Il hésitait à rouvrir la porte. Peut-être était-elle derrière à attendre qu’il tournât la clef. Il ne le pensait pas. Ses pas, dans l’escalier, résonnaient comme un petit martèlement décroissant. Elle pourrait retourner chez ses parents et reprendre ses études. Après tout, cela ne faisait qu’un léger retard. On peut rattraper rapidement les cours qu’on a manqués. Mais Alise ne travaillait plus guère. Elle s’occupait trop des affaires de Chick et de lui faire à manger et de repasser sa cravate. Les impôts, après tout, ne seraient pas payés du tout. Est-ce qu’il y a des exemples qu’on vienne vous relancer à domicile parce qu’on n’a pas payé ses impôts ? Cela n’arrive pas. On peut verser un acompte, un doublezon et puis, on vous laisse tranquille, et on n’en parle plus pendant quelques temps. Un type comme Partre payait-il ses impôts ? C’est probable, et après tout, est-ce que, du point de vue moral, il est recommandable de payer ses impôts, pour avoir, en contrepartie, le droit de se faire saisir, parce que d’autres paient des impôts qui servent à entretenir la police et les hauts fonctionnaires ? C’est un cercle vicieux à briser, que personne n’en paie plus pendant assez longtemps et les fonctionnaires mourront tous de consomption et la guerre n’existera plus.
Chick souleva le couvercle de son pick-up à deux plateaux et mit deux disques différents de Jean-Sol Partre. Il voulait les écouter tous les deux en même temps, pour faire jaillir des idées nouvelles du choc de deux idées anciennes. Il se plaça à égale distance des deux haut-parleurs, afin que sa tête se trouve juste à l’endroit où ce choc aurait lieu, et conserve, automatiquement, les résultats de l’impact.
Les aiguilles firent un crachement sur l’escargot du début et se logèrent au creux du sillon, et les mots de Partre retentirent dans le cerveau de Chick. De sa place, il regardait par la fenêtre, et constata que des fumées s’élevaient çà et là, sur les toits, en grosses volutes bleues, colorées de rouge par-dessous, comme des fumées de papier. Il voyait machinalement le rouge gagner sur le bleu, et les mots s’entre-choquaient avec de grandes lueurs, ouvrant à sa fatigue un champ de repos doux comme de la mousse au mois de mai.
LV
Le sénéchal de la police tira son sifflet de sa poche et s’en servit pour taper sur un énorme gong péruvien qui pendait derrière lui. On entendit une galopade de bottes ferrées à tous les étages, le bruit de chutes successives, et, par le toboggan, six de ses meilleurs agents d’armes firent irruption dans son bureau.
Ils se relevèrent, tapèrent sur leurs fesses pour enlever la poussière et se mirent au garde-à-vous.
« Douglas ! appela le sénéchal.
– Présent ! répondit le premier agent d’armes.
– Douglas ! répéta le sénéchal.
– Présent ! » dit le second.
L’appel se poursuivit. Le sénéchal de la police ne pouvait se souvenir du nom de tous ses hommes et Douglas était un générique traditionnel.
« Mission spéciale ! » ordonna-t-il.
Du même geste, les six agents d’armes posèrent la main sur la poche fessière pour signifier qu’ils étaient munis de leur égalisateur à douze giclées.
« Je dirige personnellement ! » souligna le sénéchal.
Il frappa violemment le gong. La porte s’ouvrit et un secrétaire apparut.
« Je pars, annonça le sénéchal. Mission spéciale. Blocnotez. »
Le secrétaire saisit son bloc et son crayon et se mit dans la position d’enregistrement réglementaire numéro six.
« Recouvrement d’impôts chez le sieur Chick, avec saisie préalable, dicta son chef. Passage à tabac de contrebande et blâme sévère. Saisie totale ou même partielle compliquée de violation de domicile.
– Noté ! dit le secrétaire.
– En route, Douglas », commanda le sénéchal de la police.
Il se leva et prit la tête de l’escadrille, qui démarra pesamment en imitant, avec ses douze pieds, le vol du coucou à gaufres. Les six hommes étaient vêtus d’une combinaison collante de cuir noir, blindée sur la poitrine et aux épaules, et leur casque en acier noirci, de forme serre-tête, descendait bas sur la nuque et protégeait les tempes et le front. Tous portaient des bottes lourdes et métalliques. Le sénéchal avait une tenue analogue, mais de cuir rouge, et deux étoiles d’or brillaient sur ses épaules. Les égalisateurs gonflaient les poches arrière de ses acolytes ; il tenait à la main une petite matraque d’or et une lourde grenade dorée pendait à sa ceinture. Ils descendirent l’escalier d’honneur et la sentinelle se mit au quant-à-soi tandis que le sénéchal levait la main vers son casque. Une voiture spéciale attendait à la porte. Le sénéchal s’assit à l’arrière, tout seul, et les six agents d’armes se rangèrent sur les marchepieds débordants, les deux plus gros d’un côté et les quatre maigres de l’autre. Le conducteur portait aussi une combinaison de cuir noir, mais pas de casque. Il démarra. La voiture n’avait pas de roues, mais une multitude de pieds vibratiles, de telle sorte que les projectiles perdus ne risquaient pas de crever les pneus. Les pieds renâclèrent sur le sol et le conducteur vira court à la première bifurcation ; à l’intérieur, on avait l’impression d’être sur la crête d’une vague qui crève.
LVI
En regardant Colin s’éloigner, Alise lui disait au revoir de toutes ses forces dans son cœur. Il aimait tant Chloé, il allait chercher du travail pour elle, pour pouvoir acheter des fleurs et lutter contre cette horreur qui la dévorait dans la poitrine. Les épaules larges de Colin s’affaissaient un peu, il semblait si fatigué, ses cheveux blonds n’étaient plus peignés et ordonnés comme autrefois. Chick savait se montrer tellement doux en parlant d’un livre de Partre et en expliquant Partre. Il ne peut réellement pas se passer de Partre, il n’aura pas l’idée de rechercher quoi que ce soit d’autre, Partre dit tout ce qu’il voudrait savoir dire. On ne doit pas laisser Partre publier cette encyclopédie, ce sera la mort de Chick, il volera, il tuera un libraire. Alise se mit en route lentement. Partre passe ses journées dans un débit, à boire et écrire avec d’autres gens comme lui qui viennent boire et écrire, ils boivent du thé des Mers et des alcools doux, cela leur évite de penser à ce qu’ils écrivent et il entre et sort beaucoup de monde, cela remue les idées du fond et on en pêche une ou l’autre, il ne faut pas éliminer tout le superflu, on met un peu d’idées et un peu de superflu, on dilue. Les gens absorbent ces choses-là plus facilement, surtout les femmes qui n’aiment pas ce qui est pur. Le chemin n’était pas très long pour arriver au débit ; de loin, Alise vit un des garçons en veste blanche et pantalon citron servir un pied de cochon farci à Don Evany Marqué, le joueur de baise-bol célèbre, qui, au lieu de boire, ce qu’il détestait, absorbait des nourritures épicées pour donner soif à ses voisins. Elle entra, Jean-Sol Partre, à sa place habituelle, écrivait, il y avait beaucoup de monde et ça parlait doux. Par un miracle ordinaire, ce qui est extraordinaire, Alise vit une chaise libre à côté de Jean-Sol et s’assit. Elle posa sur ses genoux son sac pesant et défit la fermeture. Par-dessus l’épaule de Jean-Sol, elle voyait le titre de la page, Encyclopédie, volume dix-neuf. Elle posa une main timide sur le bras de Jean-Sol ; il s’arrêta d’écrire.