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— Des prétentions ? Mais vous n’avez pas de prétentions, vous avez des goûts, des lumières, des qualités !

— Mais je suis la concierge ! dis-je. Et puis, je n’ai pas d’éducation, je ne suis pas du même monde.

— La belle affaire ! dit M. Ozu de la même manière, le croirez-vous, que Manuela, ce qui me fait rire.

Il lève un sourcil interrogateur.

— C’est l’expression favorite de ma meilleure amie, dis-je en guise d’explication.

— Et qu’en dit-elle, votre meilleure amie, de vôtre-discrétion ?

Ma foi, je n’en sais rien.

— Vous la connaissez, dis-je, c’est Manuela.

— Ah, Mme Lopes ? dit-il. C’est une amie à vous ?

— C’est ma seule amie.

— C’est une grande dame, dit M. Ozu, une aristocrate. Vous voyez, vous n’êtes pas la seule à démentir les normes sociales. Où est le mal ? Nous sommes au xxie siècle, que diable !

— Que faisaient vos parents ? je demande, un peu énervée par si peu de discernement.

M. Ozu s’imagine sans doute que les privilèges ont disparu avec Zola.

— Mon père était diplomate. Je n’ai pas connu ma mère, elle est morte peu après ma naissance.

— Je suis désolée, dis-je.

Il fait un geste de la main, pour dire : il y a longtemps. Je poursuis mon idée.

— Vous êtes fils de diplomate, je suis fille de paysans pauvres. Il est même inconcevable que je dîne chez vous ce soir.

— Et pourtant, dit-il, vous dînez ici ce soir. Et il ajoute, avec un très gentil sourire :

— Et j’en suis très honoré.

Et la conversation se poursuit ainsi, avec bonhomie et naturel. Nous évoquons dans l’ordre : Yasujiro Ozu (un lointain parent), Tolstoï et Lévine fauchant dans le pré avec ses paysans, l’exil et l’irréductibilité des cultures et bien d’autres sujets que nous enchaînons avec l’enthousiasme du coq et de l’âne en appréciant nos derniers arpents de nouilles et, surtout, la déconcertante similitude de nos tournures d’esprit.

Vient un moment où M. Ozu me dit :

— J’aimerais que vous m’appeliez Kakuro, c’est quand même moins emprunté. Est-ce que ça vous ennuie que je vous appelle Renée ?

— Pas du tout, dis-je — et je le pense vraiment.

D’où me vient cette soudaine facilité dans la connivence ?

Le saké, qui me ramollit délicieusement le bulbe, rend la question terriblement peu urgente.

— Savez-vous ce que c’est que l’azuki ? demande Kakuro.

— Les monts de Kyoto..., dis-je en souriant à ce souvenir d’infini.

— Comment ? demande-t-il.

— Les monts de Kyoto ont la couleur du flanc d’azuki, dis-je en m’efforçant tout de même de parler distinctement.

— C’est dans un film, n’est-ce pas ? demande Kakuro.

— Oui, dans Les Sœurs Munakata, tout à la fin.

— Oh, j’ai vu ce film il y a très longtemps mais je ne m’en souviens pas très bien.

— Vous ne vous souvenez pas du camélia sur la mousse du temple ? dis-je.

— Non, pas du tout, répond-il. Mais vous me donnez envie de le revoir. Est-ce que ça vous dirait qu’on le regarde ensemble, un jour prochain ?

— J’ai la cassette, dis-je, je ne l’ai pas encore rendue à la bibliothèque.

— Ce week-end, peut-être ? demande Kakuro.

— Vous avez un magnétoscope ?

— Oui, dit-il en souriant.

— Alors, c’est d’accord, dis-je. Mais je vous propose la chose suivante : dimanche, nous regardons le film à l’heure du thé et j’apporte les pâtisseries.

— Marché conclu, répond Kakuro.

Et la soirée avance encore tandis que nous parlons toujours sans préoccupation de cohérence ni d’horaire, en sirotant interminablement une tisane au curieux goût d’algue. Sans surprise, il me faut renouer avec la lunette couleur neige et la moquette solaire. J’opte pour le bouton à un seul lotus — message reçu — et supporte l’assaut du Confutatis avec la sérénité des grands initiés. Ce qui est à la fois déconcertant et merveilleux, avec Kakuro Ozu, c’est qu’il allie un enthousiasme et une candeur juvéniles à une attention et une bienveillance de grand sage. Je ne suis pas coutumière d’un tel rapport au monde ; il me semble qu’il le considère avec indulgence et curiosité alors que les autres êtres humains de ma connaissance l’abordent avec méfiance et gentillesse (Manuela), ingénuité et gentillesse (Olympe) ou arrogance et cruauté (le reste de l’univers). La collusion de l’appétit, de la lucidité et de la magnanimité figure un inédit et savoureux cocktail.

Et puis mon regard tombe sur ma montre.

Il est trois heures.

Je bondis sur mes pieds.

— Mon Dieu, dis-je, vous avez vu l’heure ?

Il regarde sa propre montre puis lève les yeux vers moi, l’air inquiet.

— J’ai oublié que vous travailliez tôt demain. Je suis retraité, je ne me soucie plus de cela. Est-ce que ça va aller ?

— Oui, bien sûr, dis-je, mais il faut que je dorme un peu tout de même.

Je tais le fait que, en dépit de mon âge avancé et alors qu’il est bien connu que les vieux dorment peu, je dois faire la bûche pendant au moins huit heures pour pouvoir appréhender le monde avec discernement.

— À dimanche, me dit Kakuro à la porte de son appartement.

— Merci beaucoup, dis-je, j’ai passé une très bonne soirée, je vous en suis très reconnaissante.

— C’est moi qui vous remercie, dit-il, je n’avais pas ri ainsi depuis très longtemps, ni eu une si agréable conversation. Voulez-vous que je vous raccompagne jusqu’à chez vous ?

— Non merci, dis-je, c’est inutile.

Il y a toujours un Pallières potentiel qui rôde dans les escaliers

— Eh bien, à dimanche, dis-je, ou peut-être nous croiserons-nous avant.

— Merci, Renée, dit-il encore avec un très large sourire juvénile.

En fermant ma propre porte derrière moi et en m’y adossant, je découvre Léon qui ronfle comme un sapeur dans le fauteuil télé et je constate l’impensable : pour la première fois de ma vie, je me suis fait un ami.

16

Alors

Alors, pluie d’été.

17

Un nouveau cœur

Cette pluie d’été, je m’en souviens.

Jour après jour, nous arpentons notre vie comme on arpente un couloir.

Penser au mou pour le chat... avez-vous vu ma patinette c’est la troisième fois qu’on me la vole... il pleut si fort on croirait la nuit., il y ajuste le temps la séance est à une heure... veux-tu ôter ton suroît., tasse de thé amer... silence de l’après-midi.. : peut-être sommes-nous malades à force de trop... tous ces bonshommes à arroser... ces ingénues qui font de grandes dévergondées-tiens il neige... ces fleurs c’est quoi leur nom... pauvre bibiche elle faisait pipi partout., ciel d’automne comme c’est triste... le jour finit si tôt à présent., pourquoi les poubelles sentent jusque dans la cour... vous savez tout vient à son heure... non je ne les connaissais pas spécialement., c’était une famille comme les autres ici... on dirait du flan d’azuki... mon fils dit que les Chunois sont intraitables... comment s’appellent ses chats... pourriez-vous réceptionner les paquets du pressing... tous ces Noël ces chants ces courses quelle fatigue... pour manger une noix il faut une nappe... il a le nez qui coule ça alors... il fait déjà chaud il n’est même pas dix heures... je découpe des champignons tout fin et on mange notre bouillon avec les champignons dedans... elle laisse traîner ses culottes sales sous le lit... il faudrait refaire la tapisserie...