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Un sergent indigène fit ouvrir la porte, les accueillit, il s’occupait de tout. Les tirailleurs étaient accroupis dans la cour, aux tours d’angle couvertes de chaume. Salagnon chercha autour de lui un visage européen. « Vos officiers ? — L’adjudant Morcel est enterré là-bas, dit-il. Le sous-lieutenant Rufin est en opérations, il va rentrer. Quant au lieutenant Gasquier, il ne sort plus de sa chambre. Il vous attend. — Vous n’avez plus d’encadrement ? — Si, mon lieutenant, moi. Ici les forces franco-vietnamiennes sont devenues, de fait, vietnamiennes. Mais n’est-ce pas naturel, que les choses finissent par correspondre aux mots ? » finit-il avec un sourire amusé.

Il parlait un français délicat appris au lycée, le même qu’avait appris Salagnon à dix mille kilomètres de là, à peine teinté d’un accent musical.

Le chef de poste les attendait assis à table, la chemise ouverte et le ventre bien calé, il semblait lire un journal ancien. Ses yeux rougis le parcouraient dans un sens puis dans l’autre, sans rien fixer de précis, et il ne se résignait pas à tourner les pages. Quand Salagnon se présenta, il ne le regarda pas, ses yeux continuaient à errer sur le papier comme s’il avait du mal à les lever.

« Vous avez vu ? bredouilla-t-il. Vous avez vu ? Les communistes ! Ils ont encore égorgé un village entier, pour l’exemple. Parce qu’ils refusaient de leur fournir le riz. Et ils maquillent le crime, ils font croire que c’est l’armée, la police, la Sûreté, la France ! Mais ils nous embrouillent. Ils nous trompent. Ils utilisent des uniformes volés. Et tout le monde sait que la Sûreté est infiltrée. Totalement. Par des communistes de France, qui prennent leurs ordres à Moscou. Et qui zigouillent pour le compte de Pékin. Vous, vous êtes tout neuf ici, lieutenant, alors faut pas vous faire avoir. Méfiez-vous ! » Il le regarda enfin et ses yeux tournoyaient dans leurs orbites. « N’est-ce pas, lieutenant ? Vous ne vous ferez pas avoir ? »

Ses yeux se firent vagues, et il bascula. Il se cogna le front sur la table et il ne bougea plus.

« Aidez-moi, mon lieutenant », murmura le sergent indigène. Ils le prirent par les pieds et les épaules et l’étendirent sur le lit de camp dans le coin de la pièce. Le journal dissimulait un bol de choum, dont il gardait une jarre sous sa chaise. « À cette heure il s’endort, continua le sous-officier, sur le ton que l’on prend dans la chambre d’un bébé qui dort enfin. Normalement jusqu’au matin. Mais parfois il se réveille dans la nuit, et il veut que l’on se rassemble avec l’équipement et les armes. Il veut que l’on parte en colonne dans la forêt traquer le Viet pendant la nuit, pendant qu’il ne se doute de rien. Nous avons le plus grand mal à le dissuader et à le rendormir. Il faut encore le faire boire. Heureusement qu’il rentre, à Hanoï ou en France. Il nous aurait fait tuer sinon. Vous allez le remplacer. Tâchez de tenir plus longtemps. »

Le camion arriva le lendemain avec les caisses de munitions et les vivres ; il ne s’attarda pas et redescendit vers la rivière en emportant Gasquier encore endormi avec son bataillon de tirailleurs. Ils l’avaient bien calé entre des caisses pour qu’il ne tombe pas, et eux suivaient à pied. La poussière retomba sur la piste et Salagnon devint chef de poste, en remplacement du précédent, trop usé, mais encore vivant, sauvé à son corps défendant par les avis raisonnables d’un sous-officier indigène.

Rufin rentra à la fin de l’après-midi, à la tête d’une colonne en loques. Ils avaient marché dans la forêt pendant plusieurs jours, avaient traversé les ruisseaux, s’étaient cachés dans les buissons collants, avaient dormi dans la boue. Allongés dans l’humus, ils avaient attendu ; ruisselant de sueur salée, ils avaient marché. Ils étaient tous ignoblement sales et leurs vêtements raidis de crasse, de sueur, de sang et de pus, marqués de boue ; et leur esprit aussi était en loques, épuisé d’un mélange de fatigue, de trouille, de courage féroce qui confine à la folie, qui permet à lui seul de marcher, courir et s’entretuer dans les bois pendant plusieurs jours.

« Quatre jours et surtout quatre nuits », précisa Rufin en saluant Salagnon. Son beau visage d’enfant blond était creusé mais la mèche qui balayait ses yeux restait vive, et un sourire amusé flottait sur ses lèvres. « Dieu merci, être scout m’a préparé aux longues marches. »

Les hommes voûtés qui rentraient auraient pu s’effondrer au bord de la piste, et en quelques heures ils auraient fondu et disparu, on ne les aurait plus distingués de l’humus. Mais tous ces hommes crasseux comme des clochards portaient des armes rutilantes. Ils gardaient leurs armes comme au premier jour, rectilignes, brillantes, graissées ; le corps épuisé et les vêtements à l’état de chiffons d’atelier, mais leurs armes infatigables, des armes dodues et bien nourries quelle que soit l’heure, quel que soit l’effort. Les pièces de métal qu’ils portaient luisaient comme des yeux de fauves, et la fatigue ne les ternissait pas. Dans leur esprit estompé de fatigue subsistait encore — toute seule, la dernière — la pensée qui émane de la matérialité des armes : la pensée du meurtre, violente et froide. Tout le reste était chair, tissu, et avait pourri, ils l’avaient laissé au bord de la piste et il ne leur restait plus que leur squelette : l’arme et la volonté, le meurtre aux aguets. L’arme, bien plus que le prolongement de la main, ou du regard, est le prolongement de l’os, et l’os donne forme au corps qui sinon serait mou. Sur l’os est accroché le muscle, et ainsi peut se déployer la force. La grande fatigue a cet effet : elle décape la chair et dégage les os. On peut atteindre au même état en travaillant jusqu’à tomber, front contre la table, en marchant en plein soleil, en creusant des trous à la pioche. Chaque fois on sera réduit à ce qui reste, et ce qui reste on peut le considérer le plus beau en l’homme : ce sera l’obstination. La guerre fait ça aussi.

Les hommes allèrent s’étendre et ils s’endormirent tous. Après l’agitation de leur arrivée, un grand silence se fit dans le poste, et le soleil s’inclina.

« Les Viets ? dit Rufin, mais ils sont partout, tout autour, dans la forêt. Ils passent comme ils veulent, ils descendent de la Haute-Région où nous n’allons plus. Mais nous pouvons faire comme eux, nous cacher dans les buissons et ils ne nous verront pas. »

Il s’endormit sur le dos, la tête légèrement penchée, et son beau visage d’ange, très clair, très lisse, très pur, était celui d’un enfant.

En Indochine la nuit ne traîne pas. Quand le soleil se fut couché, ils furent entourés pendant quelques minutes d’un paysage vaporisé par des montagnes de porcelaine qui ne pesaient plus rien ; les crêtes bleutées flottaient sans plus toucher aucun sol ; elles s’estompèrent, disparurent, dissoutes, et la nuit se fit. La nuit est une réduction du visible, l’effacement progressif du lointain, un envahissement par l’eau noire qui sourd du sol. Posés sur leur crête, ils perdaient pied. Ils étaient en l’air, en compagnie des montagnes flottantes. La nuit déferlait comme une meute de chiens noirs qui montaient par les chemins du fond des vals, flairaient les lisières, remontaient les pentes, recouvraient tout et à la fin dévoraient le ciel. La nuit venait d’en bas avec un halètement féroce, avec le désir de mordre, avec l’agitation maniaque d’une bande de dogues.

Quand la nuit fut tombée ils surent qu’ils seraient seuls jusqu’au jour, dans une pièce close dont les portes ne ferment pas, environnés du souffle de ces chiens noirs qui les cherchaient, geignant dans l’obscurité. Personne ne leur viendrait en aide. Ils fermèrent la porte de leur petit château mais elle n’était qu’en bambou. Leur drapeau pendait sans bouger au bout d’une longue perche, et bientôt il disparut, ils ne voyaient pas les étoiles car le ciel était voilé. Ils étaient seuls dans la nuit. Ils firent démarrer le groupe électrogène dont ils comptaient soigneusement les bidons de gasoil ; ils alimentaient en haute tension le réseau de fil de fer qui entrelaçait les bambous dans les fossés ; ils allumèrent les projecteurs aux tours d’angle, faites de troncs et de terre, et la seule lampe au plafond de la casemate. Le reste de l’éclairage était assuré par des lampes à pétrole, et par les lampes à huile des supplétifs accroupis en petits groupes dans les coins de l’enceinte.