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— Et alors ? dit Banine.

— Voilà à quelle conclusion j’ai abouti. Un certain temps s’écoulera, et les recherches scientifiques qui paraissaient les plus fructueuses absorberont tout le ravitaillement matériel, s’approfondiront démesurément, tandis que les autres tendances s’effaceront d’elles-mêmes. Toute la science ne comportera alors que deux ou trois tendances qui ne seront compréhensibles que pour des lumières. Vous me suivez ?

— Ah, balivernes que tout cela ! dit Banine.

— Pourquoi des balivernes ? demanda Hans, vexé. Les faits sont là. Des centaines de milliers de tendances existent actuellement dans la science. Des milliers de gens travaillent dans chacune de ces tendances. Personnellement, je connais quatre groupes de chercheurs qui, à cause d’échecs systématiques, ont abandonné leur travail et sont entrés dans d’autres groupes qui réussissaient mieux. Moi-même, c’est ce que j’ai fait deux fois  …

Alpa intervint :

— On peut toujours plaisanter, mais prenez ce Lamondoy. Le voilà qui fonce, tête baissée, vers la réalisation de la T-zéro. Comme il fallait s’y attendre, la T-zéro donne une multitude de ramifications nouvelles. Mais Lamondoy est obligé de couper presque toutes ces ramifications, il est tout simplement obligé de les ignorer. Parce qu’il n’a aucune possibilité d’explorer scrupuleusement les perspectives de chaque ramification. De plus, il est forcé d’ignorer sciemment des choses notoirement stupéfiantes et passionnantes. C’est ce qui s’est passé, par exemple, avec la Vague. Un phénomène inattendu, surprenant et, à mon avis, menaçant. Mais, poursuivant son but, Lamondoy a même accepté le schisme dans son camp. Il s’est fâché avec Aristote, il refuse de ravitailler les vaguistes. Il va de plus en plus en profondeur, son problème en devient de plus en plus étroit. La Vague est restée loin en arrière. Pour lui, ce n’est qu’un obstacle, il ne veut pas en entendre parler. A propos, en ce moment, elle est en train de brûler les semences  …

Le haut-parleur de diffusion générale tonna au-dessus du cosmodrome :

— Arc-en-ciel, Arc-en-ciel, votre attention, s’il vous plaît ! Ici le directeur. Je demande au chef de l’équipe d’expérimentateurs Gaba de se présenter chez moi avec ses hommes immédiatement.

— Des gens heureux, dit Hans. Ils n’ont aucun besoin d’ulmotrons.

— Ils ont assez de leurs propres soucis, dit Banine. Une fois, j’ai assisté à leur entraînement. Non, je préfère encore être un faux navigateur  … Et puis, rester deux ans sans faire son métier et entendre chaque jour : « Patientez encore un tout petit peu. Peut-être demain  … »  …

— Je suis content que vous ayez abordé ce qui se passe à l’arrière, dit Gorbovski. Les « taches blanches » de la science. Cette question me préoccupe, moi aussi. A mon avis, sur nos arrières ça ne vas pas bien  … Par exemple, la machine du Massachusetts. (Alpa hocha la tête et Gorbovski s’adressa à lui :) Vous devez bien sûr vous en souvenir. A présent, on en parle rarement. L’ivresse des passions cybernétiques s’est dissipée.

— Je n’arrive pas à me rappeler quoi que ce soit sur la machine du Massachusetts, dit Banine. De quoi s’agit-il ?

— Vous connaissez cette crainte ancienne : la machine devint plus intelligente que l’homme et l’écrasa  … Il y a un demi-siècle environ, on a mis en marche au Massachusetts le dispositif cybernétique le plus complexe qui ait jamais existé. Avec une vitesse d’opération phénoménale, avec une mémoire sans bornes et ainsi de suite  … Cette machine n’a fonctionné qu’exactement quatre minutes. Puis, on l’a débranchée, on a cimenté tous les moyens d’accès, on a arrêté son alimentation en énergie, on l’a minée et on l’a entourée de barbelés. Vous êtes libres de me croire ou pas, de véritables barbelés rouillés.

— Mais que s’est-il passé, exactement ? demanda Banine.

— Elle a commencé à se comporter, dit Gorbovski.

— Je ne comprends pas.

— Moi non plus, mais on a tout juste eu le temps de la débrancher.

— Y a-t-il quelqu’un qui comprenne ?

— J’ai parlé avec l’un de ses créateurs. Il m’a pris par les épaules, m’a regardé dans les yeux et a seulement prononcé : « Leonid, c’était terrifiant. »

— Ça, c’est formidable, dit Hans.

— Bof, dit Banine. Sornettes que tout cela. Ça ne m’intéresse pas.

— Moi si, dit Gorbovski. Car on peut la rebrancher. Il est vrai qu’elle est interdite par le Conseil, mais pourquoi ne lèverait-on pas l’interdiction ?

Alpa grogna :

— Chaque époque a ses méchants magiciens et ses revenants.

— A propos des méchants magiciens, enchaîna Gorbovski, ça me rappelle immédiatement l’incident de la Douzaine du Diable.

Les yeux de Hans brillaient.

— Ah ! bien sûr, l’incident de la Douzaine du Diable ! dit Banine. Treize fanatiques  … Au fait, où sont-il maintenant ?

— Permettez, permettez, dit Alpa. Ce sont ces savants qui se sont raccordés à des machines ? Mais ils ont péri.

— C’est ce qu’on dit, confirma Gorbovski. Cependant, ce n’est pas de cela qu’il s’agit. Un précédent a été créé.

— Et alors, dit Banine. On les traite de fanatiques, néanmoins il me semble qu’ils ont quelque chose de fascinant. Se débarrasser de toutes ses faiblesses, passions, explosions d’émotivité  … L’intellect nu, plus des possibilités illimitées de perfectionnement de son organisme. Le chercheur qui n’a pas besoin d’appareils, qui se sert d’appareil à lui-même, d’appareil qui se transporte lui-même. Et aucune file d’attente pour les ulmotrons  …. Je m’imagine parfaitement bien ça. Un homme-flyer, un homme-réacteur, un homme-laboratoire. Invulnérable, immortel  …

— Je vous demande pardon, mais ce n’est plus un homme, grogna Alpa. C’est la machine du Massachusetts.

— Comment ont-ils pu mourir puisqu’ils étaient immortels ? demanda Hans.

— Ils se sont autodétruits, dit Gorbovski. Apparemment, il n’est pas très gai d’être un homme-laboratoire.

De derrière les véhicules apparut un homme au visage cramoisi par l’effort, le cylindre d’un ulmotron sur son épaule. Banine bondit de sa caisse et courut l’aider. Gorbovski les regardait pensivement charger l’ulmotron dans l’hélicoptère. L’homme cramoisi se plaignait :

— Déjà on n’en donne qu’un au lieu de trois. De plus, on perd la moitié de la journée. Et il faut encore prouver qu’on y a droit ! On ne vous croit pas ! Vous vous rendez compte : on ne vous croit pas ! On ne vous croit pas !

Lorsque Banine revint, Alpa dit :

— Tout ceci a l’air bien fantastique. Si vous êtes intéressé par l’arrière, faites très attention à la Vague. Chaque semaine on effectue une nouvelle transportation-zéro. Et chaque transportation-zéro déclenche la Vague. Une petite ou une grande éruption. Et c’est d’une façon dilettante qu’on s’occupe de la Vague. Espérons que ça ne tournera pas à une deuxième machine du Massachusetts, seulement sans interrupteur, celle-ci. Camille — vous connaissez Camille ? — la considère comme un phénomène d’échelle planétaire, mais ses arguments sont peu intelligibles. Il est très difficile de travailler avec lui.

— A propos, dit Hans, vous connaissez le point de vue de Camille sur l’avenir ? Il considère que l’engouement actuel pour la science est une sorte de reconnaissance envers l’abondance ; qu’il est dû à l’inertie de l’époque reculée où la faculté d’appréhender logiquement le monde était l’unique espoir de l’humanité. Voilà ce qu’il dit : « L’humanité se trouve à la veille d’un schisme. Les émotionnistes et les logiciens — apparemment, il parle des gens de l’art et des gens de la science — deviennent étrangers les uns aux autres, ne se comprennent plus et n’ont plus besoin les uns des autres. Un homme naît émotionniste ou logicien. C’est inné. Et le temps viendra où l’humanité se scindera en deux sociétés aussi étrangères l’une à l’autre que nous sommes étrangers aux léonidiens  … »