Je considère un instant l’information, elle se fraie péniblement un chemin jusqu’aux circuits qui la doivent traiter.
Je tourne le bouton dans l’autre sens.
La porte se déverrouille.
Le Confutatis s’arrête net. Une délicieuse douche de silence inonde mon corps reconnaissant.
— Je..., dis-je à M. Ozu — car ce n’est que lui —, je... Enfin... Vous savez, le Requiem ?
J’aurais dû appeler mon chat Padsyntax.
— Oh, je parie que vous avez eu peur ! dit-il. J’aurais dû vous prévenir. C’est une façon japonaise, que ma fille a voulu importer ici. Quand on tire la chasse d’eau, la musique se déclenche, c’est plus... joli, vous voyez ?
Je vois surtout que nous sommes dans le couloir, devant les toilettes, dans une situation qui pulvérise tous les canons du ridicule.
— Ah..., dis-je, euh... j’ai été surprise (et je passe sur tous ceux de mes péchés qui ont éclaté au grand jour).
— Vous n’êtes pas la première, dit M. Ozu avec gentillesse et, n’est-il pas, une ombre d’amusement sur la lèvre supérieure.
— Le Requiem... dans les toilettes... c’est un choix... surprenant, réponds-je pour reprendre contenance, immédiatement épouvantée de la tournure que je donne à la conversation alors que nous n’avons toujours pas quitté le couloir et que nous nous faisons face, les bras ballants, incertains de l’issue.
M. Ozu me regarde.
Je le regarde.
Quelque chose se rompt dans ma poitrine, avec un petit clac insolite, comme un clapet qui s’ouvre et se referme brièvement. Puis, j’assiste, impuissante, au léger tremblement qui secoue mon torse et, comme un fait exprès, il me semble que le même embryon de tressautement agite les épaules de mon vis-à-vis.
Nous nous regardons, hésitants.
Puis, un genre de ouh ouh ouh tout doux et tout faible sort de la bouche de M. Ozu.
Je réalise que le même ouh ouh ouh feutré mais irrépressible monte de ma propre gorge.
Nous faisons ouh ouh ouh tous les deux, doucement, en nous regardant avec incrédulité.
Puis le ouh ouh ouh de M. Ozu s’intensifie.
Mon ouh ouh ouh à moi vire au signal d’alarme.
Nous nous regardons toujours, en expulsant de nos poumons des ouh ouh ouh de plus en plus déchaînés. A chaque fois qu’ils s’apaisent, nous nous regardons et nous repartons pour une fournée. J’ai le ventre tétanisé, M. Ozu pleure abondamment
Combien de temps restons-nous là, à rire convulsivement devant la porte des W.-C. ? Je ne sais pas. Mais la durée en est suffisamment longue pour terrasser toutes nos forces. Nous commettons encore quelques ouh ouh ouh épuisés puis, de fatigue plus que de satiété, nous reprenons notre sérieux.
— Retournons au salon, dit M. Ozu, bon premier à passer la ligne d’arrivée du souffle retrouvé.
15
Une sauvage très civilisée
— On ne s’ennuie pas avec vous, est la première chose que me dit M. Ozu une fois la cuisine réintégrée et alors que, confortablement juchée sur mon tabouret, je sirote du saké tiède en trouvant cela assez médiocre.
— Vous êtes une personne peu ordinaire, ajoute-t-il en faisant glisser jusqu’à moi une coupelle blanche emplie de petits raviolis qui n’ont l’air ni frits ni vapeur mais un peu des deux. Il pose à côté une coupelle avec de la sauce soja.
— Des gyozas, précise-t-il.
— Au contraire, réponds-je, je crois être une personne très ordinaire. Je suis concierge. Ma vie est d’une banalité exemplaire.
— Une concierge qui lit Tolstoï et écoute du Mozart, dit-il. Je ne savais pas que ce fût dans les pratiques de votre corporation.
Et il m’adresse un clin d’œil. Il s’est assis sans plus de cérémonie à ma droite et a entrepris avec ses baguettes sa propre part de gyozas.
Jamais de toute ma vie je ne me suis sentie aussi bien. Comment vous dire ? Pour la première fois, je me sens en totale confiance, bien que je ne sois pas seule. Même avec Manuela, à laquelle je confierais pourtant ma vie, il n’y a pas cette sensation d’absolue sécurité née de la certitude que nous nous comprenons. Confier sa vie n’est pas livrer son âme, et si j’aime Manuela comme une sœur, je ne peux partager avec elle ce qui tisse le peu de sens et d’émoi que mon existence incongrue dérobe à l’univers.
Je déguste aux baguettes des gyozas bourrés de coriandre et de viande parfumée et, expérimentant un sidérant sentiment de détente, bavarde avec M. Ozu comme si nous nous connaissions depuis toujours.
— Il faut bien se distraire, dis-je, je vais à la bibliothèque municipale et j’emprunte tout ce que je peux.
— Vous aimez la peinture hollandaise ? me demande-t-il et, sans attendre la réponse : Si on vous donnait le choix entre la peinture hollandaise et la peinture italienne, laquelle sauveriez-vous ?
Nous argumentons le temps d’une fausse passe d’armes où je prends plaisir à m’enflammer pour le pinceau de Vermeer — mais il s’avère très vite que nous sommes de toute façon d’accord.
— Vous pensez que c’est un sacrilège ? je demande.
— Mais pas du tout, chère madame, me répond-il en ballotant cavalièrement un malheureux ravioli de gauche à droite au-dessus de sa coupelle, pas du tout, croyez-vous que j’aie fait copier un Michel-Ange pour l’exposer dans mon vestibule ?
— Il faut tremper les nouilles dans cette sauce, rajoute-t-il en posant devant moi un panier d’osier rempli desdites et un somptueux bol bleu-vert duquel monte un parfum de... cacahuète. C’est un « zalu ramen », un plat de nouilles froides avec une sauce un peu sucrée. Vous me direz si vous aimez.
Et il me tend une grande serviette en lin ficelle.
— Il y a des dommages collatéraux, prenez garde à votre robe.
— Merci, dis-je.
Et, allez savoir pourquoi, j’ajoute :
— Ce n’est pas la mienne.
J’inspire un grand coup et je dis :
— Vous savez, je vis seule depuis très longtemps et je ne sors jamais. Je crains d’être un peu... sauvage.
— Une sauvage très civilisée, alors, me dit-il en souriant.
Le goût des nouilles trempées dans la sauce à la cacahuète est céleste. Je ne saurais en revanche jurer de l’état de la robe de Maria. Il n’est pas très facile de plonger un mètre de nouilles dans une sauce semi-liquide et de l’ingurgiter sans commettre de dégâts. Mais comme M. Ozu avale les siennes avec dextérité et néanmoins force bruits, je me sens décomplexée et j’aspire avec entrain mes longueurs de pâtes.
— Sérieusement, me dit M. Ozu, vous ne trouvez pas ça fantastique ? Votre chat s’appelle Léon, les miens Kitty et Lévine, nous aimons tous deux Tolstoï et la peinture hollandaise et nous habitons le même lieu. Quelle est la probabilité qu’une telle chose se produise ?
— Vous n’auriez pas dû m’offrir cette magnifique édition, dis-je, ce n’était pas la peine.
— Chère madame, répond M. Ozu, est-ce que cela vous a fait plaisir ?
— Eh bien, dis-je, ça m’a fait très plaisir mais ça m’a un peu effrayée aussi. Vous savez, je tiens à rester discrète, je ne voudrais pas que les gens ici s’imaginent..
— ... qui vous êtes ? complète-t-il. Pourquoi ?
— Je ne veux pas faire d’histoires. Personne ne veut d’une concierge qui ait des prétentions.