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Le convoi terrestre arriva enfin, au soir, il était attendu depuis la veille mais il avait du retard, toujours du retard car le voyage ne se passe jamais bien, la route coloniale n’est jamais libre, les convoyeurs font toujours autre chose que conduire. Ils entendirent d’abord un grondement assez vague qui remplissait l’horizon, puis ils aperçurent un nuage au-dessus des arbres, poussière brune, nuées de gasoil, cela avançait sur la route coloniale, sur la piste encailloutée qui fait des lacets, et enfin au virage avant la montée au poste ils virent les camions verts qui roulaient en cahotant.

« Quel vacarme ! Les Viets, ils nous entendent de loin. Ils savent où nous sommes ; et nous, non. »

Les camions montèrent en soufflant, si l’on peut dire qu’un camion souffle, mais ceux-là, des GMC à la peinture qui s’écaille, aux gros pneus usés, aux portières cabossées, parfois trouées d’impacts, ils montaient si lentement sur la mauvaise piste qu’on les sentait se dandiner avec peine, avec des raclements de gorge, un souffle rauque, des halètements d’asthmatiques dans leurs gros moteurs. Quand ils s’arrêtèrent devant le poste ce fut un soulagement pour tous, qu’ils se reposent. Ceux qui sortirent étaient torse nu, titubaient, s’épongeaient le front ; ils avaient les yeux rouges qui papillonnaient, on aurait cru qu’ils allaient s’allonger et dormir.

« Deux jours, on a mis. Et il va falloir rentrer. »

Les camions alternaient avec des half-tracks remplis de Marocains. Eux aussi descendaient mais ils ne disaient rien. Ils s’accroupissaient au bord de la piste et attendaient. Leurs visages bruns et maigres disaient la même chose, une grande fatigue, une tension, et aussi une grande colère qui ne s’exprimait pas. Deux jours pour cinquante kilomètres, c’est souvent le cas sur la route coloniale. Le train d’Haïphong ne va pas plus vite, il se traîne sur ses rails, il s’arrête pour réparer et poursuit, au pas.

Ici, les machines encombrent. Mille hommes et femmes portant des sacs iraient plus vite qu’un convoi de vingt camions, coûteraient moins cher, arriveraient plus souvent, seraient moins vulnérables. La vraie machine de guerre c’est l’homme. Les communistes le savent, les communistes asiatiques encore mieux.

« On décharge ! » Le capitaine qui commandait l’escorte de goumiers, un colonial séché par le Maroc mais maintenant ramolli et mouillé par la forêt d’Indochine, vint rejoindre Salagnon, le salua sans cérémonie et se posa à côté de lui, poings sur les hanches pour contempler son convoi éclopé.

« Si vous saviez comme j’en ai marre, lieutenant, d’aller au casse-pipe avec mes gars pour livrer trois caisses dans la jungle. Pour des postes qui ne tiendront pas à la première attaque sérieuse. » Il soupira. « Je ne dis pas ça pour vous, mais quand même. Allez, déchargez vite, que l’on reparte.

— Je vous offre l’apéro, mon capitaine ? »

Le capitaine regarda Salagnon en plissant les yeux, cela formait des rides molles, sa peau était de carton mouillé prêt à se déchirer au premier effort.

« Pourquoi pas. »

Une chaîne s’établit pour décharger les caisses. Salagnon entraîna le capitaine dans la casemate, lui servit un pastis juste un peu plus frais que la température du dehors, c’était tout ce qu’il pouvait faire.

« Si je vous dis que j’en ai marre, c’est qu’on passe tout notre temps à faire autre chose que conduire et escorter. On manie la pelle, la pioche, le treuil. Du boulot de cantonnier en permanence, pour construire au fur et à mesure la route sur laquelle on passe. Ils creusent pour nous empêcher de passer. Des tranchées en travers, qu’ils creusent la nuit, par surprise, c’est impossible à prévoir. La route passe dans la forêt, et hop ! en travers, une tranchée. Très bien faite, perpendiculaire à la route, les bords bien droits et le fond plat, car ce sont de gens soigneux, pas des sauvages. Alors on rebouche. Quand c’est rebouché, on repart. Quelques kilomètres après, ce sont des arbres, sciés bien proprement, en travers. Alors on treuille. On les pousse, on repart. Puis à nouveau une tranchée. On a prévu des outils dans les camions, et on a des prisonniers pour boucher. Des Viets capturés, des miliciens pas nets, des paysans suspects qu’on trouve dans les villages. Ils sont tous habillés du même pyjama noir, ils baissent la tête et ne disent jamais rien ; on les emmène partout où il y a quelque chose à porter ou de la terre à remuer ; on leur dit de faire, et si c’est pas trop compliqué, ils font. Ceux-là, ils étaient tout frais, une colonne viet détruite par un bataillon de paras qui cherchaient autre chose qu’ils n’avaient toujours pas trouvé. Alors ils nous les avaient confiés pour les descendre sur le delta. Mais c’est un emmerdement, il faut les surveiller, parmi eux il y a des types futés, des commissaires politiques que l’on est infoutu de reconnaître, c’est dangereux pour nous. Alors la première tranchée, ils l’ont rebouchée, mais à la troisième j’ai senti que ça allait mal finir. Des tranchées si proches, ça sentait l’attaque, et une attaque avec des types dans le dos à surveiller, ça allait être coton. Alors je les ai fait descendre dans la tranchée, fusiller, et on a rebouché. Le convoi est passé dessus, problème résolu. » Il finit son verre, le claqua sur la table. « Camions plus légers, ennuis évités. Pas de problèmes pour les comptes : ils savent même pas combien ils nous en ont donné, et à l’arrivée ils ne savent même pas qu’on leur en amenait. Et puis les suspects ne manquent pas, on sait plus où les mettre. Toute l’Indochine est peuplée de suspects. »

Salagnon le resservit. Il but la moitié d’un trait, resta les yeux dans le vague, rêveur.

« Tiens, à propos de convois, vous savez que le Viêt-minh a attaqué le BMC ?

— Le bordel militaire ?

— Eh oui, le bordel itinérant. Vous allez me dire : normal. Ils passent des mois dans la forêt. Avec des cadres tonkinois pas très portés sur la chose. Alors forcément, ils craquent. Il y en a un qui finit par lancer l’idée : “Hé, les gars ! (il imite l’accent vietnamien) bordel y passe. Allons faire embuscade et tirer coup.”

« Voilà qui aurait été drôle, mais ça ne s’est pas passé comme ça. Le BMC, c’est cinq camions de putes qui vont d’une garnison à l’autre, des petites Annamites et quelques Françaises, avec une mère maquerelle comme colonel. Les camions sont aménagés avec de petits lits, de petits rideaux à trou-trous, une issue d’un côté et une autre de l’autre, pour tirer son coup à la chaîne sans se gêner et sans traîner. Pour escorter tout ça, quatre camions de Sénégalais. Pas facile de choisir qui escorte le BMC. Les Marocains ça les choque, le cul c’est caché chez eux, sauf en rezzou ; mais là on égorge après, ou bien on emporte et on épouse. Les Annamites, ça les choque, c’est des romantiques traditionnels qui aiment se tenir la main en silence. Et puis voir des compatriotes dans cette situation, ça blesse leur honneur national, qui est tout neuf, donc sensible. La Légion ça les intéresse pas, ils se déplacent en phalange, entre garçons, pour le choc. Il y a la coloniale, mais ils font les malins, ils taquinent les putes, ils la ramènent, alors la sécurité avec eux, c’est pas garanti. Restent les Sénégalais : eux, ils s’entendent bien avec les putes, ils leur font de grands sourires, et les petites Annamites c’est pas leur format. Alors on met tout ça en camions et on fait le tour des garnisons de la jungle. Mais cette fois ça a mal tourné. Le Viêt-minh leur est tombé dessus, avec un régiment entier, équipé comme s’ils allaient prendre Hanoï.