appartiens pas et qui se garde des concierges, moi, Renée, donc, je porte comme par mégarde le regard juste derrière M. Ozu sur ce rai de lumière frappant un petit tableau au cadre de bois sombre.
On ne trouvera que toute la splendeur de l’Art pour expliquer l’évanouissement soudain de la conscience de mon indignité au profit d’une syncope esthétique. Je ne me connais plus. Je contourne M. Ozu, happée par la vision.
C’est une nature morte qui représente une table dressée pour une collation légère d’huîtres et de pain. Au premier plan, dans une assiette en argent, un citron à demi dénudé et un couteau au manche ciselé. À l’arrière-plan, deux huîtres fermées, un éclat de coquille dont la nacre est visible et une assiette en étain qui contient sans doute du poivre. Entre deux, un verre couché, un petit pain à la mie blanche dévoilée et, sur la gauche, un grand verre à demi rempli d’un liquide pâle et doré, bombé comme une coupole inversée et au pied large et cylindrique orné de pastilles de verre. La gamme chromatique va du jaune à l’ébène. Le fond est d’or mat, un peu sale.
Je suis une fervente amatrice de natures mortes. J’ai emprunté à la bibliothèque tous les ouvrages du fonds pictural et y ai traqué les œuvres du genre. J’ai visité le Louvre, Orsay, le musée d’Art moderne et j’ai vu — révélation et éblouissement — l’exposition Chardin de 1979 au Petit Palais. Mais toute l’œuvre de Chardin ne vaut pas une seule pièce maîtresse de la peinture hollandaise du XVIIe siècle. Les natures mortes de Pieter Claesz, de Willem Claesz-Heda, de Willem Kalf et de Osias Beert sont les chefs-d’œuvre du genre — et des chefs-d’œuvre tout court, pour lesquels, sans un instant d’hésitation, je donnerais tout le quattrocento italien.