Cela n’allait pas fort dans le poste en sursis. Les journées traînaient en longueur, ils savaient bien leur fragilité : leur forteresse commandait un département de forêt, et se montrait toute seule sur sa bosse, là où personne ne pourrait leur venir en aide. Les Thaïs regardaient le temps passer accroupis sur leurs talons, bavardaient de leurs voix piaillantes, fumaient lentement, jouaient à des jeux de hasard qui les amenaient à de longues disputes mystérieuses où ils se levaient et partaient furieux, suivies de réconciliations inattendues, et à de nouveaux jeux, de nouveaux longs silences à attendre que le soleil se couche. Moreau somnolait dans un hamac qu’il avait planté dans la cour, mais il guettait tous les mouvements entre ses cils jamais fermés ; et plusieurs fois par jour il inspectait les armes, les fossés, la porte ; rien ne lui échappait. Salagnon dessinait dans le plus grand silence, et même intérieurement ne prononçait aucune parole. Mariani lisait de petits livres qu’il avait emportés, il revenait tellement sur chaque page qu’il devait les connaître bien mieux que ses propres pensées. Gascard se chargeait des travaux physiques avec une escouade de Thaïs, il coupait des bambous, les épointait d’un magistral coup de sabre d’abattis et confectionnait des pièges disséminés aux alentours du poste ; quand il s’arrêtait, il s’asseyait, buvait un coup et ne se relevait plus jusqu’au soir. Rufin écrivait des lettres, sur un bon papier dont il avait une réserve, il écrivait assis à la table de la casemate, dans une posture d’écolier qui permet de suivre les lignes. Il écrivait à sa mère, en France, d’une écriture impersonnelle de petit garçon, il lui racontait être dans un bureau à Saïgon, chargé du ravitaillement. Il l’avait bien occupé, ce bureau, mais il s’en était enfui, il en avait claqué la porte pour courir la nuit dans la forêt, et voulait juste que sa mère ne le sache pas.
Le temps ne passait pas très vite. Il savait bien que l’armée entière du Viêt-minh pouvait s’en prendre à eux. Ils espéraient passer inaperçus. Ils auraient bien construit une autre tour en béton mais le convoi terrestre ne leur avait plus apporté de ciment.
Un soir enfin Salagnon partit avec Moreau. Ils se glissèrent entre les arbres, discernant à peine dans la nuit l’arrière du sac de celui qui allait devant. Rufin ouvrait la marche car il voyait dans l’obscurité et connaissait d’infimes sentiers de bêtes que même le jour on pouvait perdre ; Moreau marchait derrière pour que personne ne s’égare, et entre eux deux Salagnon et les Thaïs portaient des explosifs. Ils posèrent longtemps un pied après l’autre sans se voir avancer, sentant à la fatigue qui les engourdissait la lente accumulation de la distance. Ils débouchèrent dans une étendue un peu moins sombre dont ils ne voyaient pas les limites ; ils sentaient à un peu d’aise, ils sentaient à moins d’oppression, qu’ils étaient sortis du couvert des arbres. « On attend le matin », murmura Rufin à son oreille. Ils se couchèrent tous. Salagnon somnola vaguement. Il vit la nuit se dissiper, les détails apparaître, une lueur métallique baigner une grande étendue d’herbes hautes. Une piste la traversait. À plat ventre, il regardait entre les brins sous son nez comme entre de petits troncs. Les Thaïs ne bougeaient pas, à leur habitude. Moreau non plus. Rufin dormait. Salagnon avait du mal à s’y faire, l’herbe le grattait, il sentait venir des insectes en colonnes entre ses jambes, sous ses bras, sur son ventre, qui aussi vite disparaissaient ; ce devait être la sueur qui le démangeait, la crainte de bouger, et la crainte de rester immobile en même temps, la peur de se faire prendre pour une souche par des insectes xylophages, la crainte de remuer les graminées et de se faire voir ; le contact des végétaux vivants sur la peau est désagréable, les petites feuilles tranchent, les inflorescences chatouillent, les racines gênent, le terreau remue et englue. Après avoir fait la guerre on peut détester la nature. Le jour se levait, la chaleur commença de peser, et des démangeaisons lui parcouraient la peau, qui se trempait de sueur.
« En voilà un. Là, regarde. Ici c’est bien, on reconnaît l’ennemi à sa tête. »
Un jeune garçon franchit la lisière, s’engagea sur la piste. Il s’arrêta. Il regardait de droite et de gauche, se méfiait. L’aspect de la piste, bordée d’herbes hautes qui bougeaient, devait lui déplaire. Il était vietnamien, cela se voyait de loin, sa chevelure noire coiffée avec une raie bien droite, ses yeux effilés d’un trait qui regardaient sans frémir, qui lui donnaient l’air d’un oiseau guetteur. Il devait avoir dix-sept ans. Il serrait quelque chose contre sa poitrine qu’il cachait entre ses mains, il s’y accrochait. Il avait l’air d’un lycéen perdu dans les bois.
« Ce qu’il tient, c’est une grenade. Elle est dégoupillée. S’il la lâche, elle pète, et le régiment qui vient derrière lui nous tombe dessus. »
Le jeune garçon se décida. Il quitta la piste, et marcha dans l’herbe. Il avançait difficilement. Les Thaïs sans bouger s’enfoncèrent davantage dans le sol. Ils connaissaient Moreau. Le jeune garçon progressait, il se frayait d’une main un passage, et l’autre il la gardait serrée contre sa poitrine. De temps à autre il s’arrêtait, il regardait par-dessus l’herbe, écoutait, et continuait. Il allait droit sur eux. Il était à quelques mètres. Tapis à plat ventre, ils le voyaient arriver. Les tiges fines les cachaient à peine. Ils se dissimulaient derrière des brins d’herbe. Il était vêtu d’une chemise blanche froissée, salie, tachée de brun et de vert, qui sortait à moitié de son short. Ses cheveux noirs étaient encore bien coupés, la raie encore visible. Il ne devait pas vivre dans la forêt depuis très longtemps. Moreau tira son poignard qui glissa sans bruit hors de l’étui huilé, juste le frottement de la langue d’un reptile. Le jeune garçon s’immobilisa, il ouvrit la bouche. Il devinait, bien sûr, mais voulait croire à la présence d’un petit animal qui glisse. Ses mains s’abaissèrent et s’ouvrirent très lentement. Moreau jaillit de l’herbe, Salagnon derrière lui par réflexe, comme si des fils les reliaient membre à membre. Moreau se rua sur le jeune garçon, s’abattit sur lui ; Salagnon attrapa la grenade au vol et la tint bien fort, cuillère coincée. Le poignard trouva aussitôt la gorge qui n’offre pas de résistance au fil de la lame, le sang coula par saccades de la carotide ouverte, gicla avec un chuintement musical, la main de Moreau sur la bouche du garçon déjà mort l’empêchait d’émettre le moindre gémissement. Salagnon tenait la grenade en tremblant, ne savait pas quoi en faire, ne comprenait pas exactement ce qui s’était passé. Il aurait pu vomir, ou rire, fondre en larmes, et il n’en faisait rien. Moreau essuya sa lame, avec soin car sinon elle rouille, et avec précaution car elle coupe la chair mieux qu’un rasoir. Il tendit à Salagnon un petit anneau métallique.
« Regoupille-la. Tu ne vas pas la tenir pour le restant de tes jours. Il n’avait que ça : une grenade dégoupillée. Pour lui, c’était quitte ou double. Les régiments en marche sont entourés de voltigeurs. S’ils tombent sur nous, ils se font tuer, ils se font sauter, ou nous balancent la grenade et essaient de filer. C’est une épreuve pour ceux qui arrivent au maquis, ou une punition infligée par le commissaire politique à ceux qui ne sont pas dans la ligne. Ceux qui survivent, on les intègre. On doit avoir quelques minutes avant l’arrivée des autres. »