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« Vous en êtes déjà là, dit Alise.

– Oui, répondit Jean-Sol. Vous vouliez me parler ?

– Je voulais vous demander de ne pas le publier, dit-elle.

– C’est difficile, dit Jean-Sol. On l’attend. »

Il retira ses lunettes, souffla sur les verres, et les remit ; on ne voyait plus ses yeux.

« Bien sûr, dit Alise. Mais je veux dire, il faudrait seulement le retarder.

– Oh ! dit Jean-Sol, s’il n’y a que ça, on peut voir.

– Il faudrait le retarder de dix ans, dit Alise.

– Oui ? dit Jean-Sol.

– Oui, dit Alise. Dix ans, ou plus, naturellement. Vous savez, il vaut mieux laisser les gens économiser pour pouvoir l’acheter.

– Ça sera assez embêtant à lire, dit Jean-Sol Partre, parce que ça m’embête déjà beaucoup à écrire. J’ai une forte crampe au poignet gauche à force de tenir la feuille.

– Je regrette pour vous, dit Alise.

– Que j’aie une crampe ?

– Non, dit Alise, que vous ne vouliez pas retarder la publication.

– Pourquoi ?

– Je vais vous expliquer : Chick dépense tout son argent à acheter ce que vous faites, et il n’a plus d’argent.

– Il ferait mieux d’acheter autre chose, dit Jean-Sol, moi je n’achète jamais mes livres.

– Il aime ce que vous faites.

– C’est son droit, dit Jean-Sol. Il a fait son choix.

– Il est trop engagé, je trouve, dit Alise. Moi, j’ai fait mon choix aussi, mais je suis libre, parce qu’il ne veut plus que je vive avec lui, alors je vais vous tuer, puisque vous ne voulez pas retarder la publication.

– Vous allez me faire perdre mes moyens d’existence, dit Jean-Sol. Comment voulez-vous que je touche mes droits d’auteur si je suis mort ?

– Ça vous regarde, dit Alise, je ne peux pas tout prendre en considération puisque je veux vous tuer avant tout.

– Mais vous admettez bien que je ne puisse pas me rendre à une raison comme celle-là ? demanda Jean-Sol Partre.

– J’admets », dit Alise. Elle ouvrit son sac et en tira l’arrache-cœur de Chick, qu’elle avait pris depuis plusieurs jours dans le tiroir de son bureau.

« Vous voulez défaire votre col ? demanda-t-elle.

– Écoutez, dit Jean-Sol en retirant ses lunettes, je trouve cette histoire idiote. »

Il déboutonna son col. Alise rassembla ses forces, et, d’un geste résolu, elle planta l’arrache-cœur dans la poitrine de Partre. Il la regarda, il mourait très vite, et il eut un dernier regard étonné en constatant que son cœur avait la forme d’un tétraèdre. Alise devint très pâle, Jean-Sol Partre était mort maintenant et le thé refroidissait. Elle prit le manuscrit de l’Encyclopédie et le déchira. Un des garçons vint essuyer le sang et toute la cochonnerie que cela faisait avec l’encre du stylo sur la petite table rectangulaire. Elle paya le garçon, ouvrit les deux branches de l’arrache-cœur, et le cœur de Partre resta sur la table ; elle replia l’instrument brillant et le remit dans son sac, puis elle sortit dans la rue, tenant la boîte d’allumettes que Partre gardait dans sa poche.

LVII

Elle se retourna. Une épaisse fumée noire emplissait la vitrine et des gens commençaient à regarder, elle avait brûlé trois allumettes avant de faire partir le feu, les livres de Partre ne voulaient pas s’enflammer. Le libraire gisait derrière son bureau, son cœur, à côté de lui, commençait à brûler, une flamme noire et des jets recourbés de sang bouillant s’en échappaient déjà. Les deux premières librairies, trois cents mètres en arrière, flambaient en craquant et en ronflant, et les libraires étaient morts, tous ceux qui avaient vendu des livres à Chick allaient mourir de la même façon et leur librairie brûlerait. Alise pleurait et se hâtait, elle se rappelait les yeux de Jean-Sol Partre en voyant son cœur, elle ne voulait pas le tuer au début, seulement empêcher son nouveau livre de paraître et sauver Chick de cette ruine qui montait lentement autour de lui. Ils étaient tous ligués contre Chick, ils voulaient lui prendre son argent, ils profitaient de sa passion pour Partre, ils lui vendaient de vieux habits sans valeur et des pipes avec des empreintes, ils méritaient le sort qui les attendait. Elle vit à sa gauche une vitrine garnie de volumes brochés, elle s’arrêta, reprit sa respiration et entra. Le libraire s’approcha d’elle.

« Vous désirez ? demanda-t-il.

– Avez-vous du Partre ? dit Alise.

– Mais oui, dit le libraire, cependant pour l’instant, je ne peux pas vous fournir de reliques, elles sont toutes retenues par un bon client.

– C’est Chick ? dit Alise.

– Oui, répondit le libraire, je crois que c’est son nom.

– Il ne viendra plus vous en acheter », dit Alise.

Elle s’approcha de lui et laissa tomber son mouchoir. Le libraire se baissa en craquant pour le ramasser, elle lui planta l’arrache-cœur dans le dos d’un geste rapide, elle pleurait et tremblait de nouveau, il tomba, la figure contre le plancher, elle n’osa pas reprendre son mouchoir, il avait resserré ses doigts dessus. L’arrache-cœur ressortit, entre ses branches il tenait le cœur du libraire, tout petit et rouge clair, elle écarta les branches et le cœur roula près de son libraire. Il fallait se dépêcher, elle prit une pile de journaux, frotta une allumette et la lança sous le comptoir, et jeta les journaux dessus, puis précipita dans les flammes une douzaine de Nicolas Calas qu’elle prit sur le rayon le plus proche, et la flamme se rua sur les livres avec une vibration chaude ; le bois du comptoir fumait et craquait, des vapeurs remplissaient le magasin.

Alise bascula une dernière rangée de livres dans le feu et sortit à tâtons, elle retira le bec-de-cane pour qu’on n’entre pas et se remit à courir. Ses yeux piquaient et ses cheveux sentaient la fumée, elle courait et les larmes ne coulaient presque plus sur ses joues, le vent les séchait tout de suite. Elle se rapprochait du quartier où vivait Chick, il restait encore deux ou trois libraires seulement, les autres ne présentant pas de danger pour lui. Elle se retourna avant d’entrer dans la suivante ; loin derrière elle, on voyait monter de grosses colonnes de fumée dans le ciel et les gens se pressaient pour regarder marcher les appareils compliqués du Corps des Pompeurs. Leurs grosses voitures blanches passèrent dans la rue comme elle refermait la porte ; elle les suivit des yeux à travers la glace, et le libraire s’approcha d’elle en lui demandant ce qu’elle désirait.

LVIII

« Vous, dit le sénéchal de la police, vous resterez là, à droite de la porte, et vous, Douglas, continua-t-il en se tournant vers le second des deux gros agents, vous vous mettrez à gauche, et ne laissez personne entrer. »

Les deux agents d’armes désignés prirent leur égalisateur et laissèrent retomber la main droite le long de la cuisse droite, le canon dirigé vers le genou, dans la position réglementaire. Ils assujettirent la jugulaire de leur casque sous leur menton, qui débordait devant et derrière. Le sénéchal entra, suivi des quatre maigres agents d’armes ; il en plaça de nouveau un de chaque côté de la porte avec mission de ne laisser sortir personne. Il se dirigea vers l’escalier, suivi des deux maigres qui restaient. Ils se ressemblaient, ils avaient le teint bistré et les yeux noirs, et les lèvres minces.

LIX

Chick arrêta le pick-up pour changer les deux disques qu’il venait d’écouter simultanément jusqu’au bout. Il en prit d’une autre série : sous un des disques, il trouva une photo d’Alise, il croyait l’avoir perdue. Elle était de trois quarts, éclairée par une lumière fondue, et le photographe avait dû mettre un projecteur derrière elle pour faire du soleil dans le haut de ses cheveux. Il changea les disques et garda la photo à la main. En jetant un coup d’œil par la fenêtre, il constata que de nouvelles colonnes de fumée montaient, plus près de chez lui. Il allait écouter ces deux disques et descendre voir le libraire d’à côté. Il s’assit, sa main ramena la photo sous ses yeux, en la regardant plus attentivement, elle ressemblait à Partre ; peu à peu, l’image de Partre se formait sur celle d’Alise et il sourit à Chick, certainement, il lui dédicacerait ce qu’il voudrait ; des pas montaient dans l’escalier, il écouta, et des coups retentirent à sa porte. Il posa la photo, arrêta le pick-up, et alla ouvrir. Devant lui, il vit la combinaison de cuir noir d’un des agents d’armes, le second suivait et le sénéchal de la police entra le dernier, sur son vêtement rouge et son casque noir rampaient des reflets fugaces dans la pénombre du palier.