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– Et toi ? demanda Colin qui glissa et se retrouva assis par terre, sans faire aucun effort pour se rattraper.

– Moi, dit Nicolas, j’ai raccompagné Isis chez elle, et elle m’a fait boire, comme il se doit.

– Ses parents n’étaient pas là ? demanda Chloé.

– Non, dit Nicolas. Il y avait juste ses deux cousines, et elles ont absolument voulu que je reste.

– Elles avaient quel âge ? demanda Colin insidieusement.

– Je ne sais pas, dit Nicolas. Mais, au toucher, je donnerais seize ans à l’une et dix-huit ans à l’autre.

– Tu as passé la nuit là-bas ? demanda Colin.

– Euh !… dit Nicolas… Elles étaient toutes les trois un peu éméchées, alors… j’ai dû les mettre au lit. Le lit d’Isis est très grand… Il y avait encore une place. Je n’ai pas voulu vous réveiller, alors, j’ai dormi avec elles.

– Dormi ?… dit Chloé… Le lit devait être très dur parce que tu as bien mauvaise mine… »

Nicolas toussa d’une façon peu naturelle et s’affaira autour des appareils électriques.

« Goûtez ça », dit-il pour changer la conversation.

C’étaient des abricots fourrés aux dattes et aux pruneaux dans un sirop onctueux et caramélisé sur le dessus.

« Est-ce que tu pourras conduire ? demanda Colin.

– J’essaierai, dit Nicolas.

– C’est bon, ça, dit Chloé. Prends-en avec nous, Nicolas.

– Je préfère quelque chose de plus remontant », dit Nicolas.

Il se confectionna un horrible breuvage sous les yeux de Colin et de Chloé. Il y avait du vin blanc, une cuillerée de vinaigre, cinq jaunes d’œufs, deux huîtres, et cent grammes de viande hachée avec de la crème fraîche et une pincée d’hyposulfite de soude. Le tout descendit dans son gosier, en faisant le bruit d’un cyclotron en pleine vitesse.

« Alors ? demanda Colin, qui s’étranglait presque de rire en voyant la grimace de Nicolas.

– Ça va… » répondit Nicolas avec effort.

Effectivement, les cernes disparurent subitement de ses yeux comme si l’on y avait passé de la benzine, et son teint s’éclaircit visiblement. Il s’ébroua, serra les poings et rugit. Chloé le regardait, un peu inquiète.

« Tu n’as pas mal au ventre, Nicolas ?

– Pas du tout !… brailla Nicolas. C’est fini. Je vous donne la suite et puis, on va s’en aller. »

XXIV

La grande voiture blanche se frayait précautionneusement un chemin dans les ornières de la route. Colin et Chloé, assis derrière, regardaient le paysage avec un certain malaise. Le ciel était bas, des oiseaux rouges volaient au ras des fils télégraphiques en montant et descendant comme eux, et leurs cris aigres se reflétaient sur l’eau plombée des flaques.

« Pourquoi est-on passés par là ? demanda Chloé à Colin.

– C’est un raccourci, dit Colin. C’est obligatoire. La route ordinaire est usée. Tout le monde a voulu y rouler parce qu’il y faisait beau tout le temps, et, maintenant, il ne reste plus que celle-ci. Ne t’inquiète pas. Nicolas sait conduire.

– C’est cette lumière », dit Chloé.

Son cœur battait vite, comme serré dans une coque trop dure. Colin passa son bras autour de Chloé, et prit le cou gracieux entre ses doigts, sous les cheveux, comme on prend un petit chat.

« Oui, dit Chloé en rentrant la tête dans les épaules, car Colin la chatouillait, touche-moi, j’ai peur toute seule…

– Veux-tu que je mette les glaces jaunes ? dit Colin.

– Mets quelques couleurs… »

Colin pressa des boutons verts, bleus, jaunes, rouges et les glaces correspondantes remplacèrent celles de la voiture. On se serait cru dans un arc-en-ciel, et, sur la fourrure blanche, des ombres bariolées dansaient au passage de chaque poteau télégraphique. Chloé se sentit mieux.

Il y avait, des deux côtés de la route, une mousse rase et maigre, d’un vert décoloré, et, de temps à autre, un arbre tordu et échevelé. Pas un souffle de vent ne ridait les nappes de boue qui giclaient sous les roues de la voiture. Nicolas peinait dur pour garder le contrôle de la direction et se maintenait avec effort au milieu de la chaussée effondrée.

Il se retourna un instant.

« Ne vous en faites pas, dit-il à Chloé, ça ne va pas durer. La route change bientôt. »

Chloé se retourna vers la glace à sa droite et frissonna. Une bête écailleuse les regardait, debout près d’un poteau télégraphique.

« Regarde, Colin… Qu’est-ce que c’est ?… »

Colin regarda.

« Je ne sais pas, dit-il. Ça… ça n’a pas l’air méchant…

– C’est un des hommes qui entretiennent les lignes, dit Nicolas, par-dessus son épaule. Ils sont habillés comme ça pour que la boue n’entre pas jusqu’à eux…

– C’était… c’était très laid… » murmura Chloé.

Colin l’embrassa.

« N’aie pas peur, ma Chloé, c’était juste un homme… »

Sous les roues, le sol paraissait plus ferme. Une vague lueur teintait l’horizon.

« Regarde, dit Colin. C’est le soleil… »

Nicolas secoua négativement la tête.

« Ce sont les mines de cuivre, dit-il. On va les traverser. »

La souris, à côté de Nicolas, dressa l’oreille.

« Oui, dit Nicolas. Il va faire chaud. »

La route tourna plusieurs fois. La boue, maintenant, commençait à fumer. La voiture était environnée de vapeurs blanches à forte odeur de cuivre. Puis, la boue durcit complètement et la chaussée émergea, craquelée et poussiéreuse. Loin devant, l’air vibrait comme au-dessus d’un grand four.

« Je n’aime pas ça, dit Chloé. On ne peut pas passer d’un autre côté ?

– Il n’y a que ce chemin, dit Colin. Veux-tu le livre de Gouffé ?… Je l’ai pris… »

Ils n’avaient pas emmené d’autres bagages, comptant tout acheter en route.

« On baisse les glaces de couleur ? dit encore Colin.

– Oui, dit Chloé. Maintenant, la lumière est moins mauvaise. »

Brusquement, la route tourna de nouveau et ils se trouvèrent au milieu des mines de cuivre. Elles s’étageaient des deux côtés, de quelques mètres en contrebas. D’immenses étendues de cuivre verdâtre, à l’infini, déroulaient leur aridité. Des centaines d’hommes, vêtus de combinaisons hermétiques, s’agitaient autour des feux. D’autres empilaient, en pyramides régulières, le combustible que l’on amenait sans cesse des wagonnets électriques. Le cuivre, sous l’effet de la chaleur, fondait et coulait en ruisseaux rouges frangés de scories spongieuses et dures comme de la pierre. De place en place, on le rassemblait dans de grands réservoirs où des machines le pompaient et le transvasaient dans des tuyaux ovales.

« Quel travail terrible !… dit Chloé.

– C’est assez bien payé », dit Nicolas.

Quelques hommes s’étaient arrêtés pour voir passer la voiture. On ne voyait, dans leurs yeux, qu’une pitié un peu narquoise. Ils étaient larges et forts, ils avaient l’air inaltérable.

« Ils ne nous aiment pas, dit Chloé. Allons-nous-en d’ici.

– Ils travaillent… dit Colin.

– Ce n’est pas une raison », dit Chloé.

Nicolas accéléra un peu. La voiture filait sur la route craquelée, dans la rumeur des machines et du cuivre en fusion.

« On va bientôt rejoindre l’ancienne route », dit Nicolas.

XXV

« Pourquoi sont-ils si méprisants ? demanda Chloé. Ce n’est pas tellement bien de travailler…

– On leur a dit que c’était bien, dit Colin. En général, on trouve ça bien. En fait, personne ne le pense. On le fait par habitude et pour ne pas y penser, justement.

– En tout cas, c’est idiot de faire un travail que des machines pourraient faire.

– Il faut construire des machines, dit Colin. Qui le fera ?