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Mais ces signes, ces décisions, les initiatives françaises prises au Maroc pour y instaurer un protectorat auquel l'Allemagne est hostile, et qui manifestent une volonté d'affrontement, le choix délibéré du risque de guerre, sont contredits par d'autres attitudes.

C'est comme si, à tous les niveaux de la vie nationale, le pays était divisé.

D'abord, les conflits sociaux se durcissent : la troupe intervient à Draveil en 1908 et tire sur les cheminots grévistes.

En 1909, les électriciens plongent Paris dans l'obscurité.

Ministre de l'Intérieur, puis président du Conseil, Clemenceau réagit durement face à ce syndicalisme révolutionnaire qui paralyse les chemins de fer cependant que les inscrits maritimes bloquent les ports.

Opposés à la troupe dans ces conflits sociaux, les ouvriers développent un antimilitarisme radical, cependant qu'en 1907 les viticulteurs ruinés par le phylloxéra réussissent à gagner à leur cause des soldats du 17e régiment d'infanterie, qui se mutinent : « Vous auriez, en tirant sur nous, assassiné la République. »

Ces incidents semblent miner la cohésion nationale indispensable à une entrée en guerre.

Les socialistes sont gagnés par ce climat. Ils prônent dans leurs congrès la « grève générale » pour s'opposer à la guerre.

« Prolétaires de tous les pays, unissez vous ! » scande-t-on.

Cette poussée verbalement révolutionnaire fait contrepoids, en même temps qu'elle le renforce, au courant nationaliste et belliciste.

De là ces appels au meurtre lancés contre Jaurès, le pacifiste, membre de l'Internationale socialiste, qui déclare à Bâle en juin 1912 : « Pour empêcher la guerre, il faudra toute l'action concordante du prolétariat mondial. »

Il rêve de préparer une grève générale « préventive » pour dissuader les gouvernements de se lancer dans un nouveau conflit.

Jaurès sous-estime ainsi la logique mécanique des blocs – à la Triple-Entente s'oppose la Triple-Alliance (Allemagne, Autriche-Hongrie, Italie). Il ne mesure pas l'engrenage des mesures militaires, les décisions d'un état-major entraînant la réplique d'un autre, et, une fois les mobilisations commencées, comment freiner un mouvement lancé, doté d'une puissante force d'inertie ?

En outre, Jaurès ne perçoit pas que des groupes marginaux – ainsi les nationalistes serbes –, des États « archaïques » – dans les Balkans, mais la Russie est aussi l'un d'eux –, peuvent, par leurs initiatives échappant à tout contrôle, déclencher des incidents qui entraîneront dans un conflit régional les grands blocs alliés, lesquels, par leur intervention, généraliseront le conflit.

En fait, en ces années cruciales durant lesquelles se jouent le sort de la paix et le destin de la France, le système politique de la IIIe République révèle ses limites. Car il ne s'agit plus seulement de constituer un gouvernement, de voter des lois, de trouver une issue à telle ou telle affaire intérieure – affaire Dreyfus ou scandale de Panama –, mais bien de prendre des décisions qui engagent la France sur le plan international.

Ici, le rôle du président de la République, celui du ministère des Affaires étrangères et du ministère de la Guerre, échappent en partie au contrôle parlementaire.

De plus, la grande presse – Le Matin, Le Petit Parisien – pèse sur l'opinion et influe donc sur le choix des députés, qui ne respectent pas les accords passés entre leurs partis.

On perçoit aussi un fossé entre les manœuvres et rivalités politiciennes des leaders parlementaires – Clemenceau est le rival de Poincaré, celui-ci, l'adversaire de Joseph Caillaux (1863-1944) et de Jaurès – et la gravité des problèmes qui se posent aux gouvernements alors que s'avivent les tensions internationales.

C'est le cas entre le Royaume-Uni et l'Allemagne à propos de la question de leurs flottes de guerre respectives ; entre la France et l'Allemagne sur la question du Maroc ; entre l'Autriche-Hongrie, liée à l'Allemagne dans le cadre de la Triple-Alliance, et la Serbie, soutenue par la Russie, orthodoxe comme elle, une Russie qui est l'alliée de la France dans le cadre de la Triple-Entente.

Une République dont l'exécutif est ainsi soumis aux combinaisons parlementaires peut-elle conduire une grande politique extérieure alors que le chef de son gouvernement est menacé à tout instant de perdre sa majorité ?

Cette interrogation se pose dès les années 1907-1914, qui comportent deux séquences électorales : en 1910 et en 1914.

Au vrai, le problème est structurel : il demeurera, puisqu'il est le produit du système constitutionnel qui a été choisi.

Ce système a une autre conséquence : il facilite l'émergence des médiocres et écarte les personnalités brillantes et vigoureuses.

On l'a vu dès l'origine de la République – en 1882 – avec Gambetta.

Cela se reproduit, à partir de 1910, avec Joseph Caillaux, le leader radical qui, en 1911, a résolu par la négociation une crise avec l'Allemagne à propos du Maroc. Il a accepté des concessions pour éviter ou faire reculer la guerre, ce qui le désigne comme un complice du Kaiser. Caillaux est aussi partisan de la création d'un impôt sur le revenu, refusé par tous les modérés. Il est donc l'homme à ostraciser.

D'autant plus qu'il associe le Parti radical au Parti socialiste de Jaurès en vue des élections de mai 1914. Au cœur de leur programme commun : l'abolition de la loi portant le service militaire à trois ans.

Or c'est cette coalition présentée comme hostile à la défense nationale qui l'emporte, faisant élire 300 députés radicaux et socialistes contre 260 élus du centre et de la droite conservatrice.

Est-ce le socle d'une autre politique étrangère ?

En fait, la France continue de tituber. Les députés radicaux élus ne voteront pas l'abolition de la loi des trois ans, soumis qu'ils sont à la pression de l'« opinion » telle que la reflètent les grands journaux parisiens, eux-mêmes sensibles à la fois aux fonds russes qui les abreuvent et au renouveau nationaliste d'une partie des élites intellectuelles.

Et le président de la République, que le vote de mai 1914 vient de désavouer, n'en continue pas moins de prôner la même politique étrangère. Il agit dans l'ombre pour dissocier les députés radicaux de Caillaux et de Jaurès.

De toute façon, il est bien tard pour changer d'orientation.

Le 28 juin 1914, l'archiduc François-Ferdinand est assassiné à Sarajevo par des nationalistes serbes. La mécanique des alliances commence à jouer.

Les ultimatums et les mobilisations se succèdent.

Le 31 juillet 1914, Jaurès est assassiné.

Le 1er août, la France mobilise.

Le 3, l'Allemagne lui déclare la guerre.

La décision a échappé aux parlementaires, à la masse du pays engagée dans les moissons, avertie seulement par le tocsin et les affiches de mobilisation.

Elle répond sans hésiter à l'appel de rejoindre ses régiments.

Mais des différences apparaissent entre l'enthousiasme guerrier qui soulève, à Paris et dans quelques grandes villes, les partisans de la guerre en des manifestations bruyantes – « À Berlin ! » y crie-t-on – et l'acceptation angoissée des nécessités de la mobilisation par la majorité des Français. Les slogans proférés dans la capitale ne reflètent pas l'état d'âme du reste de la France.

On est partout patriote. On part donc faire la guerre. Mais on n'est pas belliciste.

C'est plutôt la tristesse et l'angoisse qui empoignent la masse des Français.

Ceux qui, pacifistes intransigeants, partisans de la grève générale, s'opposent à la guerre sont une minorité isolée. Le gouvernement n'a pas à sévir contre les révolutionnaires, les syndicalistes, ceux qui hier se déclaraient contre la guerre. Les socialistes s'y rallient.