Выбрать главу

— Pour donner l’assaut à un bordel ?

— Eh oui. C’est ce qu’ils visaient, sans erreur. D’abord fusées à charges creuses dans la cabine des camions, et il n’est plus rien resté des conducteurs ; puis salves de mortier entre les ridelles des half-tracks d’escorte, mitraillage de ceux qui sautent et cherchent à fuir. En quelques minutes tous y sont passés.

— Même les putes ?

— Surtout les putes. Quand une colonne de secours est arrivée, ils ont retrouvé les camions incendiés au milieu de la route et tous les morts allongés sur le bas-côté. Allongés parallèlement, les Sénégalais, leurs officiers, les putes, la mère maquerelle. Ils les avaient allongés dans le même sens, les bras le long du corps, un tous les dix mètres. Ils avaient dû mesurer, ils sont rigoureux ces gens, c’était parfaitement régulier. Il y avait une centaine de morts, ça formait un kilomètre de cadavres rangés. Tu t’imagines ? Un kilomètre de cadavres rangés comme dans un lit, c’est interminable. Et autour des carcasses fumantes des camions, des débris roses, les colifichets, oreillers, lingerie, dessous, rideaux des cabines spéciales.

— Ils s’étaient… servis avant de partir ?

— Sexuellement, ils n’avaient touché à rien. Le médecin les a examinées et il est formel. Mais ils ont décapité les putes annamites et posé la tête sur leur ventre ; le spectacle était glaçant. Vingt filles cou coupé, la tête sur le ventre, maquillage intact, rouge à lèvres, les yeux ouverts. Et planté à côté d’elles un drapeau viet tout neuf. C’était un signe : on ne baise pas avec le corps expéditionnaire. On le combat. Un régiment entier pour dire ça. Quand la nouvelle s’est répandue, ça a mis un certain froid dans tous les bordels d’Indochine, jusqu’à Saïgon. Un certain nombre de congaïs n’ont pas demandé leur reste et sont rentrées au village. Le corps expéditionnaire était touché aux couilles. »

Ils finirent leur verre en silence, communièrent dans une juste considération de l’absurdité du monde.

« La guerre révolutionnaire est une guerre de signes, dit enfin Salagnon.

— Là, lieutenant, c’est trop compliqué pour moi. Je vois juste qu’on est dans un pays de fous, et survivre ici c’est un boulot à plein temps. Pas le temps de réfléchir, comme tous les planqués à l’abri dans leurs postes. Moi je suis dans le camion, et je rebouche les tranchées. Allez, merci pour le verre. Votre ravitaillement doit être déchargé. Je repars. »

Salagnon les regarda redescendre sur la route coloniale. Jamais le terme « bringuebalant » fut mieux adapté, pensa-t-il ; ils avançaient en tremblotant sur les cailloux, et ça faisait des bruits métalliques, des hoquets de moteur. Ils descendaient la piste comme une file d’éléphants fatigués ; et pas ceux d’Hannibal, pas des éléphants de guerre, plutôt des éléphants de cirque à la retraite que l’on aurait engagés pour le portage, mais qui un jour se coucheraient au bord de la piste et resteraient là.

Dans la cour du poste, les Thaïs rangeaient les caisses de munitions, les armes de rechange, des rouleaux de barbelés, un projecteur, tout ce qu’il faut pour survivre. Les postes n’existaient que par les convois qui les ravitaillent, et les convois n’existaient que par la route qui leur permettait d’avancer. Le corps expéditionnaire n’est pas dans des casemates, il s’étale sur des centaines de kilomètres de routes, il se répand comme le sang, dans une infinité de capillaires très fins et fragiles, qui se rompent au moindre choc, et le sang coule et se perd.

Ce convoi qui vient de s’engloutir dans la forêt, peut-être n’arrivera-t-il pas, ou peut-être arrivera-t-il, ou peut-être à moitié. Il sera peut-être décimé d’une volée d’obus de mortier, ou de rafales de fusils-mitrailleurs dont les balles trouent les cabines comme du papier plié. Les camions basculent, flambent, les chauffeurs tués s’affaissent sur leur volant, les tirailleurs aplatis sur la route cherchent à riposter sans rien voir et tout s’arrête. Quand les convois arrivent, ceux qui les conduisent tiennent à peine debout, ils voudraient s’endormir aussitôt, et ils repartent quand même.

Chaque convoi occasionne des pertes, des dégâts. Le corps expéditionnaire s’épuise lentement, il perd son sang goutte à goutte. Quand la piste devient impraticable, on renonce aux postes, ils sont déclarés abandonnés, effacés sur la carte du commandement, et ceux qui les occupaient doivent rentrer. Comme ils peuvent. La zone française se rétrécit. Au Tonkin elle résume au delta, et encore, pas entier. Tout autour se dressent les postes kilométriques, des tours régulièrement espacées qui tentent de garder les routes. Les postes sont nombreux, chacun n’est occupé que par très peu d’hommes, qui hésitent à sortir. On cherche à tenir de l’eau dans une passoire, on essaie de réduire les trous pour perdre un peu moins d’eau ; bien sûr on n’y parvient pas.

Ils firent du béton. Ils avaient reçu par le convoi de quoi monter quatre murs. Ils remirent en état la petite bétonnière de campagne que l’on trouve dans tous les postes — la machine paraît modeste, c’est l’instrument principal de la présence française en Indochine — et ils la firent tourner. Gascard torse nu se mit devant, occupa de lui-même le poste pénible où il fallait enfourner l’eau, le sable, le ciment dans un nuage de poussière qui fait grincer les dents. Torse nu en plein soleil, il brassa les ingrédients jusqu’à être poudré de blanc, blanc raviné de sueur, mais dents serrées il ne disait rien, il poussait juste des soupirs d’effort, on pouvait croire que cela lui faisait du bien. Ils portèrent le béton par seaux jusqu’à des moules faits de planches. Ils firent sur une des tours d’angle en bois et en terre un petit cube muni de meurtrières. Ils installèrent dedans une grosse mitrailleuse américaine sur affût. Ils firent par-dessus un toit pentu, avec des tôles ondulées qu’avaient apportées les camions.

« Ça a de la gueule, non ? s’exclama Mariani. Avec ça, on mitraille en gardant le poil sec. Tactactactac ! On laboure les fossés, pas un n’approche. Ils ne s’y frotteront pas.

— Vu la qualité du béton, ça ne résistera pas à un coup au but, dit Moreau, qui n’avait pas touché un seau, regardant juste de loin.

— Un coup au but de quoi ? Les Viets n’ont pas d’artillerie. Et s’ils avaient des canons chinois, tu crois qu’ils pourraient les passer dans la forêt ? Les trucs à roues, ça ne passe pas. Tu en dis quoi, Salagnon ?

— Je ne sais pas. Mais nous avons bien fait. Les travaux de force, ça dessoûle Gascard. Et puis dedans on sera plus au sec que dans un truc en terre.

— Moi, je ne mets pas un pied dedans », dit Moreau.

Tout le monde le regarda. Le pistolet mitrailleur à portée de main, la raie bien faite, il sentait tranquillement le coiffeur dans la chaleur de l’après-midi.

« Comme tu veux », dit enfin Salagnon.

Les pluies vinrent après une longue préparation. Les nuées ventrues comme des jonques de guerre s’accumulaient au-dessus de la mer de Chine. Les nuages balançaient lentement leurs flancs peints de noir laqué, ils avançaient comme de gros navires, ils jetaient en dessous d’eux une ombre épaisse. Les collines prenaient à leur passage des couleurs d’émeraude approfondie, verre liquide épais de plus en plus visqueux. Les nuages lançaient des bordées de grondements, en se heurtant peut-être, ou pour semer la terreur à leur passage. Des roulements de gros tambours rebondissaient de val en val, plus forts, plus proches, et un rideau de pluie tomba d’un seul coup, d’énormes masses d’eau tiède rebondirent sur les murs de bois tressé, glissèrent sur les toits de feuilles, ravinèrent le sol d’argile en mille ruisseaux rougeâtres qui filaient vers le bas. Salagnon et Moreau avaient entendu le tonnerre les suivre, et le rideau de pluie s’abattre sur les arbres ; ils coururent sur le chemin boueux, poursuivis par ce bruit qui allait plus vite qu’eux, mitraillage des branches, tonnerre du ciel, ils coururent jusqu’au village bâti sur la pente. « Bâti » est un grand mot pour des cases de bambou avec un toit de feuilles sèches ; il faudrait dire « posé » ou, mieux, « planté » ; comme des buissons, comme des plantes potagères dans lesquelles on habiterait. Dans une ouverture de la forêt, de grandes cases végétales poussaient sans ordre sur un sol maigre parsemé de feuilles mortes. En contrebas, les rizières en terrasses allaient jusqu’à un ruisseau entre de grosses pierres. La route coloniale passait le long du village, la rivière brune à trois jours de marche.