Colin réussit à piquer une des saucisses avec sa fourchette et elle se tordit dans un dernier spasme.
« J’en ai une, dit-il. À toi, Chick !
– J’essaie, dit Chick, mais c’est dur. »
Il envoya un grand jet de graisse sur la table.
« Zut ! dit-il.
– Ça ne fait rien, dit Nicolas. C’est bon pour le bois. »
Chick parvint à se servir et Nicolas remmena la troisième saucisse.
« Je ne sais pas ce qu’il y a, dit Chick. Est-ce que c’était comme ici, avant ?
– Non, avoua Colin. Ça change partout. Je ne peux rien y faire. C’est comme la lèpre. C’est depuis que je n’ai plus de doublezons…
– Tu n’en as plus du tout ? demanda Chick.
– À peine… répondit Colin. J’ai payé d’avance pour la montagne et pour les fleurs parce que je ne veux rien ménager pour tirer Chloé de là. Mais, à part ça, les choses vont mal d’elles-mêmes. »
Chick avait fini sa saucisse.
« Viens voir le couloir de la cuisine ! dit Colin.
– Je te suis », dit Chick.
À travers les vitres, de chaque côté, on distinguait un soleil terne, blafard, semé de grandes taches noires, un peu plus lumineux en son centre. Quelques maigres faisceaux de rayons réussissaient à pénétrer dans le couloir, mais, au contact des carreaux de céramique, autrefois si brillants, ils se fluidifiaient et ruisselaient en longues traces humides. Une odeur de cave émanait des murs. La souris à moustaches noires, dans un coin, s’était fait un nid surélevé. Elle ne pouvait plus jouer sur le sol avec les rayons d’or, comme avant. Elle était blottie dans un amas de menus morceaux de tissu et frissonnait, ses longues moustaches engluées par l’humidité. Elle avait, pendant un temps, réussi à gratter un peu les carreaux pour qu’ils brillent de nouveau, mais la tâche était trop immense pour ses petites pattes, et elle restait, désormais, dans son coin, tremblante et sans forces.
« Ça ne chauffe pas, les radiateurs ? demanda Chick en remontant son col de veste.
– Si, dit Colin, ça chauffe toute la journée, mais il n’y a rien à faire. C’est ici que ça a commencé…
– C’est la barbe, dit Chick. Il faudrait faire venir l’architecte.
– Il est venu, dit Colin. Et, depuis, il est malade.
– Oh ! dit Chick. Ça s’arrangera, probablement.
– Je ne crois pas, dit Colin. Viens, on va aller finir de déjeuner avec Nicolas. »
Ils entrèrent à la cuisine. Là aussi, la pièce avait rétréci. Nicolas, assis devant une table laquée de blanc, mangeait distraitement, en lisant un livre.
« Écoute, Nicolas… dit Colin.
– Oui, dit Nicolas. J’allais vous apporter le dessert.
– C’est pas ça, dit Colin. On va le manger ici. C’est autre chose. Nicolas, tu ne veux pas que je te mette à la porte ?
– J’ai pas envie, dit Nicolas.
– Il faut, dit Colin. Ici, tu baisses. Tu as vieilli de dix ans, depuis huit jours.
– De sept ans, rectifia Nicolas.
– Je ne veux pas te voir comme ça. Tu n’y es pour rien. C’est l’atmosphère.
– Mais toi, dit Nicolas, ça ne te fait rien ?
– C’est pas pareil, dit Colin. Moi, il faut que je guérisse Chloé, et tout le reste m’est égal, alors ça ne prend pas sur moi. Ton club, comment ça va ?
– Je n’y vais plus guère… dit Nicolas.
– Je ne veux plus de ça, répéta Colin. Les Ponteauzanne cherchent un cuisinier, j’ai signé pour toi. Je voulais que tu me dises si tu es d’accord.
– Non, dit Nicolas.
– Eh bien ! dit Colin, tu iras quand même.
– C’est dégueulasse de ta part, dit Nicolas. J’ai l’air de foutre le camp comme un rat.
– Non, dit Colin. Il faut. Tu sais bien comme ça me fait de la peine…
– Je sais bien », dit Nicolas, et il ferma son livre et mit sa tête sur ses bras.
« Tu n’as pas de raisons d’être fâché, dit Colin.
– Je ne suis pas fâché », grogna Nicolas.
Il releva la tête. Il pleurait silencieusement.
« Je suis un idiot, dit-il.
– Tu es un chic type, Nicolas, dit Colin.
– Non, dit Nicolas. Je voudrais me retirer dans un coing. À cause de l’odeur. Et puis parce que j’y serais tranquille… »
XLIV
Colin monta l’escalier, vaguement éclairé par des vitraux immobiles, et se trouva au premier étage. Devant lui, une porte noire tranchait sur la pierre froide du mur. Il entra sans sonner, remplit une fiche et la remit à l’huissier, qui la vida, en fit une petite boule, l’introduisit dans le canon d’un pistolet tout préparé et visa soigneusement un guichet pratiqué dans la cloison voisine. Il pressa la gâchette en se bouchant l’oreille droite avec la main gauche et le coup partit. Il se remit posément à charger son pistolet pour un nouveau visiteur.
Colin resta debout jusqu’à ce qu’une sonnerie ordonnât à l’huissier de l’introduire dans le bureau du directeur.
Il suivit l’homme dans un long passage aux virages relevés. Les murs, dans les virages, restaient perpendiculaires au sol et s’inclinaient, par conséquent, de l’angle supplémentaire, et il devait aller très vite pour garder son équilibre. Avant de se rendre compte de ce qui lui arrivait, il se trouva devant le directeur. Il s’assit, obéissant, dans un fauteuil rétif, qui se cabra sous son poids et ne s’arrêta que sur un geste impératif de son maître.
« Alors ?… dit le directeur.
– Eh bien, voilà !… dit Colin.
– Que savez-vous faire ? demanda le directeur.
– J’ai appris les rudiments…, dit Colin.
– Je veux dire, dit le directeur, à quoi passez-vous votre temps ?
– Le plus clair de mon temps, dit Colin, je le passe à l’obscurcir.
– Pourquoi ? demanda plus bas le directeur.
– Parce que la lumière me gêne, dit Colin.
– Ah !… Hum !… marmonna le directeur. Vous savez pour quel emploi on demande quelqu’un, ici ?
– Non, dit Colin.
– Moi non plus…, dit le directeur. Il faut que je demande à mon sous-directeur. Mais vous ne paraissez pas pouvoir remplir l’emploi…
– Pourquoi ? demanda Colin à son tour.
– Je ne sais pas… », dit le directeur.
Il avait l’air inquiet et recula un peu son fauteuil.
« N’approchez pas !… dit-il rapidement.
– Mais… je n’ai pas bougé…, dit Colin.
– Oui…, oui…, marmotta le directeur. On dit ça… Et puis… »
Il se pencha, méfiant, vers son bureau, sans quitter Colin des yeux, et décrocha son téléphone qu’il agita vigoureusement.
« Allô !… cria-t-il. Ici, tout de suite !… »
Il remit le récepteur en place et continua de considérer Colin avec un regard soupçonneux.
« Quel âge avez-vous ? demanda-t-il.
– Vingt et un…, dit Colin.
– C’est ce que je pensais… », murmura son vis-à-vis.
On frappa à la porte.
« Entrez ! » cria le directeur, et sa figure se détendit.
Un homme, miné par l’absorption continuelle de poussière de papier, et dont on devinait les bronchioles remplies, jusqu’à l’orifice, de pâte cellulosique reconstituée, entra dans le bureau. Il portait un dossier sous le bras.
« Vous avez cassé une chaise, dit le directeur.
– Oui », dit le sous-directeur.
Il posa le dossier sur la table.
« On peut la réparer, vous voyez… »
Il se tourna vers Colin.
« Vous savez réparer les chaises ?…
– Je pense…, dit Colin désorienté. Est-ce très difficile ?
– J’ai usé, assura le sous-directeur, jusqu’à trois pots de colle de bureau sans y parvenir.
– Vous les paierez ! dit le directeur. Je les retiendrai sur vos appointements…
– Je les ai fait retenir sur ceux de ma secrétaire, dit le sous-directeur. Ne vous inquiétez pas, patron.