Jean-Sol venait de débuter. On n’entendit, tout d’abord, que le cliquetis des obturateurs. Les photographes et les reporters de la presse et du cinéma s’en donnaient à cœur joie. Mais l’un d’eux fut renversé par le recul de son appareil et une horrible confusion s’ensuivit. Ses confrères, furieux, se ruèrent sur lui et l’arrosèrent de poudre de magnésium. Il disparut dans un éclair éblouissant à la satisfaction générale, et les agents emmenèrent en prison tous ceux qui restaient.
« Merveilleux ! dit Chick. Je serai le seul à avoir l’enregistrement. »
Le public, qui s’était tenu à peu près calme jusqu’ici, commençait à s’énerver et manifestait son admiration pour Partre à grand renfort de cris et d’acclamations, chaque fois qu’il disait un mot, ce qui rendait assez difficile la compréhension parfaite du texte.
« Ne cherchez pas à tout piger, dit Chick. On écoutera l’enregistrement à loisir.
– Surtout qu’ici on n’entend rien, dit Isis. Il ne fait pas plus de bruit qu’une souris. Au fait avez-vous des nouvelles de Chloé ?
– J’ai reçu une lettre d’elle, dit Alise.
– Sont-ils enfin arrivés ?
– Oui, ils ont réussi à partir, mais ils vont abréger leur séjour là-bas, car Chloé n’est pas très bien portante, dit Alise.
– Et Nicolas ? demanda Isis.
– Il va bien. Chloé me dit qu’il s’est horriblement mal conduit avec toutes les filles des hôteliers chez qui ils se sont arrêtés.
– Il est bien, Nicolas, dit Isis. Je me demande pourquoi il est cuisinier.
– Oui, dit Chick, c’est drôle.
– Pourquoi ça ? dit Alise. Je trouve ça mieux que d’être collectionneur de Partre, ajouta-t-elle en pinçant l’oreille de Chick.
– Mais Chloé n’est pas gravement malade ? demanda Isis.
– Elle ne me dit pas ce qu’elle a, dit Alise. Elle a mal dans la poitrine.
– Elle est si jolie, Chloé, dit Isis. Je ne peux pas me figurer qu’elle soit malade.
– Oh ! souffla Chick, regardez !… »
Une partie du plafond venait de se soulever et une rangée de têtes apparut. D’audacieux admirateurs venaient de se faufiler jusqu’à la verrière, et d’effectuer cette opération délicate. Il y en avait d’autres qui les poussaient et les premiers s’agrippaient énergiquement aux rebords de l’ouverture.
« Ils n’ont pas tort, dit Chick. Cette conférence est remarquable !… »
Partre s’était levé et présentait au public des échantillons de vomi empaillé. Le plus joli, pomme crue et vin rouge, obtint un franc succès. On commençait à ne plus s’entendre, même derrière le rideau où se trouvaient Isis, Alise et Chick.
« Enfin, dit Isis. Quand seront-ils là ?
– Demain ou après-demain, dit Alise.
– Cela fait si longtemps qu’on ne les a vus !… dit Isis.
– Oui, dit Alise, depuis leur mariage…
– C’était si réussi, ce mariage, conclut Isis.
– Oui, dit Alise. C’est ce soir-là que Nicolas t’a raccompagnée… »
Heureusement, la totalité du plafond s’abattit dans la salle, évitant à Isis de donner des détails. Une épaisse poussière s’éleva. Dans les plâtras, des formes blanchâtres s’agitaient, titubaient et s’effondraient, asphyxiées par le nuage lourd qui planait au-dessus des débris. Partre s’était arrêté et riait de bon cœur en se tapant sur les cuisses, heureux de voir tant de gens engagés dans cette aventure. Il avala une grande goulée de poussière et se mit à tousser comme un fou.
Chick, fébrile, tournait des boutons sur son enregistreur. Il produisit une grosse lueur verte qui s’enfuit au ras du sol et disparut dans une fente du parquet. Une seconde, puis une troisième suivirent, et il coupa le courant juste au moment où une sale bête, pleine de pattes, allait sortir du moteur.
« Qu’est-ce que je fais ? dit-il. Il est bloqué. C’est la poussière dans le micro. »
Le pandémonium dans la salle était à son comble. Partre, maintenant, buvait à même la carafe et se préparait à s’en aller car il venait de lire sa dernière feuille. Chick se décida.
« Je vais lui offrir de sortir par là, dit-il. Filez devant, je vous rejoins. »
XXIX
En passant dans le couloir, Nicolas s’arrêta. Les soleils entraient décidément mal. Les carreaux de céramique jaune paraissaient ternis et voilés d’une légère brume et les rayons, au lieu de rebondir en gouttelettes métalliques, s’écrasaient sur le sol pour s’étaler en flaques minces et paresseuses. Les murs, pommelés de soleil, ne brillaient plus uniformément, comme avant.
Les souris ne paraissaient pas spécialement gênées par ce changement, sauf la grise à moustaches noires dont l’air profondément ennuyé frappait dès l’abord. Nicolas supposa qu’elle regrettait l’arrêt inopiné du voyage et les relations qu’elle avait pu se faire en route.
« Tu n’es pas contente ? » demanda-t-il.
La souris eut un geste de dégoût et montra les murs.
« Oui, dit Nicolas. C’est pas ça. Avant, ça allait mieux. Je ne sais pas ce qu’il y a… »
La souris parut réfléchir un instant, puis hocha la tête et ouvrit les bras d’un air incompréhensif.
« Moi non plus, dit Nicolas, je ne comprends pas. Même quand on frotte, ça ne change rien. C’est probablement l’atmosphère qui devient corrosive… »
Il s’arrêta, pensif, et hocha la tête à son tour, puis reprit sa route. La souris se croisa les bras et se mit à mâchonner d’un air absent, puis recracha précipitamment en sentant le goût du chewing-gum pour chats. Le marchand s’était trompé.
Dans la salle à manger, Chloé déjeunait avec Colin.
« Alors ? demanda Nicolas. Ça va mieux ?
– Tiens, dit Colin, tu te décides à parler comme tout le monde ?
– Je n’ai pas mes souliers, expliqua Nicolas.
– Ça ne va pas mal », dit Chloé.
Elle avait les yeux brillants et le teint vif, et l’air heureux de se retrouver à la maison.
« Elle a mangé la moitié de la tarte au poulet, dit Colin.
– Ça me fait plaisir, dit Nicolas. Celle-là n’était pas de Gouffé.
– Qu’est-ce que tu veux faire, aujourd’hui, Chloé ? demanda Colin.
– Oui, dit Nicolas, est-ce qu’on déjeune tôt ou tard ?
– J’aimerais sortir avec vous deux et Isis et Chick et Alise, et aller à la patinoire et dans les magasins et dans une surprise-partie, dit Chloé, et m’acheter une bague verte à système.
– Bon, dit Nicolas, alors je vais me mettre tout de suite à ma cuisine.
– Fais la cuisine en civil, Nicolas, dit Chloé, c’est tellement moins fatigant pour nous. Et puis, tu seras prêt tout de suite.
– Je vais passer prendre de l’argent dans mon coffre à doublezons, dit Colin, et toi, Chloé, téléphone aux amis. On va faire une belle sortie.
– Je téléphone », dit Chloé.
Elle se leva et courut au téléphone. Elle décrocha le récepteur et imita le cri du chat-huant pour avertir qu’elle voulait parler à Chick.
Nicolas débarrassa la table en appuyant sur un petit levier et la vaisselle sale s’achemina vers l’évier par un gros tube pneumatique qui se dissimulait sous le tapis. Il quitta la pièce et regagna le couloir.
La souris, debout sur les pattes de derrière, grattait avec ses mains un des carreaux ternis. Là où elle avait gratté, ça brillait de nouveau.
« Eh bien, dit Nicolas. Tu y arrives !… C’est remarquable ! »
La souris s’arrêta, haletante, et montra à Nicolas le bout de ses mains écorchées et sanglantes.
« Oh ! dit Nicolas. Tu t’es fait mal !… Viens, laisse ça. Après tout, il y a encore ici beaucoup de soleil. Viens, je vais te panser… »
Il la mit dans sa poche de poitrine et elle laissait pendre au-dehors ses pauvres pattes abîmées, essoufflée, les yeux mi-clos.