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« Vous vous appelez Chick ? » dit le sénéchal.

Chick recula et sa figure devint blanche. Il recula jusqu’au mur où étaient ses beaux livres.

« Qu’est-ce que j’ai fait ? » demanda-t-il.

Le sénéchal fouilla dans sa poche de poitrine et lut le papier :

Recouvrement d’impôts chez le sieur Chick, avec saisie préalable. Passage à tabac de contrebande et blâme sévère. Saisie totale ou même partielle compliquée de violation de domicile.

« Mais… je paierai mes impôts, dit Chick.

– Oui, dit le sénéchal, vous les paierez après. D’abord il faut que nous vous passions à tabac de contrebande. C’est un tabac très fort ; nous utilisons l’abréviation pour que les gens ne s’émeuvent pas.

– Je vais vous donner mon argent, dit Chick.

– Certainement », dit le sénéchal.

Chick s’approcha de la table et ouvrit le tiroir ; il y gardait un arrache-cœur de grand modèle et un tue-fliques en mauvais état. Il ne trouva pas l’arrache-cœur, mais le tue-fliques bosselait une pile de vieux papiers.

« Dites donc, dit le sénéchal, c’est bien de l’argent que vous cherchez ? »

Les deux agents s’étaient écartés l’un de l’autre et tenaient leur égalisateur. Chick se redressa, il avait le tue-fliques à la main.

« Attention, chef ! dit un des agents d’armes.

– J’appuie, chef ? demanda le second.

– Vous ne m’aurez pas comme ça, dit Chick…

– Très bien, dit le sénéchal, alors on va prendre vos livres. »

Un des agents saisit un livre à portée de sa main. Il l’ouvrit brutalement.

« Rien que de l’écrit, chef, annonça-t-il.

– Violez », dit le sénéchal.

L’agent saisit le livre par la reliure et l’agita avec force. Chick se mit à hurler.

« Ne touchez pas à ça !…

– Dites donc, dit le sénéchal, pourquoi est-ce que vous ne vous servez pas de votre tue-fliques ? Vous savez très bien que le papier porte : Violation de domicile.

– Lâchez ça, rugit Chick de nouveau, et il leva son tue-fliques, mais l’acier s’abaissa sans claquer.

– J’appuie, chef ? » demanda à nouveau l’agent d’armes.

Le livre venait de se détacher de sa reliure et Chick se rua en avant, lâchant le tue-fliques inutilisable.

« Appuyez, Douglas », dit le sénéchal en reculant.

Le corps de Chick s’abattit aux pieds des agents d’armes ; tous les deux avaient tiré.

« On le passe à tabac de contrebande, chef ? » demanda l’autre agent d’armes.

Chick remuait encore un peu. Il se souleva sur les mains et parvint à s’agenouiller. Il tenait son ventre et sa figure grimaçait pendant que des gouttes de sueur tombaient dans ses yeux. Il avait une grande entaille au front.

« Laissez ces livres… » murmura-t-il. Sa voix était rauque et cassée.

« Nous allons les piétiner, dit le sénéchal. Je pense que vous serez mort dans quelques secondes. »

La tête de Chick retombait, il s’efforçait de la redresser, mais son ventre lui faisait mal comme si des lames triangulaires tournaient à l’intérieur. Il réussit à mettre un pied par terre, mais l’autre genou refusait de se déplier. Les agents d’armes s’approchèrent des livres pendant que le sénéchal faisait deux pas vers Chick.

« Ne touchez pas ces livres », dit Chick. On entendait le sang gargouiller dans sa gorge, et sa tête penchait de plus en plus. Il lâcha son ventre, ses mains étaient rouges, elles frappèrent l’air sans but et il retomba, le visage contre le plancher. Le sénéchal de la police le retourna du pied. Il ne bougeait plus et ses yeux ouverts regardaient plus loin que la chambre. Sa figure était coupée en deux par la barre de sang qui avait coulé de son front.

« Piétinez, Douglas ! dit le sénéchal. Je vais personnellement briser cet appareil à bruit. »

Il passa devant la fenêtre et vit qu’un gros champignon de fumée s’élevait lentement vers lui, issu du rez-de-chaussée de la maison voisine.

« Inutile de piétiner soigneusement, ajouta-t-il, la maison d’à côté est en train de brûler. Faites vite, c’est l’essentiel. Il n’en restera pas trace, mais je consignerai l’ensemble dans mon rapport. »

La figure de Chick était toute noire. Sous son corps, la flaque de sang se coagulait en étoile.

LX

Nicolas dépassa l’avant-dernière librairie à laquelle Alise venait de mettre le feu. Il avait croisé Colin en route pour son travail et savait la détresse de sa nièce. Il apprit immédiatement la mort de Partre en téléphonant à son club et se mit à la poursuite d’Alise, il voulait la consoler et lui remonter le moral et la garder avec lui jusqu’à ce qu’elle soit gaie comme avant. Il vit la maison de Chick, et une flamme longue et mince sortit du milieu de la vitrine du libraire d’à côté, faisant éclater la glace comme un coup de marteau. Il remarqua, devant la porte, la voiture du sénéchal de la police et vit que le chauffeur la faisait avancer un peu pour éviter la zone dangereuse, et il aperçut aussi les silhouettes noires des agents d’armes. Les Pompeurs apparurent presque aussitôt. Leur voiture s’arrêta devant la librairie en faisant un bruit terrible. Nicolas luttait déjà avec la serrure. Il réussit à briser la porte à coups de pied et courut vers l’intérieur. Tout brûlait au fond du magasin. Le corps du libraire était étendu, les pieds dans les flammes, son cœur à côté de lui, et il vit l’arrache-cœur de Chick par terre. Le feu jaillissait en grosses sphères rouges et en langues pointues qui perçaient, d’un seul coup, les murs épais de la boutique, et Nicolas se jeta à terre pour ne pas être atteint, et, à ce moment, il sentit, au-dessus de lui, le violent déplacement d’air produit par le jet extincteur des appareils des Pompeurs. Le bruit du feu redoubla pendant que le jet l’assaillait à la base. Les livres brûlaient en crépitant ; les pages s’envolaient en battant, et passaient au-dessus de la tête de Nicolas, en sens inverse de celui du jet, et il pouvait à peine respirer, tant tout cela faisait du fracas et des flammes. Il pensait qu’Alise ne serait pas restée dans le feu, mais il ne voyait pas de porte par où elle aurait pu s’en aller et le feu se débattait contre les Pompeurs et parut s’élever rapidement, dégageant la zone basse qui semblait s’éteindre. Il restait au milieu des cendres sales une brillante lueur, plus brillante que les flammes.

La fumée disparut très vite, aspirée vers l’étage du dessus. Les livres s’éteignirent, mais le plafond brûlait plus fort que jamais. Il n’y avait plus, près du sol, que cette lueur.

Souillé de cendres, les cheveux noircis, respirant à peine, Nicolas s’avança en rampant vers la clarté. Il entendait les bottes des Pompeurs qui s’affairaient. Sous une poutre de fer tordue, il aperçut l’éblouissante toison blonde. Les flammes n’avaient pu la dévorer, car elle était plus éclatante qu’elles. Il l’enfouit dans sa poche intérieure et sortit.