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Ce qui tombe le soir ce n’est pas la nuit — la nuit remonte des vals grouillants qui entourent le poste, au bas des pentes raides couvertes d’herbes jaunes —, ce qui tombe le soir c’est leur foi en eux-mêmes, leur courage, leur espoir d’aller un jour vivre ailleurs. Quand la nuit vient, ils se voient rester ici pour toujours, ils se voient au dernier soir, au dernier moment qui ne va nulle part, et ensuite se dissoudre dans la terre acide de la forêt d’Indochine, leurs os emportés par les pluies, leurs chairs changées en feuilles et devenues nourriture des singes.

Rufin dormait. Mariani dans la casemate bricolait la radio, il écoutait dans les grésillements des bribes de parole en français, il vérifiait mille fois qu’elle fonctionnait. Gascard assis à côté de lui commençait à boire dès la tombée du jour, avec aisance et sans trop d’attention, comme s’il prenait l’apéritif un doux soir d’été ; quand il buvait trop cela ne se voyait pas, il ne tombait jamais, il ne titubait pas, et le tremblement des lampes cachait le tremblement de ses doigts. Moreau et Salagnon, restés dehors, regardaient l’obscurité accoudés à la rambarde de terre, ils ne voyaient rien et ils parlaient très bas, comme si les chiens noirs qui recouvraient le monde pouvaient les entendre, les flairer de leur présence, et venir.

« Tu sais, chuchota Moreau, nous sommes coincés là. Nous n’avons qu’une alternative : ou bien on attend de se faire écraser un jour ou l’autre, ou égorger dans notre lit, ou la relève ; ou bien on fait comme eux, on se cache dans les buissons, et on va les taquiner la nuit. »

Il se tut. La nuit bougeait comme de l’eau, lourde, odorante et sans fond. La forêt bruissait de craquements et de cris, produisant un brouhaha qui pouvait être tout, des animaux, des mouvements de feuilles, ou bien l’ombre des combattants marchant en colonnes entre les arbres. Salagnon par réflexe adoptait un silence inquiet, un silence de guet, inutile dans l’obscurité confuse, alors qu’il aurait fallu parler, tous, parler français indéfiniment sous la lampe électrique de la casemate, pour se rappeler à soi, pour se souvenir de soi, pour exister encore un tant soit peu à soi, tant ce sentiment de soi menaçait pendant la nuit de s’évaporer. Salagnon sentit que dans les semaines qui viendraient sa santé mentale et sa survie dépendraient du nombre de bidons de gasoil dont ils disposeraient encore. Dans le noir, ici, il se perdrait.

« Alors, tu en penses quoi ?

— Je te laisse faire. »

Au jour, le poste ressemblait à un château fort pour soldats de plomb, de ceux que l’on construit avec de la terre tassée, des cailloux plats et des aiguilles de pin ; ils en avaient tous construit, des châteaux de vacances ou de jeudi après-midi, et maintenant ils habitaient dedans. Le fortin était bâti de bois, de terre et de bambou, et avec le ciment venu par camion on avait construit une casemate où logeaient les Français : leur donjon, qui ne dépassait pas des murs. Ils vivaient en leur château perché, quatre preux et leur piétaille, sur une bosse nue qui commandait une vaste étendue de forêt, bien verte vue d’en haut, coupée des lacets bruns de la rivière. On dit bien « commander » quand une forteresse domine géographiquement le paysage, mais ici le terme pouvait prêter à sourire. Sous les arbres en contrebas une division entière aurait pu passer sans être vue. Salagnon pouvait toujours faire lancer quelques obus dans la forêt. Il pouvait toujours.

Les jours passaient et s’accumulaient, les longs jours tous pareils à surveiller la forêt. La vie militaire est faite de grands vides où l’on ne fait rien, dont on se demande si cela finira, et la question n’est bientôt plus posée. L’attente, la veille, le transport, tout dure, on n’en voit jamais le bout, cela recommence chaque jour. Et puis le temps repart, dans les convulsions brusques d’une attaque, comme s’il se précipitait d’un coup après s’être longuement accumulé. Et là aussi cela dure, ne pas dormir, être attentif, réagir au plus vite, c’est sans fin, sauf la mort. Les militaires rendus à la vie civile savent passer le temps mieux que d’autres, à attendre, assis sans rien faire, immobiles dans le temps qui passe comme s’ils faisaient la planche. Ils supportent mieux que d’autres le vide, mais ce qui leur manque ce sont les spasmes qui font vivre d’un coup tout ce qui s’est accumulé pendant le vide, et qui n’ont plus de raison d’être après la guerre.

Au matin ils s’éveillaient avec joie, rassurés de n’être pas morts pendant la nuit, et ils voyaient apparaître le soleil entre les brumes qui glissaient hors des arbres. Salagnon souvent dessinait. Il avait le temps. Il s’asseyait et s’essayait au lavis, à l’encre, au paysage ; il s’agissait ici de la même chose car toute l’eau contenue dans le sol et dans l’air transformait le pays entier en lavis. Assis dans l’herbe haute ou sur une roche, il peignait à l’encre l’horizon bosselé, la transparence des collines successives, les arbres qui pointaient en noir hors des nuages. Dans la matinée la lumière se faisait plus dure, il diluait moins l’encre. Dans la cour du poste il dessinait les supplétifs thaïs, il les dessinait d’un peu loin, ne gardant que leur posture. Allongés, assis, accroupis, pliés ou debout, ils pouvaient adopter bien plus de poses que ne l’imaginaient les Européens. L’Européen est debout ou couché, sinon il s’assoit ; l’Européen a envers le sol un sentiment de mépris hautain ou de renoncement. Les Thaïs ne semblaient pas haïr ce sur quoi l’on marche, ni en avoir peur, ils pouvaient se mettre n’importe comment, adopter toutes les positions possibles. Il apprit en les dessinant toutes les positions d’un corps. Il essaya aussi de dessiner des arbres, mais aucun s’il l’isolait ne lui plaisait. Ils étaient pour la plupart malingres mais formaient à eux tous une masse terrifiante. Comme les gens, comme les gens d’ici, dont il ne savait pas grand-chose. Il fit le portrait des quatre hommes qui vivaient avec lui. Il dessina des rochers.

Moreau n’allait pas se laisser étouffer ainsi, à se protéger du jour le jour, de la nuit la nuit ; alors le soir il partait dans la forêt avec ses Thaïs. Il pouvait parler de ses hommes, le possessif est ici délicieux, cela aurait ravi Trambassac qui semait sur toute la Haute-Région une multitude de petits Duguesclin. Ils s’équipaient et partaient quand la base du soleil effleurait les collines, quand l’herbe entourant le poste devenait de cuivre frémissant, et la forêt à contre-jour d’un vert épais de fond de bouteille, presque noir. Ils allaient en file, avec le bruit que de toute façon font quinze hommes qui marchent ensemble même s’ils se taisent, respiration, froissement de toile, cliquetis de métal, semelles en caoutchouc frottant très doucement le sol. Ils s’éloignaient et le bruissement s’estompait ; ils entraient dans la forêt et en quelques mètres ils disparaissaient entre les branches. En tendant bien l’oreille on pouvait encore les entendre, cela aussi s’effaçait. Le soleil glissait très vite derrière les reliefs, la forêt sombrait dans l’obscurité, il ne restait aucune trace de Moreau et de ses Thaïs. Ils avaient disparu, on ne savait plus rien d’eux, il fallait espérer qu’ils reviennent.

Gascard, lui, se voyait bien rester à étouffer comme ça. La noyade est la mort la plus douce, dit-on bêtement, ce sont des bruits qui courent, comme si on avait essayé. Alors pourquoi pas, surtout si la noyade au pastis est possible. Il s’y employait, c’était doux. Il sentait l’anis étoilé du soir au matin, et le jour n’était pas assez long pour tout évaporer. Salagnon l’engueula, lui ordonna de réduire sa consommation, mais pas trop, pas totalement, car maintenant Gascard était un poisson de pastis, et lui retirer son eau l’étoufferait sûrement.