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Cela commença comme d’habitude par un programme très précis. N’allez pas croire que le temps libre soit libre : il est juste organisé autrement. Samedi matin donc, courses ; après-midi, shopping. Les mots diffèrent car ce n’est pas du tout la même chose. Le premier est une obligation, l’autre un plaisir ; le premier une contrainte utilitaire, l’autre un loisir que l’on recherche.

Le soir : des amis, chez nous. D’autres couples, avec lesquels nous dînerons. Le dimanche matin, grasse matinée, c’est un principe. Un probable moment de sensualité, un peu d’exercice, une tenue détendue, un peu de brunch, puis dans l’après-midi je ne me souviens plus. Car nous ne sommes pas allés jusqu’à l’après-midi. Ce jour-là nous n’avons rien fait et l’après-midi elle pleura tout le temps. Elle ne faisait que pleurer, devant moi qui ne disais rien. Et je suis parti.

En tant que couple nous pratiquions surtout l’achat. L’achat fonde le couple ; le sexe également, mais le sexe ne nous inscrit que personnellement, alors que l’achat nous inscrit comme unité sociale, acteurs économiques compétents qui meublent leur temps, occupent de meubles ce temps que ne remplit pas le travail ni le sexe. Entre nous, nous parlions d’achats et nous les faisions ; entre amis nous parlions de nos achats, ceux que nous avions faits, ceux à faire, ceux que nous souhaitions faire. Maisons, vêtements, voitures, équipements et abonnements, musique, voyages, gadgets. Cela occupe. On peut, entre soi, décrire indéfiniment l’objet du désir. Celui-ci s’achète car il est un objet. Le langage le dit, et cela rassure que le langage le dise ; et cela procure un désespoir infini que l’on ne peut même pas dire.

Le samedi où tout explosa nous allâmes à l’hypermarché. Nous poussâmes notre chariot dans une foule d’autres couples joliment vêtus. Ils venaient ensemble, comme nous, et certains emmenaient de jeunes enfants assis sur le siège du chariot. Et même certains apportaient leur petit bébé dans sa coque de transport. Couché sur le dos, les yeux ouverts, le bébé regardait les faux plafonds d’où pendaient des images, il s’entendait cerné d’une agitation, d’un vacarme qu’il ne comprenait pas, ébloui de lumière que les autres ne voient pas, mais lui, si, car il est sur le dos et les yeux ouverts. Alors le bébé fondait en larmes, il hurlait sans pouvoir s’arrêter. Les parents s’engueulaient très vite. Lui toujours s’impatientait : cela allait trop lentement, elle voulait tout voir, elle hésitait ostensiblement, elle marquait avec compétence le moment du choix et cela traînait ; et elle toujours s’offusquait : il traînait les pieds comme si cela l’ennuyait d’être ici en famille, il achetait n’importe quoi, à la va-vite. Il prenait l’air excédé et affectait de regarder ailleurs. L’engueulade fusait, avec les mêmes phrases pour tout le monde, déjà formées avant qu’ils n’ouvrent la bouche. L’engueulade de couple est aussi codifiée que les danses symboliques de l’Inde : mêmes poses, mêmes gestes, mêmes mots qui font signe. Tout renvoie à des habitudes de représentation, et tout est dit sans qu’on ait besoin de le dire. Cela se déroule ainsi, nous ne faisions pas exception. Seulement entre nous le conflit n’explosait pas, il suintait comme une sueur car nous n’avions pas d’enfant pour le mettre au jour.

Ce samedi où la mine qui se creusait explosa, nous allâmes pousser ensemble un chariot à l’hypermarché. J’allai aux viandes refroidies et restai stupide devant les bacs alignés éclairés de l’intérieur. Je me penchai et restai immobile, éclairé par-dessous, et ainsi je devais faire peur avec des ombres inversées sur mon visage, la mâchoire qui pendait, l’œil fixe. Mon haleine produisait un brouillard blanc. Je saisis d’une main une barquette blistée pleine de viande en cubes, et lentement je la passai dans l’autre main ; puis je la posai, et j’en pris une autre, et ainsi de suite, pas très vite, je fis passer les paquets de viande devant moi dans un mouvement ralenti de tapis roulant, un mouvement circulaire sans début ni fin, entravé par le froid. Le geste allait sans que j’y aie de part. Je devais choisir mais je ne savais pas quoi. Comment ne pas hésiter devant des rayons si pleins ? Il aurait suffi de tendre la main dans cette abondance, de la refermer au hasard, et j’aurais résolu le problème du menu du soir ; mais ce jour-là il ne s’agissait pas que de manger. J’entretenais au-dessus du bac un mouvement que j’étais incapable d’interrompre, je passais la viande en cubes d’une main à l’autre, je la prenais et je la déposais, toujours le même geste, je faisais tourner la viande, incapable de cesser, incapable d’en sortir, représentant sans que je le veuille, oh non ! sans que je le veuille ! une caricature de temps qui ne passe plus. Je ne savais pas où aller.

Je devais faire peur éclairé par-dessous, entouré d’un brouillard issu de ma bouche, figé au-dessus du bac, mes mains seules agitées mais toujours du même geste, touchant sans me décider la viande que l’on avait découpée sans haine, de la façon la plus raisonnable, de la façon la plus technique, de manière qu’elle ne soit plus chair mais viande. Ceux qui me remarquaient s’éloignaient de moi.

Je ne savais où aller car je ne sentais rien ; je ne savais pas choisir car ceci que je voyais ne me disait rien. Les viandes restaient muettes, parlaient par étiquettes, elles n’étaient que des formes d’un rose soutenu, des cubes blistés de polyuréthane, elles n’étaient plus que formes pures ; et pour décider d’entre les formes il faut user de la raison discursive ; et la raison discursive ne permet de décider de rien.

Les viandes formaient un tas sous moi, dans le bac refroidi qui conserve si bien la chair, dans la lumière sans ombre du néon qui donne à tout une coloration égale ; je ne savais où aller. Je ne parvenais plus à deviner vers quoi se dirigeait le temps. Alors je répétais le même geste de prendre et de voir, puis je posais. J’aurais pu continuer ainsi jusqu’à mourir de froid, basculer tout gelé dans le bac refroidi et rester parmi les viandes, forme trop mal coupée, trop organique, trop approximative, posée par-dessus le tas bien en ordre des chairs prédécoupées.

Ce fut la voix d’Océane qui m’évita de mourir gelé ou emporté par les vigiles du magasin. Sa voix me réveillait toujours, toujours légèrement trop haute, car toujours trop forcée par trop de décision.

« Regarde, disait-elle. Qu’est-ce que tu en penses ? »

Et elle passa sous mon nez une barquette noire remplie de cubes rouges, comme pour me les faire sentir, mais je ne sentais rien. Je ne voyais pas bien non plus car j’avais les yeux dans le vague, ayant cessé de distinguer ce qui était loin de ce qui était proche.

« Un bon bourguignon, dit-elle, avec des carottes. Et puis une petite salade en entrée, j’en ai pris deux sachets, un beau plateau de fromages, j’y vais. Tu te charges du vin ? »

Elle continuait de passer la viande devant moi d’une main machinale, sous mon nez, sous mes yeux, attendant une approbation, un signe d’enthousiasme, n’importe quoi qui montre que je l’avais comprise, que j’étais d’accord, qu’elle avait eu là une vraiment bonne idée ; mais j’admirais la géométrie de la viande. Les cubes souples bien orthogonaux faisaient un beau contraste avec le noir mat du polystyrène. Un petit mouchoir au fond de la barquette absorbait le sang ; un film tendu isolait le tout de l’air et des doigts. La coupe était nette et le sang invisible.