La grenade s’incrusta pour toujours dans la mémoire de Salagnon ; il la regoupilla avec des doigts tremblants. Son poids, la densité de son métal épais, le vert précis de sa peinture, le caractère chinois gravé en gros, il se souviendrait de tout. Les Thaïs traînèrent le corps hors de vue, et sous la direction de Rufin qui savait faire, placèrent les charges sur le sentier, en deux lignes alternées, déroulèrent les fils.
« On se replace », dit Moreau.
Il tapa sur l’épaule de Salagnon qui bougea enfin. Ils firent plusieurs groupes, entourèrent le sentier comme les dents d’un piège. Ils s’allongèrent à nouveau, disposèrent des grenades devant eux, le canon des FM dépassant de l’herbe.
Le régiment viet sortit de la forêt ; deux files d’hommes, leur arme en travers du ventre, le casque couvert de feuilles. Ils marchaient d’un pas égal, à distance égale les uns des autres, sans bruit. Au centre de la piste, entre les soldats, des coolies avançaient courbés sous d’énormes charges. Ils passèrent entre les mines. Rufin se pencha sur son fusil-mitrailleur ; Moreau abaissa son doigt, et le sergent thaï rejoignit les fils.
Au-dessus des forêts du Tonkin le ciel est souvent voilé, l’ébullition permanente du végétal l’alimente en brouillards, en nuées, en vapeurs qui empêchent de le voir bleu le jour, et de voir les étoiles la nuit. Mais une nuit tout le ciel se découvrit et les étoiles apparurent. Appuyé au rempart de terre, la tête calée sur un sac de sable Salagnon les regarda. Il pensa à Eurydice qui ne devait pas souvent regarder les étoiles. Parce que Alger était toujours éclairée. Parce qu’à Alger on ne regardait jamais en l’air. Parce qu’à Alger on parlait en s’activant, on ne restait pas la nuit ainsi tout seul, pendant des heures à regarder le ciel. Toujours quelque chose à faire, à Alger, toujours quelque chose à dire, toujours quelqu’un à voir. Tout le contraire d’ici. Moreau le rejoignit.
« Tu as vu les étoiles ?
— Regarde la forêt plutôt. »
Moreau désigna ce qui serpentait entre les arbres. On devinait des lueurs à travers le couvercle de la canopée, mais comme celle-ci brillait sous la lune, cela se voyait difficilement. Mais si on regardait longtemps, assez longtemps, on distinguait une ligne continue.
« Qu’est-ce que c’est ?
— Un régiment viet qui va dans le delta. Ils marchent en silence, sans lumière. Pour ne pas se perdre ils posent des lanternes sur le sentier, des lanternes cachées qui n’éclairent pas vers le haut mais vers le bas, juste le sentier, pour que les combattants posent leurs pieds. Ils passent à travers nos lignes, une division entière, et on ne s’aperçoit de rien.
— On laisse faire ?
— Tu as vu combien nous sommes ? L’artillerie est trop loin. Les avions la nuit ne servent à rien. S’ils captent un appel qui vient de nous, ils nous écrasent. Nous ne sommes pas les plus forts alors il vaut mieux faire semblant de dormir. Ils vont passer par le village. Les notables ne vont pas être à la fête. Le chef joue sa tête.
— Alors on ne fait rien ?
— Rien. »
Ils se turent. Une ligne luminescente traversait le paysage, visible d’eux seuls.
« On va y passer, mon vieux, on va y passer. Un jour ou l’autre. »
Au matin une colonne de fumée montait du village. Avec le soleil qui se levait apparut une file d’avions qui venaient du delta. Ils avançaient dans un ronronnement très doux, des DC3 au nez rond qui semèrent une file de parachutes. Les corolles descendirent dans le ciel rose, telles des marguerites intimidées, et une à une s’effacèrent dans la vallée, comme aspirées brusquement par l’ombre. Un fracas d’artillerie résonna sur le flanc des collines ; des pans de forêt brûlèrent. Cela décrût, et dans l’après-midi la radio, fort et clair, les appela.
« Vous êtes toujours là ? Le groupe mobile a repris le village. Entrez en contact avec lui.
— Reprendre le village ? On avait perdu quelque chose ? » grommela Moreau.
Ils descendirent. Une armée entière s’étendait sur la route coloniale. Des camions chargés d’hommes gravissaient la pente au pas, des chars garés sur le bord, tourelle braquée vers les collines enfumées, tiraient. Les parachutistes restaient à part, couchés dans l’herbe, ils regardaient en s’échangeant des cigarettes cette débauche de matériel. La grande maison brûlait, le toit de l’école béait, un cratère bordé d’échardes trouait le plancher.
Au milieu du village une tente avait été dressée, avec des tables pour les cartes et les radios, des antennes souples oscillant par-dessus. Des officiers s’agitaient sous l’abri, murmurant aux appareils, ne s’adressant aux ordonnances que par phrases courtes, lançant des mots vifs aussitôt suivis d’action. Salagnon se présenta à un colonel, casque radio sur la tête, qui l’écouta à peine. « C’est vous les types du poste ? La région est totalement poreuse, le village infesté. Vous avez fait quoi ? Joué à colin-maillard ? Désolé de vous le dire, mais à ce jeu-là, ce sont les Viets qui gagnent. » Et il se mit à donner des instructions de tir dans son micro, des suites de chiffres qu’il lisait sur une carte. Salagnon haussa les épaules et sortit de la tente. Il vint s’asseoir auprès de Moreau ; ils restèrent adossés à une paillote, les Thaïs accroupis en ligne à côté d’eux, et ils regardèrent passer les camions, les canons sur leur affût, les chars qui faisaient trembler le sol à leur passage.
L’Allemand se planta devant eux. Toujours élégant, juste amaigri, il portait un uniforme de la Légion avec des galons de sergent.
« Salagnon ? C’était vous, dans le poste ? Vous l’avez échappé belle. Une division entière est passée cette nuit. Ils ont dû vous oublier. »
Deux légionnaires le suivaient, blonds comme des caricatures. Ils tenaient leur arme à la hanche, la bride sur l’épaule, et leur doigt restait sur la détente. Il leur parla en allemand et ils se disposèrent derrière lui, pieds écartés, bien campés comme en faction, surveillant les alentours avec une attention qui glaçait. Salagnon se leva. S’il avait imaginé cette situation si improbable, il en aurait été gêné. Mais à sa grande surprise, cela fut très simple, et il n’eut aucune hésitation à lui serrer la main.
« L’Europe s’agrandit, n’est-ce pas ? Ses frontières reculent : hier la Volga, aujourd’hui la rivière Noire. On s’éloigne de plus en plus de chez soi.
— L’Europe est une idée, pas un continent. J’en suis le gardien, même si là-bas on ne le sait pas.
— En tout cas vous faites des dégâts considérables partout où vous passez, dit Salagnon en désignant la maison commune qui brûlait encore, et l’école éventrée.
— Oh, la maison ce n’est pas nous. C’est la division viet, cette nuit. Quand ils sont arrivés, ils ont rassemblé tout le monde. Ils font ça dans les villages où ils passent : grande cérémonie à la lueur des torches, commissaires politiques derrière une table, et les suspects qui passent un par un. Ils doivent devant le peuple et devant le Parti faire leur autocritique, répondre du moindre soupçon, prouver leur conscience politique. Ils ont fait siéger le tribunal révolutionnaire et ont condamné ce type pour collaboration avec les Français. Il a été fusillé, et sa maison brûlée. Vous n’avez rien remarqué ? Vous étiez dans le poste là-haut. Vous n’avez pas su le protéger. Quant à l’école, si on peut appeler ça une école, c’est un obus malheureux. Notre artillerie est à vingt kilomètres et à cette distance les obus n’arrivent pas toujours où il faut. Nous visions le tribunal, installé là où est notre tente. Les photos aériennes nous indiquaient l’endroit. À notre arrivée tout brûlait, tous avaient fui, nous avons passé la matinée à les rattraper.