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– Oh ! Évidemment, dit Chloé. Pour faire un œuf, il faut une poule, une fois qu’on a la poule, on peut avoir des tas d’œufs. Il vaut donc mieux commencer par la poule.

– Il faudrait savoir, dit Colin, qui empêche de faire des machines. C’est le temps qui doit manquer. Les gens perdent leur temps à vivre, alors, il ne leur en reste plus pour travailler.

– Ce n’est pas plutôt le contraire ? dit Chloé.

– Non, dit Colin. S’ils avaient le temps de construire les machines, après ils n’auraient plus besoin de rien faire. Ce que je veux dire, c’est qu’ils travaillent pour vivre au lieu de travailler à construire des machines qui les feraient vivre sans travailler.

– C’est compliqué, estima Chloé.

– Non, dit Colin. C’est très simple. Ça devrait, bien entendu, venir progressivement. Mais, on perd tellement de temps à faire des choses qui s’usent…

– Mais, tu crois qu’ils n’aimeraient pas mieux rester chez eux et embrasser leur femme et aller à la piscine et aux divertissements ?

– Non, dit Colin. Parce qu’ils n’y pensent pas.

– Mais est-ce que c’est leur faute si ils croient que c’est bien de travailler ?

– Non, dit Colin, ce n’est pas leur faute. C’est parce qu’on leur a dit : « Le travail, c’est sacré, c’est bien, c’est beau, c’est ce qui compte avant tout, et seuls les travailleurs ont droit à tout. » Seulement, on s’arrange pour les faire travailler tout le temps et alors ils ne peuvent pas en profiter.

– Mais, alors, ils sont bêtes ? dit Chloé.

– Oui, ils sont bêtes, dit Colin. C’est pour ça qu’ils sont d’accord avec ceux qui leur font croire que le travail, c’est ce qu’il y a de mieux. Ça leur évite de réfléchir et de chercher à progresser et à ne plus travailler.

– Parlons d’autre chose, dit Chloé. C’est épuisant, ces sujets-là. Dis-moi si tu aimes mes cheveux…

– Je t’ai déjà dit… »

Il la prit sur ses genoux. De nouveau, il se sentait complètement heureux.

« Je t’ai déjà dit que je t’aimais bien en gros et en détail.

– Alors, détaille », dit Chloé, en se laissant aller dans les bras de Colin, câline comme une couleuvre.

XXVI

« Pardon, Monsieur, dit Nicolas, Monsieur désire-t-il que nous descendions ici ? »

L’auto s’était arrêtée devant un hôtel au bord de la route. C’était la bonne route, lisse, moirée de reflets photogéniques, avec des arbres parfaitement cylindriques des deux côtés, de l’herbe fraîche, du soleil, des vaches dans les champs, des barrières vermoulues, des haies en fleur, des pommes aux pommiers et des feuilles mortes en petits tas, avec de la neige de place en place pour varier le paysage, des palmiers, des mimosas et des pins du Nord dans le jardin de l’hôtel et un garçon roux et ébouriffé qui conduisait deux moutons et un chien ivre. D’un côté de la route, il y avait du vent et de l’autre pas. On choisissait celui qui vous plaisait. Un arbre sur deux, seulement, donnait de l’ombre, et dans un seul des fossés, on trouvait des grenouilles.

« Descendons ici, dit Colin. Aussi bien, nous n’arriverons pas au Sud aujourd’hui. »

Nicolas ouvrit la portière et mit pied à terre. Il portait un beau costume de chauffeur en cuir de porc et une élégante casquette assortie. Il recula de deux pas et regarda la voiture. Colin et Chloé descendirent aussi.

« Notre véhicule est passablement souillé, dit Nicolas. C’est toute cette boue que nous avons traversée.

– Ça ne fait rien, dit Chloé, on va le faire laver à l’hôtel…

– Entre, et va voir si ils ont des chambres, dit Colin, et de quoi se nutritionner.

– Très bien, Monsieur », dit Nicolas, portant la main à sa casquette, et plus exaspérant que jamais.

Il poussa la barrière de chêne ciré dont la poignée recouverte de velours lui donna le frisson. Ses pas firent craquer le gravier et il monta les deux marches. La porte vitrée céda sous sa poussée et il disparut dans le bâtiment.

Les jalousies étaient baissées et l’on n’entendait aucun bruit. Le soleil cuisait doucement les pommes tombées et les faisait éclore en petits pommiers verts et frais, qui fleurissaient instantanément et donnaient des pommes plus petites encore. À la troisième génération, on ne voyait plus guère qu’une sorte de mousse verte et rose où des pommes minuscules roulaient comme des billes.

Quelques bestioles zonzonnaient dans le soleil, se rendant à des tâches incertaines, et dont certaines consistaient en une rapide giration sur place. Du côté venteux de la route, les graminées se courbaient en sourdine, des feuilles voltigeaient avec un froissement léger. Quelques insectes à élytres tentaient de remonter le courant en produisant un petit clapotis semblable à celui des roues d’un vapeur cinglant vers les grands lacs.

Colin et Chloé, l’un près de l’autre, se laissaient insoler sans rien dire et leurs cœurs battaient, tous deux, sur un rythme de boogie.

La porte vitrée grinça faiblement. Nicolas réapparut. Sa casquette était de travers et son costume en désordre.

« Ils t’ont mis dehors ? demanda Colin.

– Non, Monsieur, dit Nicolas. Ils peuvent recevoir Monsieur et Madame, et s’occuper de la voiture.

– Que t’est-il arrivé ? demanda Chloé.

– Euh !… dit Nicolas. Le patron n’est pas là… J’ai été reçu par sa fille…

– Arrange-toi, dit Colin. Tu n’es pas correct.

– Je prie Monsieur de m’excuser, dit Nicolas, mais j’ai pensé que deux chambres valaient un sacrifice…

– Va te mettre en civil, dit Colin, et recommence à parler normalement. Tu me mets les nerfs en bobines !… »

Chloé s’arrêta pour jouer avec un petit tas de neige.

Les flocons, doux et frais, restaient blancs et ne fondaient pas.

« Regarde comme elle est jolie », dit-elle à Colin.

Sous la neige, il y avait des primevères, des bleuets et des coquelicots.

« Oui, dit Colin. Mais tu as tort de toucher ça. Tu vas avoir froid.

– Oh ! non », dit Chloé, et elle se mit à tousser comme une étoffe de soie qui se déchire.

« Ma Chloé, dit Colin en l’entourant de ses bras, ne tousse pas comme ça, tu me fais mal ! »

Elle lâcha la neige qui tomba lentement comme du duvet et se remit à briller au soleil.

« Je n’aime pas cette neige », murmura Nicolas.

Il se reprit aussitôt.

« Je prie Monsieur de m’excuser pour la liberté de ce langage. »

Colin retira un de ses souliers et le précipita à la figure de Nicolas qui se baissa pour gratter une petite tache à son pantalon, et se releva au bruit du verre cassé.

« Oh ! Monsieur… dit Nicolas avec reproche, c’est la fenêtre de la chambre de Monsieur !…

– Eh bien, tant pis ! dit Colin. Ça nous aérera… Et puis, ça t’apprendra à parler comme un idiot… »

Il se dirigea à cloche-pied, aidé par Chloé, vers la porte de l’hôtel. Le carreau cassé commençait à repousser. Une mince pellicule se formait sur les bords du châssis, opalescente et irisée d’éclats incertains, aux couleurs vagues et changeantes.

XXVII

« As-tu bien dormi ? demanda Colin.

– Pas mal, et toi ? » dit Nicolas, en civil cette fois.

Chloé bâilla et prit le pichet de sirop de câpres.

« Ce carreau m’a empêchée de dormir, dit-elle.

– Il n’est pas fermé ? demanda Nicolas.

– Pas tout à fait, dit Chloé. La fontanelle est encore assez ouverte pour laisser passer un fameux courant d’air. Ce matin, j’avais la poitrine toute pleine de cette neige…

– C’est assommant, dit Nicolas. Je vais les engueuler sévèrement. Au fait, on repart ce matin ?