« Qu’est-ce que ça peut être ? » dit Colin.
Il se hâta vers le bord, suivi de Chick, et prit pied sur les tapis de caoutchouc. Il longea le bar et pénétra dans la cabine de contrôle où était le microphone. L’homme des disques était en train d’en passer un à la brosse en chiendent pour enlever les aspérités nées de l’usure.
« Allô ! » dit Colin en prenant l’appareil.
Il écouta.
Chick le vit, étonné d’abord, devenir brusquement de la couleur de la glace.
« Est-ce grave ? » demanda-t-il.
Colin lui fit signe de se taire.
« J’arrive », dit-il dans le récepteur et il raccrocha.
Les parois de la cabine se resserraient et il sortit avant d’être broyé, suivi de près par Chick. Il courut sur ses patins. Ses pieds se tordaient dans tous les sens. Il appela un garçon.
« Ouvrez-moi vite ma cabine. Le 309.
– La mienne aussi, le 311… » dit Chick.
Le garçon les suivit sans trop se presser. Colin se retourna, le vit à dix mètres et attendit qu’il parvînt à sa hauteur. Prenant son élan, sauvagement, il lui décocha un formidable coup de patin sous le menton et la tête du garçon alla se ficher sur une des cheminées d’aération de la machinerie, tandis que Colin s’emparait de la clef que le cadavre, l’air absent, tenait encore à la main. Colin ouvrit une cabine, y poussa le corps, cracha dessus et bondit vers le 309. Chick referma la porte.
« Qu’y a-t-il ? » demanda-t-il essoufflé en arrivant.
Colin avait déjà ôté ses patins et remis ses souliers.
« Chloé, dit Colin, elle est malade.
– Grave ?
– Je ne sais pas, dit Colin. Elle a eu une syncope. »
Il était prêt et filait.
« Où vas-tu ? cria Chick.
– Chez moi !… » cria Colin, et il disparut dans l’escalier de béton sonore.
À l’autre bout de la patinoire, les hommes de la machinerie sortirent, suffoqués, car l’aération ne fonctionnait plus et s’effondrèrent, épuisés, tout autour de la piste.
Chick, frappé de stupeur, un patin à la main, regardait vaguement l’endroit où Colin avait disparu.
Sous la porte de la cabine 128, une mince rigole de sang mousseux serpentait lentement, et la liqueur rouge se mit à couler sur la glace en grosses gouttes fumantes et lourdes.
XXXII
Il courait de toutes ses forces, et les gens, devant ses yeux, s’inclinaient lentement, pour tomber, comme des quilles, allongés sur le pavé, avec un clapotement mou, comme un grand carton qu’on lâche à plat.
Et Colin courait, courait, l’angle aigu de l’horizon, serré entre les maisons, se précipitait vers lui. Sous ses pas, il faisait nuit. Une nuit d’ouate noire, amorphe et inorganique, et le ciel était sans teinte, un plafond, un angle aigu de plus, il courait vers le sommet de la pyramide, arrêté au cœur par des sections de nuit moins noire, mais il y avait encore trois rues avant la sienne.
Chloé reposait, très claire, sur le beau lit de leurs noces. Elle avait les yeux ouverts, mais respirait mal. Alise était avec elle. Isis aidait Nicolas qui préparait, d’après Gouffé, un reconstituant certain, et la souris broyait de ses dents aiguës des graines d’herbe à décoction pour le breuvage de chevet.
Mais Colin ne savait pas, il courait, il avait peur, pourquoi ça ne suffit pas de toujours rester ensemble, il faut encore qu’on ait peur, peut-être est-ce un accident, une auto l’a écrasée, elle serait sur son lit, je ne pourrais la voir, ils m’empêcheraient d’entrer, mais vous croyez donc peut-être que j’ai peur de ma Chloé, je la verrai malgré vous, mais non, Colin, n’entre pas. Elle est peut-être blessée, seulement, alors, il n’y aura rien du tout, demain, nous irons ensemble au Bois, pour revoir le banc, j’avais sa main dans la mienne et ses cheveux près des miens, son parfum sur l’oreiller. Je prends toujours son oreiller, nous nous battrons encore le soir, le mien, elle le trouve trop bourré, il reste tout rond sous sa tête, et moi, je le reprends après, il sent l’odeur de ses cheveux. Jamais plus je ne sentirai la douce odeur de ses cheveux.
Le trottoir se dressa devant lui. Il le franchit d’un bond de géant, il était au premier étage, il monta, il ouvrit la porte et tout était calme et tranquille, pas de gens en noir, pas de religieux, la paix des tapis aux dessins gris-bleu. Nicolas lui dit : « Ce n’est pas grand-chose », et Chloé sourit, elle était heureuse de le revoir.
XXXIII
La main de Chloé, tiède et confiante, était dans la main de Colin. Elle le regardait, ses yeux clairs un peu étonnés le tenaient en repos. En bas de la plate-forme, dans la chambre, il y avait des soucis qui s’amassaient, acharnés à s’étouffer les uns les autres. Chloé sentait une force opaque dans son corps, dans son thorax, une présence opposée, elle ne savait comment lutter, elle toussait de temps en temps pour déplacer l’adversaire accroché à sa chair profonde. Il lui paraissait qu’en respirant à fond elle se fût livrée vive à la rage terne de l’ennemi, à sa malignité insidieuse. Sa poitrine se soulevait à peine et le contact des draps lisses sur ses jambes longues et nues mettait le calme dans ses mouvements. À ses côtés, Colin, le dos un peu courbé, la regardait. La nuit venait, se formait en couches concentriques autour du petit noyau lumineux de la lampe allumée au chevet du lit, prise dans le mur, enfermée par une plaque ronde de cristal dépoli.
« Mets-moi de la musique, mon Colin, dit Chloé. Mets des airs que tu aimes.
– Ça va te fatiguer », dit Colin.
Il parlait de très loin, il avait mauvaise mine. Son cœur tenait toute la place dans sa poitrine, il ne s’en rendait compte que maintenant.
« Non, je t’en prie », dit Chloé.
Colin se leva, descendit la petite échelle de chêne et chargea l’appareil automatique. Il y avait des haut-parleurs dans toutes les pièces. Il mit en marche celui de la chambre.
« Qu’as-tu mis ? » demanda Chloé.
Elle souriait. Elle le savait bien.
« Tu te rappelles ? dit Colin.
– Je me rappelle…
– Tu n’as pas mal ?
– Je n’ai pas très mal… »
À l’endroit où les fleuves se jettent dans la mer, il se forme une barre difficile à franchir, et de grands remous écumeux où dansent les épaves. Entre la nuit du dehors et la lumière de la lampe, les souvenirs refluaient de l’obscurité, se heurtaient à la clarté et, tantôt immergés, tantôt apparents, montraient leurs ventres blancs et leurs dos argentés. Chloé se redressa un peu.
« Viens t’asseoir près de moi… »
Colin se rapprocha d’elle, il s’installa en travers du lit et la tête de Chloé reposait au creux de son bras gauche. La dentelle de sa chemise légère dessinait sur sa peau dorée un réseau capricieux, tendrement gonflé par la naissance des seins. La main de Chloé s’accrochait à l’épaule de Colin.
« Tu n’es pas fâché ?…
– Pourquoi fâché ?
– D’avoir une femme si bête… »
Il embrassa le creux de l’épaule confiante.
« Tire un peu ton bras, ma Chloé. Tu vas prendre froid.
– Je n’ai pas froid, dit Chloé. Écoute le disque. »
Il y avait quelque chose d’éthéré dans le jeu de Johnny Hodges, quelque chose d’inexplicable et de parfaitement sensuel. La sensualité à l’état pur, dégagée du corps.