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– Oui… répondit Chick.

– Enfin, il te reste bien vingt mille doublezons ? Tout de même… C’est suffisant pour te marier…

– C’est que… » dit Chick.

Il s’arrêta, car c’était dur à sortir.

« C’est que quoi ? insista Colin. Tu n’es pas le seul à avoir des ennuis d’argent…

– Je sais bien, dit Chick.

– Mais alors ? dit Colin.

– Alors, dit Chick, il ne me reste que trois mille deux cents doublezons… »

Colin se sentait très fatigué. Des choses pointues et ternes tournaient dans sa tête avec une rumeur vague de marée. Il se raidit sur la banquette.

« Ce n’est pas vrai… » dit-il.

Il était las, las comme si on venait de lui faire courir un grand steeple avec la cravache.

« Ce n’est pas vrai… répéta-t-il… tu me fais une blague…

– Non… » dit Chick.

Chick était debout. Il grattait, du bout du doigt, le coin de la table la plus proche. Les pilules roulaient dans les tubulures de verre avec un petit bruit de billes et le froissement du papier par les mains de cire créait une atmosphère de restaurant magdalénien.

« Mais qu’est-ce que tu en as fait ? demanda Colin.

– J’ai acheté du Partre », dit Chick.

Il fouilla dans sa poche.

« Regarde celui-là. Je l’ai trouvé hier. Ce n’est pas une merveille ? »

C’était Renvoi de Fleurs en maroquin perlé, avec des hors-texte de Kierkegaard.

Colin prit le livre et le regarda, mais il ne voyait pas les pages. Il voyait les yeux d’Alise, à son mariage, et le regard d’émerveillement triste qu’elle jetait sur la robe de Chloé. Mais Chick ne pouvait pas comprendre. Les yeux de Chick n’allaient jamais si haut.

« Qu’est-ce que tu veux que je te dise… murmura Colin. Alors tu as tout dépensé ?…

– J’ai eu deux de ses manuscrits, la semaine dernière, dit Chick et sa voix vibrait d’excitation contenue. Et j’ai déjà enregistré sept de ses conférences…

– Oui… dit Colin.

– Pourquoi me demandes-tu ça ? dit Chick. Ça lui est égal, à Alise, que je l’épouse. Elle est heureuse comme ça. Je l’aime beaucoup, tu sais, puis elle aime énormément Partre aussi ! »

Une des machines paraissait s’emballer. Les pilules sortaient en cataracte et des éclairs violets jaillissaient au moment où elles tombaient dans les cornets de papier.

« Qu’est-ce qui se passe ? dit Colin. Est-ce que c’est dangereux ?

– Je ne pense pas, dit Chick. De toutes façons, ne restons pas à côté. »

Ils entendirent, assez loin, une porte se fermer, et le marchand de remèdes surgit soudain derrière le comptoir.

« Je vous ai fait attendre, dit-il.

– Ça n’a pas d’importance, assura Colin.

– Si… dit le marchand. C’était exprès. C’est pour mon standing.

– Une de vos machines a l’air de s’emballer… dit Colin en désignant l’engin en question.

– Ah !… » dit le marchand de remèdes.

Il se pencha, prit sous son comptoir une carabine, épaula tranquillement et tira. La machine cabriola en l’air et retomba pantelante.

« Ce n’est rien, dit le marchand. De temps en temps, le lapin l’emporte sur l’acier et il faut les supprimer. »

Il souleva sa machine, appuya sur le carter inférieur pour la faire pisser et la pendit à un clou.

« Voici vos remèdes, dit-il en tirant une boîte de sa poche. Faites attention, c’est très actif. Ne dépassez pas la dose.

– Ah ! dit Colin. Et, d’après vous, c’est contre quoi ?

– Je ne peux pas dire… » répondit le marchand.

Il passa dans sa tignasse blanche une longue main aux ongles ondulés.

« Ça peut être pour beaucoup de choses… conclut-il. Mais une plante ordinaire ne résisterait pas longtemps à ça.

– Ah ! dit Colin. Combien vous dois-je ?

– C’est très cher, dit le marchand. Vous devriez m’assommer et partir sans payer…

– Oh ! dit Colin, je suis trop fatigué…

– Alors, c’est deux doublezons », dit le marchand.

Colin tira son portefeuille.

« Vous savez, dit le marchand, c’est vraiment du vol.

– Ça m’est égal… » dit Colin d’une voix morte.

Il paya et s’en alla. Chick le suivait.

« Vous êtes stupide, dit le marchand de remèdes en les raccompagnant à la porte. Je suis vieux et pas résistant.

– J’ai pas le temps, murmura Colin.

– Ce n’est pas vrai, dit le marchand. Vous n’auriez pas attendu si longtemps…

– Maintenant, j’ai les remèdes, dit Colin. Au revoir, monsieur. »

Il marchait de biais à travers la rue, en attaque oblique, pour ménager ses forces.

« Tu sais, dit Chick, je ne vais pas me séparer d’Alise parce que je ne l’épouse pas…

– Oh ! dit Colin. Je ne peux rien dire… Ça te regarde, après tout…

– C’est la vie, dit Chick.

– Non », dit Colin.

XXXVI

Le vent se frayait un chemin parmi les feuilles et ressortait des arbres tout chargé d’odeurs de bourgeons et de fleurs. Les gens marchaient un peu plus haut et respiraient plus fort car il y avait de l’air en abondance. Le soleil dépliait lentement ses rayons et les hasardait, avec précaution, dans des endroits qu’il ne pouvait atteindre directement, les recourbant à angles arrondis et onctueux, mais se heurtait à des choses très noires et les retirait très vite, d’un mouvement nerveux et précis de poulpe doré. Son immense carcasse brûlante se rapprocha peu à peu, puis se mit, immobile, à vaporiser les eaux continentales et les horloges sonnèrent trois coups.

Colin lisait une histoire à Chloé. C’était une histoire d’amour et ça finissait bien. En ce moment l’héros et l’héroïne s’écrivaient des lettres.

« Pourquoi c’est si long ? dit Chloé. Ça va bien plus vite d’habitude…

– Tu as l’habitude de ces choses-là, toi ? » demanda Colin.

Il pinça vigoureusement l’extrémité d’un rayon de soleil qui allait atteindre l’œil de Chloé. Cela se rétracta mollement, et se mit à se promener sur des meubles dans la pièce.

Chloé rougit.

« Non, je n’ai pas l’habitude… dit-elle timidement, mais il me semble… »

Colin ferma le livre.

« Tu as raison, ma Chloé. »

Il se leva et s’approcha du lit.

« C’est l’heure de prendre une de tes pilules. »

Chloé frissonna.

« C’est très désagréable, dit-elle. Est-ce que je suis forcée ?

– Je crois, dit Colin. C’est ce soir que tu viens voir le docteur chez lui, on saura enfin ce que tu as. Pour l’instant, il faut prendre tes pilules. Après, il te donnera peut-être autre chose…

– C’est horrible, dit Chloé.

– Il faut être raisonnable.

– C’est comme si deux bêtes se battaient dans ma poitrine, quand j’en prends une. Et puis, ce n’est pas vrai… il ne faut pas être raisonnable…

– Il vaut mieux pas, mais, quelquefois, il faut », dit Colin.

Il ouvrit la petite boîte.

« Elles ont une sale couleur, dit Chloé, et elles sentent mauvais.

– Elles sont bizarres, je le reconnais, dit Colin, mais il faut les prendre.

– Regarde, dit Chloé. Elles remuent toutes seules, et puis, elles sont à moitié transparentes et ça vit sûrement à l’intérieur.

– Sûrement, dans l’eau que tu bois après, dit Colin, ça ne vit pas longtemps.

– C’est idiot, ce que tu dis… c’est peut-être un poisson… » Colin se mit à rire.

« Alors, ça te fortifiera. »

Il se pencha vers elle et l’embrassa.

« Prends-la, ma Chloé, tu seras gentille !

– Je veux bien, dit Chloé, mais alors tu m’embrasseras !

– Sûr, dit Colin. Tu n’es pas dégoûtée d’embrasser un vilain mari comme moi…