Выбрать главу

« Voilà, dit l’homme. Entrez, je vais vous expliquer le travail. »

Colin entra. La pièce était petite, carrée. Les murs et le sol étaient de verre. Sur le sol, reposait un gros massif de terre en forme de cercueil, mais très épais, un mètre au moins. Une lourde couverture de laine était roulée à côté par terre. Aucun meuble. Une petite niche, pratiquée dans le mur, renfermait un coffret de fer bleu. L’homme alla vers le coffret et l’ouvrit. Il en retira douze objets brillants et cylindriques avec un trou au milieu, minuscule.

« La terre est stérile, vous savez ce que c’est, dit l’homme, il faut des matières de premier choix pour la défense du pays. Mais, pour que les canons de fusil poussent régulièrement, et sans distorsion, on a constaté, depuis longtemps, qu’il faut de la chaleur humaine. Pour toutes les armes, c’est vrai, d’ailleurs.

– Oui, dit Colin.

– Vous pratiquez douze petits trous dans la terre, dit l’homme, répartis au milieu du cœur et du foie, et vous vous étendez sur la terre après vous être déshabillé. Vous vous recouvrez avec l’étoffe de laine stérile qui est là, et vous vous arrangez pour dégager une chaleur parfaitement régulière. »

Il eut un rire cassé et se tapa la cuisse droite.

« J’en faisais quatorze les vingt premiers jours de chaque mois. Ah !… j’étais fort !…

– Alors ? demanda Colin.

– Alors vous restez comme ça vingt-quatre heures, et au bout de vingt-quatre heures, les canons de fusil ont poussé. On vient les retirer. On arrose la terre d’huile et vous recommencez.

– Ils poussent vers le bas ? dit Colin.

– Oui, c’est éclairé en dessous, dit l’homme. Ils ont un phototropisme positif, mais ils poussent vers le bas parce qu’ils sont plus lourds que la terre, alors on éclaire surtout en dessous pour ne pas qu’il y ait de distorsion.

– Et les rayures ? dit Colin.

– Ceux de cette espèce-là poussent tout rayés, dit l’homme. Ce sont des graines sélectionnées.

– À quoi servent les cheminées ? demanda Colin.

– C’est pour l’aération, dit l’homme, et la stérilisation des couvertures et des bâtiments. Ce n’est pas la peine de prendre des précautions spéciales car c’est fait très énergiquement.

– Ça ne marche pas avec une chaleur artificielle ? dit Colin.

– Mal, dit l’homme. Il leur faut la chaleur humaine pour bien grandir.

– Vous employez des femmes ? dit Colin.

– Elles ne peuvent pas faire le travail, dit l’homme. Elles n’ont pas la poitrine assez plate pour que la chaleur se répartisse bien. Je vais vous laisser travailler.

– Je gagnerai bien dix doublezons par jour ? dit Colin.

– Certainement, dit l’homme et une prime si vous dépassez douze canons… »

Il quitta la pièce et ferma la porte. Colin tenait les douze graines dans sa main. Il les posa à côté de lui et commença à se déshabiller. Il avait les yeux fermés et ses lèvres tremblaient de temps en temps.

LII

« Je ne sais pas ce qui se passe, dit l’homme, cela marchait bien au début. Mais, avec les derniers, nous ne pourrons faire que des armes spéciales.

– Vous allez me payer tout de même ? » demanda Colin inquiet.

Il devait toucher soixante-dix doublezons et une prime de dix doublezons. Il avait fait de son mieux, mais le contrôle des canons révélait certaines anomalies.

« Voyez vous-même », dit l’homme.

Il tenait un des canons devant lui et montrait à Colin l’extrémité évasée.

« Je ne comprends pas, dit Colin. Les premiers étaient parfaitement cylindriques.

– Bien entendu, on peut les utiliser à faire des tromblons à feu, dit l’homme, mais c’est le modèle d’il y a cinq guerres et nous en possédons déjà un gros stock. C’est ennuyeux.

– Je fais de mon mieux, dit Colin.

– Certainement, dit l’homme. Je vais vous donner vos quatre-vingts doublezons. »

Il prit, dans le tiroir de son bureau, une enveloppe cachetée.

« Je l’ai fait porter ici pour vous éviter d’aller au service de paiement, dit-il, cela prend quelquefois des mois pour obtenir son argent et vous aviez l’air pressé.

– Je vous remercie, dit Colin.

– Je n’ai pas encore examiné votre production d’hier, dit l’homme. Elle va arriver tout de suite. Vous ne voulez pas attendre un instant ? »

Sa voix chevrotante et boiteuse était une souffrance pour les oreilles de Colin.

« Je vais attendre, dit-il.

– Voyez-vous, dit l’homme, nous sommes forcés de faire très attention à ces détails, parce qu’un fusil doit, tout de même, être pareil à un autre fusil, même s’il n’y a pas de cartouches…

– Oui… dit Colin.

– Il n’y a pas souvent de cartouches, dit l’homme, on est en retard sur les programmes de cartouches, on en a de grandes réserves pour un modèle de fusil qu’on ne fabrique plus, mais on n’a pas reçu l’ordre d’en faire pour les nouveaux fusils, alors, on ne peut pas s’en servir. Ça ne fait rien, d’ailleurs. Qu’est-ce que vous voulez faire avec un fusil contre une machine à roues ? Les ennemis fabriquent une machine à roues pour deux fusils que nous faisons. Alors, nous avons la supériorité du nombre. Mais une machine à roues ne se soucie pas d’un fusil ou même de dix fusils, surtout sans cartouches…

– On ne fabrique pas de machines à roues, ici ? demanda Colin.

– Si, dit l’homme, mais on finit à peine le programme de la dernière guerre, alors elles ne marchent pas bien et il faut les démolir, et, comme elles sont très solidement construites, cela prend beaucoup de temps. »

On tapa à la porte, et un manutentionnaire parut, poussant devant lui un chariot blanc stérilisé. Sous un linge blanc, il y avait la production de Colin pour le dernier jour. Le linge se soulevait à l’un des bouts. Cela n’aurait pas dû se produire avec des canons bien cylindriques et Colin se sentit inquiet. Le manutentionnaire sortit en fermant la porte.

« Ah !… dit l’homme. Ça n’a pas l’air de s’être arrangé. »

Il souleva le linge. Il y avait douze canons d’acier bleu et froid, et, au bout de chacun, une jolie rose blanche s’épanouissait, fraîche et ombrée de beige au creux des pétales veloutés.

« Oh !… murmura Colin. Qu’elles sont belles !… »

L’homme ne disait rien. Il toussa deux fois.

« Ça ne sera donc pas la peine de reprendre votre travail demain », dit-il hésitant.

Ses doigts s’accrochaient nerveusement au bord du chariot.

« Est-ce que je peux les prendre ? dit Colin. Pour Chloé ?

– Elles vont mourir, dit l’homme, si vous les détachez de l’acier. Elles sont en acier, vous savez…

– Ce n’est pas possible », dit Colin.

Il prit délicatement une rose et tenta de briser la tige. Il fit un faux mouvement et l’un des pétales lui déchira la main sur plusieurs centimètres de long. Sa main saignait, à lentes pulsations, de grosses gorgées de sang sombre qu’il avalait machinalement. Il regardait le pétale blanc marqué d’un croissant rouge et l’homme lui tapa sur l’épaule et le poussa doucement vers la porte.

LIII

Chloé dormait. Dans la journée, le nénuphar lui prêtait la belle couleur crème de sa peau, mais, pendant son sommeil, ce n’était pas la peine et les taches rouges de ses joues revenaient. Ses yeux faisaient deux marques bleutées sous son front, et, de loin, on ne savait pas s’ils étaient ouverts. Colin était assis sur une chaise dans la salle à manger, et il attendait. Il y avait beaucoup de fleurs autour de Chloé. Il pouvait encore attendre quelques heures avant de rechercher un autre travail. Il voulait se reposer pour faire bonne impression et prendre un emploi vraiment rémunérateur. Il faisait presque noir dans la pièce. La fenêtre s’était fermée jusqu’à dix centimètres de l’appui et le jour n’entrait plus qu’en une bande étroite. Il avait juste le front et les yeux éclairés. Le reste de sa figure vivait dans l’ombre. Son pick-up ne marchait plus, il fallait maintenant le remonter à la main pour chaque disque et ça le fatiguait. Les disques s’usaient aussi. Maintenant, pour certains, on reconnaissait même difficilement la mélodie. Il pensait que si Chloé avait besoin de quelque chose, la souris viendrait l’avertir tout de suite. Est-ce que Nicolas épouserait Isis ? Quelle robe mettrait Isis pour son mariage ? Qui sonnait à la porte ?