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– Après midi, dit Colin.

– Faudra que je remette ma tenue de chauffeur, dit Nicolas.

– Oh ! Nicolas… dit Colin. Si tu continues… je…

– Oui, dit Nicolas, mais pas maintenant. »

Il engloutit son bol de sirop de câpres et termina ses tartines.

« Je vais faire un tour à la cuisine », annonça-t-il en se levant et en rectifiant son nœud de cravate au moyen d’un alésoir de poche.

Il quitta la pièce et on entendit le bruit de ses pas décroître en direction, probable, de la cuisine.

« Qu’est-ce que tu veux qu’on fasse, ma Chloé ? demanda Colin.

– S’embrasser, dit Chloé.

– Sûr !… répondit Colin. Mais après ?

– Après, dit Chloé, je ne peux pas le dire tout haut.

– Bon, dit Colin, mais après ?

– Après, dit Chloé. Il sera l’heure de déjeuner. Prends-moi dans tes bras. J’ai froid. C’est cette neige… »

Le soleil entrait à vagues dorées dans la pièce.

« Il ne fait pas froid ici, dit Colin.

– Non, dit Chloé en se serrant contre lui, mais j’ai froid. Après, j’écrirai à Alise… »

XXVIII

Dès le début de la rue, la foule se bousculait pour accéder à la salle où Jean-Sol donnait sa conférence.

Les gens utilisaient les ruses les plus variées pour déjouer la surveillance du cordon sanitaire chargé d’examiner la validité des cartes d’invitation, car on en avait mis en circulation de fausses par dizaines de milliers.

Certains arrivaient en corbillard et les gendarmes plongeaient une longue pique d’acier dans le cercueil, les clouant au chêne pour l’éternité, ce qui évitait de les en sortir pour l’inhumation et ne causait de tort qu’aux vrais morts éventuels dont le linceul se trouvait bousillé. D’autres se faisaient parachuter par avion spécial (et l’on se battait aussi au Bourget pour monter en avion). Une équipe de pompiers prenaient ceux-là pour cible et, au moyen de lances d’incendie, les déviaient vers la scène où ils se noyaient misérablement. D’autres, enfin, tentaient d’arriver par les égouts. On les repoussait à grands coups de souliers ferrés sur les jointures au moment où ils s’agrippaient au rebord pour se rétablir et sortir, et les rats se chargeaient du reste. Mais rien ne décourageait ces passionnés. Ce n’étaient pas les mêmes, il faut l’avouer, qui se noyaient et qui persévéraient dans leurs tentatives, et la rumeur montait vers le zénith, se répercutant sur les nuages en un roulement caverneux.

Seuls les purs, les au courant, les intimes, avaient de vraies cartes, très facilement reconnaissables des fausses, et, pour cette raison, passaient sans encombre par une allée étroite, ménagée au ras des maisons et gardée, tous les cinquante centimètres, par un agent secret, déguisé en servo-frein. Ils étaient, néanmoins, en fort grand nombre, et la salle, déjà pleine, continuait d’accueillir, de seconde en minute, de nouveaux arrivants.

Chick était dans la place depuis la veille. Il avait, à prix d’or, obtenu du concierge le droit de le remplacer, et, pour rendre ce remplacement possible, brisé la jambe gauche dudit concierge, au moyen d’un anspect de rechange. Il ne ménageait pas les doublezons lorsqu’il s’agissait de Partre. Alise et Isis attendaient avec lui l’arrivée du conférencier. Elles venaient de passer la nuit là, très désireuses de ne pas manquer l’événement. Chick, dans son uniforme vert foncé de concierge, était séduisant au possible. Il négligeait beaucoup son travail depuis qu’il était entré en possession des vingt-cinq mille doublezons de Colin.

Le public qui se pressait là présentait des aspects bien particuliers. Ce n’étaient que visages fuyants à lunettes, cheveux hérissés, mégots jaunis, renvois de nougats et, pour les femmes, petites nattes miteuses ficelées autour du crâne et canadiennes portées à même la peau, avec échappées en forme de tranches de seins sur fond d’ombre.

Dans la grande salle du rez-de-chaussée, au plafond mi-vitré, mi-décoré de fresques à l’eau lourde, et bien propres à faire naître, dans l’esprit des assistants, des doutes sur l’intérêt d’une existence peuplée de formes féminines aussi décourageantes, on se rassemblait de plus belle, et les tard venus n’avaient que la ressource de rester au fond sur un pied, l’autre servant à écarter les voisins trop proches. Une loge spéciale, dans laquelle trônaient la duchesse de Bovouard et sa suite attirait les regards d’une foule presque exsangue et insultait, par son luxe de bon aloi, au caractère provisoire des dispositions personnelles d’un rang de philosophes montés sur pliants.

L’heure de la conférence approchait et la foule devenait fébrile. Un chahut commençait à s’organiser dans le fond, quelques étudiants cherchant à semer le doute dans les esprits en déclamant à haute voix des passages tronqués dilatoirement du Serment sur la Montagne, de la baronne Orczy.

Mais, Jean-Sol approchait. Des sons de trompe d’éléphant se firent entendre dans la rue et Chick se pencha par la fenêtre de sa loge. Au loin, la silhouette de Jean-Sol émergeait d’un houdah blindé, sous lequel le dos de l’éléphant, rugueux et ridé, prenait un aspect insolite à la lueur d’un phare rouge. À chaque angle du houdah, un tireur d’élite, armé d’une hache, se tenait prêt. À grandes enjambées, l’éléphant se frayait un chemin dans la foule et le piétinement sourd des quatre piliers s’agitant dans les corps écrasés se rapprochait inexorablement. Devant la porte, l’éléphant s’agenouilla et les tireurs d’élite descendirent. D’un bond gracieux, Partre sauta au milieu d’eux et, ouvrant la route à coups de hache, ils progressèrent vers l’estrade. Les agents refermèrent les portes et Chick se précipita dans un couloir dérobé qui aboutissait derrière l’estrade, poussant devant lui Isis et Alise.

Le fond de l’estrade était garni d’une tenture de velours enkysté, dans laquelle Chick avait percé des trous pour voir. Ils s’assirent sur des coussins et attendirent. À un mètre d’eux, à peine, Partre se préparait à lire sa conférence. Il émanait de son corps souple et ascétique une radiance extraordinaire, et le public, captivé par le charme redoutable qui parait ses moindres gestes, attendait, anxieux, le signal du départ.

Nombreux étaient les cas d’évanouissement dus à l’exaltation intra-utérine qui s’emparait particulièrement du public féminin, et, de leur place, Alise, Isis et Chick entendaient distinctement le halètement des vingt-quatre spectateurs qui s’étaient faufilés sous l’estrade et se déshabillaient à tâtons pour tenir moins de place.

« Tu te rappelles ? demanda Alise en regardant Chick avec tendresse.

– Oui, dit Chick. C’est là qu’on s’est connus… « .

Il se pencha vers Alise et l’embrassa doucement.

« Vous étiez là-dessous ? demanda Isis.

– Oui, dit Alise. C’était très agréable.

– Je le crois, dit Isis. Qu’est-ce que c’est que ça, Chick ? »

Chick se mettait à ouvrir une grosse caisse noire à côté de laquelle il s’était assis.

« C’est un enregistreur, dit-il. Je l’ai acheté en prévision de la conférence.

– Oh ! dit Isis. Quelle bonne idée !… Comme ça, on n’aura pas besoin d’écouter !…

– Oui, dit Chick. Et en rentrant, on pourra l’écouter toute la nuit, si on veut, mais on ne le fera pas pour ne pas abîmer les disques. Je les ferai doubler avant et peut-être que je demanderai à la maison « Le Cri du Patron » de m’en sortir un tirage commercial.

– Ça a dû vous coûter très cher, dit Isis.

– Oh ! dit Chick. Ça n’a pas d’importance !… »

Alise soupira. Un soupir si léger qu’elle fut la seule à l’entendre… et elle l’entendit à peine.

« Ça y est !… dit Chick. Il commence. J’ai mis mon micro avec ceux de la radio officielle qui sont sur sa table, ils ne s’en apercevront pas. »