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« Bonjour, Alise, dit Colin. Tu viens voir Chloé ?

– Non, dit Alise. Je viens seulement. »

Ils pouvaient rester dans la salle à manger. Avec les cheveux d’Alise, il y faisait plus clair. Il y restait deux chaises.

« Tu t’ennuyais, dit Colin. Je sais ce que c’est.

– Chick est là, dit Alise. Il est chez lui.

– Tu dois rapporter quelque chose, expliqua Colin.

– Non, dit Alise, je dois rester ailleurs.

– Oui, dit Colin. Il est en train de repeindre…

– Non, dit Alise. Il a tous ses livres, mais il ne veut plus de moi.

– Tu lui as fait une scène ? dit Colin.

– Non, dit Alise.

– Il a mal compris ce que tu lui as dit, mais quand il ne sera plus en colère, tu lui expliqueras.

– Il m’a simplement dit qu’il n’avait plus que juste assez de doublezons pour faire relier son dernier livre en peau de néant, dit Alise, et qu’il ne pouvait plus supporter de me garder avec lui parce qu’il ne pouvait rien me donner, et je deviendrais laide avec les mains abîmées.

– Il a raison, dit Colin. Tu ne dois pas travailler.

– Mais j’aime Chick, dit Alise. J’aurais travaillé pour lui.

– Ça ne sert à rien, dit Colin. D’ailleurs tu ne peux pas, tu es trop jolie.

– Pourquoi m’a-t-il mise à la porte ? dit Alise. J’étais vraiment très jolie ?

– Je ne sais pas, dit Colin, mais moi j’aime beaucoup tes cheveux et ta figure.

– Regarde », dit Alise.

Elle se leva, tira le petit anneau de sa fermeture et la robe tomba par terre. C’était une robe de laine claire.

« Oui… » dit Colin.

Il faisait très clair dans la pièce et Colin voyait Alise tout entière. Ses seins paraissaient prêts à s’envoler et les longs muscles de ses jambes déliées, à toucher, étaient fermes et chauds.

« Je peux embrasser ? dit Colin.

– Oui, dit Alise. Je t’aime bien.

– Tu vas avoir froid », dit Colin.

Elle s’approcha de lui. Elle s’assit sur ses genoux et ses yeux se mirent à pleurer sans bruit.

« Pourquoi est-ce qu’il ne veut plus de moi ? »

Colin la berçait doucement.

« Il ne comprend pas. Tu sais, Alise, c’est un bon garçon, pourtant.

– Il m’aimait beaucoup, dit Alise. Il croyait que les livres accepteraient de partager ! Mais ça ne se peut pas.

– Tu vas avoir froid », dit Colin.

Il l’embrassait et lui caressait les cheveux.

« Pourquoi est-ce que je ne t’ai pas rencontré d’abord ? dit Alise. Je t’aurais aimé autant, mais, maintenant, je ne peux pas. C’est lui que j’aime.

– Je sais bien, dit Colin. J’aime mieux Chloé aussi, maintenant. »

Il la fit lever et ramassa sa robe.

« Remets-la, ma chatte, dit-il. Tu vas avoir froid.

– Non, dit Alise. Et puis, ça ne fait rien. »

Elle se rhabilla machinalement.

« Je ne voudrais pas que tu sois triste, dit Colin.

– Tu es gentil, dit Alise, mais je suis très triste. Je crois que je vais pouvoir faire quelque chose pour Chick, tout de même.

– Tu vas aller chez tes parents, dit Colin. Ils voudraient peut-être te voir… ou chez Isis.

– Chick ne sera pas là-bas, dit Alise. Je n’ai pas besoin d’être chez personne si Chick ne vient pas.

– Il viendra, dit Colin. J’irai le voir.

– Non, dit Alise. On ne peut plus entrer chez lui. C’est toujours fermé à clef.

– Je le verrai tout de même, dit Colin. Ou alors, il viendra me voir.

– Je ne crois pas, dit Alise. Ce n’est plus le même Chick.

– Mais si, dit Colin. Les gens ne changent pas. Ce sont les choses qui changent.

– Je ne sais pas, dit Alise.

– Je vais t’accompagner, dit Colin. Je dois aller chercher du travail.

– Je ne vais pas par là, dit Alise.

– Je vais t’accompagner pour descendre », dit Colin.

Elle était en face de lui. Colin posa les deux mains sur les épaules d’Alise. Il sentait la chaleur de son cou et les cheveux doux et frisés près de sa peau. Il suivit le corps d’Alise avec ses mains. Elle ne pleurait plus. Elle n’avait pas l’air d’être là.

« Je ne voudrais pas que tu fasses des bêtises, dit Colin.

– Oh ! dit Alise. Je ne ferai pas de bêtises…

– Reviens me voir, dit Colin, si tu t’ennuies.

– Peut-être je reviendrai te voir », dit Alise.

Elle regardait à l’intérieur. Colin la prit par la main. Ils descendirent l’escalier. Ils glissaient, de temps à autre, sur les marches humides. En bas, Colin lui dit au revoir. Elle resta debout et le regarda s’en aller.

LIV

Le dernier était juste revenu de chez le relieur et Chick le caressait avant de le replacer dans son emboîtement. Il était recouvert de peau de néant, épaisse et verte, le nom de Partre se détachait en lettres creuses sur la reliure. Sur une seule étagère, Chick avait toute l’édition normale, et toutes les variantes, les manuscrits, les premiers tirages, les pages spéciales occupaient des niches particulières dans l’épaisseur du mur.

Chick soupira. Alise l’avait quitté le matin. Il était forcé de lui dire de partir. Il lui restait un doublezon et un morceau de fromage et ses robes le gênaient dans l’armoire pour accrocher les vieux habits de Partre que le libraire lui procurait par miracle. Il ne se rappelait pas quel jour il l’avait embrassée pour la dernière fois. Il ne pouvait plus perdre son temps à l’embrasser. Il lui fallait réparer son pick-up pour apprendre par cœur le texte des conférences de Partre. Si il venait à casser les disques, il devait pouvoir conserver le texte.

Tous les livres de Partre étaient là, tous les livres publiés. Les reliures luxueuses soigneusement protégées par des étuis de cuir, les fers dorés, les exemplaires précieux à grandes marges bleues, les tirages limités sur tue-mouches ou vergé Saintorix, un mur entier leur était réservé, divisé en douillets alvéoles garnis de peau de velours. Chaque œuvre occupait un alvéole. Garnissant le mur opposé, rangés en piles brochées, les articles de Partre, extraits avec ferveur des revues, des journaux, des périodiques innombrables qu’il daignait favoriser de sa féconde collaboration.

Chick passa la main sur son front. Il y avait combien de temps qu’Alise vivait avec lui ?… Les doublezons de Colin devaient servir à l’épouser, mais elle n’y tenait pas tant. Elle se contentait de l’attendre, et se contentait d’être avec lui, mais on ne peut pas accepter cela d’une femme, qu’elle reste avec vous simplement parce qu’elle vous aime. Il l’aimait aussi. Il ne pouvait admettre de la laisser perdre son temps puisqu’elle ne s’intéressait plus à Partre. Comment ne pas s’intéresser à un homme comme Partre ?… capable d’écrire n’importe quoi, sur n’importe quel sujet, et avec quelle précision… Sûrement, Partre mettrait moins d’un an à réaliser son Encyclopédie de la Nausée, et la duchesse de Bovouard collaborerait à ce travail, et il y aurait des manuscrits extraordinaires. Il fallait, d’ici là, gagner assez de doublezons pour tenir et mettre en réserve au moins un acompte à donner au libraire. Chick n’avait pas payé ses impôts. Mais la somme des impôts lui était plus utile sous la forme d’un exemplaire du Trou de Sainte Colombe. Alise aurait mieux aimé que Chick employât les doublezons à payer les impôts, elle lui proposait même de vendre quelque chose à elle pour cela. Il avait accepté, et cela fit juste le prix d’une reliure pour le Trou de Sainte Colombe. Alise se passait très bien de son collier.