Il se retourna au bruit et s’avança vers Chloé, la main tendue.
« Alors, comment vous sentez-vous, aujourd’hui ?
– Ces pilules étaient terribles », dit Chloé.
La figure du professeur s’assombrit. Il avait, maintenant, l’air d’un octavon.
« Ennuyeux… murmura-t-il. Je pensais bien. »
Il resta une minute sur place, l’air songeur, puis s’avisa qu’il tenait toujours sa brosse à dents.
« Tenez ça, dit-il à Colin en la lui fourrant dans la main. Asseyez-vous, mon petit », dit-il à Chloé.
Il fit le tour de son bureau et s’assit lui-même.
« Voyez-vous, lui dit-il, vous avez quelque chose au poumon. Quelque chose dans le poumon, plus exactement. J’espérais que ce serait… »
Il s’interrompit et se leva d’un coup.
« À rien ne sert de bavarder, dit-il. Venez avec moi. Posez cette brosse où vous voudrez », ajouta-t-il à l’adresse de Colin qui ne savait vraiment quoi en faire.
Colin voulut suivre Chloé et le professeur, mais il dut écarter une sorte de voile invisible et consistant qui venait de se poser entre eux. Son cœur éprouvait une angoisse étrange et battait irrégulièrement. Il fit un effort, se ressaisit et serra les poings. Rassemblant toutes ses forces, il réussit à avancer de quelques pas, et, dès qu’il toucha la main de Chloé, cela disparut.
Elle donnait la main au professeur et celui-ci la conduisit dans une petite salle blanche au plafond chromé, dont un appareil lisse et trapu occupait un côté entier.
« Je préfère que vous soyez assise, dit le professeur. Cela ne va pas durer longtemps. »
Il y avait, en face de la machine, un écran d’argent rouge, encadré de cristal, et un seul bouton de réglage, en émail noir, scintillait sur le socle.
« Vous restez ? demanda le professeur à Colin.
– J’aime mieux », dit Colin.
Le professeur tourna le bouton. La lumière s’enfuit de la pièce en un torrent clair qui disparut sous la porte et dans un trou d’aération disposé au-dessus de la machine et l’écran s’éclaira peu à peu.
XXXIX
Le professeur Mangemanche tapotait le dos de Colin.
« Ne vous en faites pas, mon vieux, lui dit-il. Ça peut s’arranger. »
Colin regardait à terre, l’air écrasé. Chloé lui tenait le bras. Elle faisait de gros efforts pour paraître gaie.
« Mais oui, dit-elle, il n’y en a pas pour longtemps…
– Certainement, murmura Colin.
– Enfin, ajouta le professeur, si elle suit mon traitement, elle ira probablement mieux.
– Probablement », dit Colin.
Ils étaient dans le vestibule rond et blanc et la voix de Colin résonnait contre le plafond comme si elle venait de très loin.
« En tout état de cause, conclut le professeur, je vous enverrai ma note.
– Bien entendu, dit Colin. Je vous remercie de vos soins, docteur…
– Et si ça ne tourne pas mieux, dit le professeur, vous viendrez me voir. Il y a la solution de l’opération que nous n’avons pas même envisagée…
– Mais oui », dit Chloé en serrant le bras de Colin et, cette fois, elle se mit à sangloter.
Le professeur tirait sa barbiche à pleines mains.
« C’est très embêtant », dit-il.
Il y eut un silence. Une infirmière parut à travers la porte transparente et tapa deux petits coups. Un voyant vert « Entrez » s’alluma devant elle, dans l’épaisseur de la porte.
« C’est un monsieur, qui m’a dit de prévenir Monsieur et Madame que Nicolas était là.
– Merci, Carogne, répondit le professeur. Disposez », ajouta-t-il, et l’infirmière s’en fut.
« Eh bien, murmura Colin, nous allons vous dire au revoir, docteur…
– Certainement… dit le professeur. Au revoir… soignez-vous… tâchez de partir… »
XL
« Ça ne va pas ? » dit Nicolas sans se retourner, avant que la voiture démarre.
Chloé pleurait toujours dans la fourrure blanche et Colin avait l’air d’un homme mort. L’odeur des trottoirs montait de plus en plus. Les vapeurs d’éther emplissaient la rue.
« Va, dit Colin.
– Qu’est-ce qu’elle a ? demanda Nicolas.
– Oh ! Ça ne pouvait pas être pire ! » dit Colin.
Il se rendit compte de ce qu’il venait de dire et regarda Chloé. Il l’aimait tellement en ce moment qu’il se serait tué pour son imprudence.
Chloé, recroquevillée dans un coin de la voiture, mordait ses poings. Ses cheveux lustrés lui tombaient sur la figure et elle piétinait sa toque de fourrure. Elle pleurait de toutes ses forces, comme un bébé, mais sans bruit.
« Pardonne-moi, ma Chloé, dit Colin. Je suis un monstre. »
Il se rapprocha d’elle et la prit près de lui. Il embrassait ses pauvres yeux affolés et sentait son cœur battre à coups sourds et lents dans sa poitrine.
« On va te guérir, dit-il. Ce que je voulais dire, c’est qu’il ne pouvait rien arriver de pire que de te voir malade quelle que soit la maladie…
– J’ai peur… dit Chloé. Il m’opérera sûrement.
– Non, dit Colin. Tu seras guérie avant.
– Qu’est-ce qu’elle a ? répéta Nicolas. Je peux faire quelque chose ? »
Lui aussi avait l’air très malheureux. Son aplomb ordinaire s’était fortement ramolli.
« Ma Chloé, dit Colin, calme-toi.
– C’est sûr, dit Nicolas. Elle sera guérie très vite.
– Ce nénuphar, dit Colin. Où a-t-elle pu attraper ça ?
– Elle a un nénuphar ? demanda Nicolas incrédule.
– Dans le poumon droit, dit Colin. Le professeur croyait au début que c’était seulement quelque chose d’animal. Mais c’est ça. On l’a vu sur l’écran. Il est déjà assez grand, mais, enfin, on doit pouvoir en venir à bout.
– Mais oui, dit Nicolas.
– Vous ne pouvez pas savoir ce que c’est, sanglota Chloé, ça fait tellement mal quand il bouge ! ! !
– Pleurez pas, dit Nicolas. Ça sert à rien et vous allez vous fatiguer. »
La voiture démarra. Nicolas la menait lentement à travers les maisons compliquées. Le soleil disparaissait peu à peu derrière les arbres et le vent fraîchissait.
« Le docteur veut qu’elle aille à la montagne, dit Colin. Il prétend que le froid tuera cette saleté…
– C’est sur la route qu’elle a attrapé ça, dit Nicolas. C’était plein d’un tas de dégoûtations du même genre.
– Il dit aussi qu’il faut tout le temps mettre des fleurs autour d’elle, ajouta Colin, pour faire peur à l’autre…
– Pourquoi ? demanda Nicolas.
– Parce que si il fleurit, dit Colin, il y en aura d’autres. Mais, on ne le laissera pas fleurir…
– Et c’est tout comme traitement ? demanda Nicolas.
– Non, dit Colin.
– Qu’est-ce qu’il y a d’autre ? »
Colin hésitait à répondre. Il sentait Chloé pleurer contre lui et il haïssait la torture qu’il allait devoir lui infliger.
« Il ne faut pas qu’elle boive… dit-il.
– Quoi ?… demanda Nicolas. Rien ?
– Non, dit Colin.
– Pas rien du tout, tout de même !…
– Deux cuillerées par jour… murmura Colin.
– Deux cuillerées !… » dit Nicolas.
Il n’ajouta rien et fixa la route droit devant lui.