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« Que voulez-vous ? demanda-t-il.

– Voir vos livres… répondit Chick.

– Voyez », dit l’homme, et il se pencha sur sa cuvette, mais ce n’était qu’une fausse alerte.

Chick s’avança vers le fond de la boutique. Il y régnait une atmosphère propice à la découverte. Quelques insectes craquèrent sous ses pas. Cela sentait le vieux cuir et la fumée des feuilles d’olivier, qui est une odeur plutôt abominable.

Les livres étaient classés par ordre alphabétique, mais le marchand ne savait pas bien l’alphabet, et Chick trouva le coin de Partre entre le B et le T. Il s’arma de sa loupe et se mit à examiner les reliures. Il eut tôt fait de repérer sur un exemplaire de La Lettre et le Néon, l’étude critique célèbre sur les enseignes lumineuses, une empreinte digitale intéressante. Fébrilement, il tira de sa poche une petite boîte qui contenait, outre un pinceau à poils doux, de la poudre à composter et un Aide-Mémoire du Flique Modèle, par le chanoine Vouille. Il opéra soigneusement, comparant avec une fiche qu’il tira de son portefeuille, et s’arrêta, haletant. C’était l’empreinte de l’index gauche de Partre, que, jusque-là, personne n’avait pu repérer ailleurs que sur ses vieilles pipes.

Serrant sur son cœur la précieuse trouvaille, il revint vers le libraire.

« Combien celui-là ? »

Le libraire regarda le livre et ricana.

« Ah ! vous l’avez trouvé !…

– Qu’a-t-il d’extraordinaire ? demanda Chick faussement étonné.

– Bouh !… » s’esclaffa le libraire en lâchant sa pipe qui tomba dans la cuvette et s’éteignit.

Il dit un gros juron et se frotta les mains, satisfait de ne plus avoir à tirer sur cette infâme cochonnerie.

« Je vous le demande… » insista Chick.

Son cœur commençait à le lâcher et sonnait des grands coups sur ses côtes, irrégulièrement, avec sauvagerie.

« Oh ! là, là… dit le libraire qui étouffait et se roulait par terre. Vous êtes un rigolo !…

– Écoutez, dit Chick décontenancé, expliquez-vous…

– Quand je pense, dit le libraire, que pour avoir cette empreinte, j’ai dû lui offrir plusieurs fois mon calumet de paix et apprendre la prestidigitation pour le remplacer, au dernier moment, par un livre…

– Passons, dit Chick. Puisque vous le savez, c’est combien ?

– C’est pas cher, dit le libraire, mais j’ai mieux. Attendez-moi. »

Il se leva, disparut derrière une demi-cloison qui coupait en deux la boutique, fouilla dans quelque chose et revint aussitôt.

« Voilà, dit-il en lançant un pantalon sur le comptoir.

– Qu’est-ce que c’est ? » murmura Chick avec anxiété.

Une délicieuse excitation s’emparait de lui.

« Un pantalon à Partre !… annonça fièrement le libraire.

– Comment avez-vous fait ? dit Chick en extase.

– Profité d’une conférence… expliqua le libraire. S’en est même pas aperçu. Il y a des brûlures de pipe, vous savez…

– J’achète, dit Chick.

– Quoi ? demanda le marchand, parce que j’ai encore autre chose… »

Chick porta la main à sa poitrine. Il ne réussit pas à contenir le battement de son cœur et le laissa s’emballer un peu.

« Voilà… » dit le marchand de nouveau.

C’était une pipe sur le tuyau de laquelle Chick reconnut aisément la marque des dents de Partre.

« Combien ? dit Chick.

– Vous savez, dit le libraire, qu’en ce moment, il prépare une encyclopédie de la nausée en vingt volumes avec des photos et j’aurai des manuscrits…

– Mais je ne pourrai jamais… dit Chick atterré.

– Qu’est-ce que vous voulez que ça me foute ? demanda le libraire.

– Combien pour ces trois choses-là ? demanda Chick.

– Mille doublezons, dit le marchand. C’est mon dernier prix. J’en ai refusé douze cents hier, et c’est parce que vous avez l’air soigneux. »

Chick tira son portefeuille. Il était horriblement pâle.

XLIII

« Tu vois, dit Colin, on ne met plus de nappe.

– Ça ne fait rien, dit Chick. Pourtant, je ne comprends pas pourquoi le bois est gras comme ça…

– Je ne sais pas, dit Colin distraitement. Je crois qu’on ne peut plus le nettoyer. Ça revient tout le temps de l’intérieur.

– Et est-ce que le tapis n’était pas en laine, avant ? demanda Chick. Celui-là a l’air en coton…

– C’est le même, dit Colin. Non, je ne crois pas qu’il soit différent.

– C’est drôle, dit Chick, on a l’impression que le monde s’étrique autour de soi. »

Nicolas apportait une soupe onctueuse où nageaient des croûtons. Il leur servit de grandes assiettées.

« Qu’est-ce que c’est, ça, Nicolas ? demanda Chick.

– Une soupe au Kub et à la farine de panouilles, répondit Nicolas. C’est super.

– Ah ! dit Chick, vous avez trouvé ça dans Gouffé ?

– Pensez-vous ! dit Nicolas. C’est une recette à de Pomiane. Gouffé, c’est bon pour les snobards. Et puis, il faut un tel matériel pour ça !…

– Mais vous avez ce qu’il faut, dit Chick.

– Quoi ? dit Nicolas. Il y a juste le gaz et un frigiploque, comme partout. Qu’est-ce que vous imaginez ?

– Oh !… Rien ! ! ! » dit Chick.

Il remua sur sa chaise. Il ne savait comment continuer la conversation.

« Tu veux du vin ? demanda Colin. Je n’ai plus que celui-là, dans ma cave. Il n’est pas mauvais. »

Chick tendit son verre.

« Alise est venue voir Chloé, il y a trois jours, dit Colin. Je n’ai pu la voir et hier Nicolas a emmené Chloé à la montagne.

– Oui, dit Chick. Alise me l’avait dit.

– J’ai reçu une lettre du professeur Mangemanche, dit Colin. Il me demandait beaucoup d’argent. Je crois que c’est un homme capable. »

Colin avait mal à la tête. Il aurait voulu que Chick parle, raconte des histoires, n’importe quoi. Chick fixait quelque chose dans le vague, à travers la fenêtre. Soudain il se leva et, tirant un mètre de sa poche, il alla mesurer le châssis.

« J’ai l’impression que ça change, dit-il.

– Comment ça ? demanda Colin avec détachement.

– Ça rétrécit, dit Chick, et la pièce aussi…

– Comment veux-tu ? dit Colin. Ça n’a pas le sens commun… »

Chick ne répondit pas. Il prit son carnet et son crayon et nota des chiffres.

« As-tu trouvé du travail ? demanda-t-il.

– Non… dit Colin. J’ai un rendez-vous tantôt et un demain.

– Quel genre de travail cherches-tu ? demanda Chick.

– Oh ! n’importe quoi, dit Colin. Pourvu qu’ils me donnent de l’argent. Les fleurs coûtent très cher.

– Oui, dit Chick.

– Et ton travail à toi ? dit Colin.

– Je me faisais remplacer par un type, dit Chick, parce que j’avais beaucoup de choses à faire…

– Ils avaient accepté ? demanda Colin.

– Oui, ça allait, il était bien au courant.

– Alors ? demanda Colin.

– Quand j’ai voulu rentrer, expliqua Chick, ils m’ont dit que l’autre faisait très bien l’affaire, mais que si je voulais un nouveau poste, ils en avaient un à m’offrir. Seulement, c’était moins payé…

– Ton oncle ne peut plus te donner d’argent », dit Colin.

Il ne posait même pas la question. Cela lui paraissait évident.

« Je ne pourrais pas lui en demander, dit Chick. Il est mort.

– Tu ne me l’avais pas dit…

– Ce n’était pas intéressant », murmura Chick.

Nicolas revint avec une poêle graisseuse dans laquelle se débattaient trois saucisses noires.

« Mangez-les comme ça, dit-il, je ne peux pas en venir à bout. Elles sont résistantes à un point extraordinaire. J’ai mis de l’acide nitrique, c’est pour ça qu’elles sont noires, mais ça n’a pas suffi. »