Dans ce village des montagnes tout semble précaire, provisoire, l’homme n’y est que de passage, la forêt attend, le ciel s’en moque ; les habitants sont les acteurs d’un théâtre ambulant installé pour la soirée, ils marchent très droit, sont très propres, parlent peu, et leurs vêtements sont étrangement somptueux dans cette clairière de la forêt.
Salagnon et Moreau couraient sur le chemin et la pluie déjà noyait les sommets, les nuées remplissaient le ciel, l’eau descendait la pente plus rapidement qu’ils ne pouvaient courir, dénudant les cailloux ronds, décapant une fange rougeâtre qui dévalait la pente, le chemin fuyait avec eux, les dépassait, devenait entre leurs jambes, sous leurs pieds, un torrent rouge. Ils manquaient de glisser, ils furent rattrapés par l’averse. Le bord de leur chapeau de brousse se ramollit aussitôt, se rabattit sur leurs joues. Ils bondirent sous la véranda de la grande maison, la grande case ornée au milieu de toutes les autres. On les attendait, des messieurs assis en demi-cercle regardaient la pluie tomber. Ils s’ébrouèrent en riant, ôtèrent leur chapeau et leur chemise, les tordirent et restèrent torse nu, tête nue. Les notables, sans rien dire, les regardaient faire. Le chef du village — ils l’appelaient ainsi faute de savoir traduire le terme qui disait sa fonction — se leva et vint leur serrer la main sans cérémonie. Il avait vu les villes, il parlait français, il savait qu’en France, là-bas où était la force, ce qui lui paraissait d’une grande impolitesse était signe de modernité, donc de suprême politesse. Alors il s’adaptait, il parlait à chacun le langage qu’il voulait entendre. Il serrait la main un peu mollement, comme il l’avait vu faire en ville, il tâchait d’imiter ce geste qui ne lui convenait pas. Il était le chef, il menait le village, et c’était aussi difficile que de mener une barque à travers des rapides. On pouvait à chaque instant couler, et lui ne pourrait être sauvé. Les deux Français vinrent s’asseoir avec les vieux messieurs impassibles sous l’avancée de toit, ils regardèrent le rideau de pluie, et une vapeur glacée venait jusqu’à eux ; une vieille femme courbée vint leur verser dans des bols un alcool trouble qui ne sentait pas très bon mais leur procura beaucoup de chaleur. L’eau sur la pente coulait continûment dans le même sens, cela formait une rivière, un canal, cela traçait comme une rue dans le village. De l’autre côté on avait construit une case sans murs ; un simple plancher surélevé, avec un toit de chaume sur des piliers de bois. Les matériaux semblaient neufs, la construction rigoureuse, tous les angles droits. Des enfants assis suivaient la classe, un instituteur debout en pantalon de ville et chemise blanche montrait une carte de l’Asie avec une baguette de bambou. Il désignait des points et les enfants les nommaient, ils récitaient leur leçon tous en chœur avec ce piaillement de poussins des langues à tons dites par de petites voix.
« Nos enfants apprennent à lire, à compter, à connaître le monde, dit le chef en souriant. Je suis allé à Hanoï. J’ai vu que le monde changeait. Nous vivons pacifiquement. Ce qui se passe dans le Delta, ce n’est pas nous, c’est loin pour nous, des jours et des jours de marche. C’est loin de ce que nous sommes. Mais j’ai vu que le monde changeait. J’ai œuvré pour que le village construise cette école, et accueille un maître. Nous comptons sur vous pour maintenir le calme dans la forêt. »
Moreau et Salagnon acquiescèrent, on remplit leur bol, ils burent, ils étaient ivres.
« Nous comptons sur vous, répéta-t-il. Pour que nous puissions continuer à vivre paisiblement. Et changer comme le monde change, mais pas plus vite, juste au bon rythme. Nous comptons sur vous. »
Embrumés par l’alcool, enveloppés du bruit de la pluie qui rebondissait sur les chaumes, du glouglou des cascades qui s’écoulaient autour d’eux, des cataractes qui se fracassaient sur les flaques, ravinaient le sol, ils acquiescèrent encore, oscillant de la tête au rythme de la récitation des enfants, un sourire bouddhique flottant sur leurs lèvres.
Quand la pluie eut cessé, ils remontèrent au poste.
« Le Viêt-minh est ici, dit Moreau.
— Comment tu le sais ?
— L’école. L’instituteur, les enfants, la carte d’Asie, les notables qui se taisent et le chef qui nous parle ; sa façon de dire.
— L’école, c’est plutôt bien, non ?
— En France, oui. Mais qu’est-ce que tu veux qu’ils apprennent, ici, si ce n’est le droit à l’indépendance ? Ils feraient mieux de tout ignorer.
— L’ignorance sauve du communisme ?
— Oui. Nous devrions nous méfier, interroger, liquider peut-être.
— Et nous n’allons pas le faire ?
— Ce serait régner sur des morts. Il le sait, ce fourbe. Il joue sa peau lui aussi. Il est entre le Viêt-minh et nous, il a deux façons de mourir, deux récifs où couler sa barque. Il doit exister une voie de survie, mais si étroite qu’on y passe à peine. Peut-être pouvons-nous l’aider. Nous ne sommes pas là pour ça, mais j’en ai assez parfois de notre mission. J’aimerais que ces gens vivent en paix avec nous, plutôt que d’avoir à me méfier toujours. Ce doit être l’alcool. Je ne sais pas ce qu’ils y mettent. J’ai envie de faire comme eux : m’asseoir et regarder la pluie. »
Partout au monde, le soir qui vient est une heure qui rend triste. Dans leur poste de la Haute-Région, le soir, ils respiraient mal, ils sentaient peser la nuit avec un serrement de cœur, mais c’est normal, le manque progressif de lumière agit comme un manque progressif d’oxygène. Tout manque d’air, peu à peu : leurs poumons, leurs gestes, leurs pensées. Les lumières s’atténuent, elles vivotent, les poitrines se soulèvent avec peine, les cœurs s’affolent.
Le monde n’était présent que par radio. L’état-major communiquait des tendances vagues. Il faut colmater. Le Viet passe comme chez lui. Il faut étanchéifier. Il ne faut pas qu’il touche au Delta. Il faut lui rendre la montagne inconfortable. Il faut aller au contact. Il faut lancer des groupes mobiles ; faire de chaque poste une base d’où partent d’incessants coups de main. La radio grésillante, le soir sous la lampe unique de la casemate, leur donnait des conseils.
Le soir, Moreau partait avec ses Thaïs. Salagnon gardait le poste ; il avait du mal à dormir. Dans la casemate, sous cette lampe unique, il dessinait. Le groupe électrogène ronflait doucement et envoyait du courant dans les fils du fossé. Il peignait à l’encre, il pensait à Eurydice, il lui racontait sans un mot ce qu’il croyait voir dans la Haute-Région du Tonkin. Il peignait les collines, l’étrange brouillard, l’intense lumière quand il se dissipait, il peignait les paillotes et des bambous, les gens si droits et le vent dans les herbes jaunes autour du poste. Il peignait la beauté d’Eurydice répandue sur tout le paysage, dans la moindre lumière, dans toutes les ombres, dans la moindre lueur verte à travers le feuillage. Il peignait la nuit en n’y voyant guère, il peignait l’image d’Eurydice superposée à tout, et Moreau le retrouvait au matin endormi à côté d’une pile de feuilles gondolées d’humidité. Il en déchirait et en brûlait la moitié, et empaquetait le reste avec soin. Il le confiait aux convois terrestres qui leur apportaient munitions et vivres, il les adressait à Alger, il ne savait pas si cela arrivait vraiment. Moreau le regardait faire, le regardait choisir, en déchirer une partie, en empaqueter une autre. « Tu fais des progrès, disait-il. Et puis ça t’occupe les mains. C’est important, ça, de s’occuper les mains quand on n’a rien à faire. Moi je n’ai qu’un couteau. » Et pendant que Salagnon triait ses dessins, Moreau aiguisait son poignard, qu’il rangeait dans un fourreau de cuir huilé.