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La caillasse vola, un jet de grenades y répondit, un nuage s’éleva et se répandit dans la rue. « Tant mieux, nous combattrons à l’ombre ! » rirent ceux d’entre nous qui étaient venus casqués, cagoulés, armés de barres et de frondes, et ils commencèrent à descendre les vitrines. Notre gorge déjà brûlait, de gaz et de cris. Sous le vol de boulons lancés à la fronde, des vitrines tombaient en chute cristalline, dans un miroitement d’éclats.

Les policiers harnachés d’armes anciennes avancèrent dans la rue, manœuvrant avec un ordre de légion, la caillasse grêlant sur les boucliers de polycarbonate ; des salves de grenades explosaient avec un bruit cotonneux et chargeaient l’air de gaz urticants, des brigades de voltigeurs en civil fonçaient dans le tas, coxaient quelques agités et les ramenaient derrière le mur des boucliers qui avançait dans le roulement implacable des matraques. Quel bruit ! La banderole tomba, je la ramassai, la relevai, la tint au-dessus de moi avec un autre et nous fûmes en tête de cortège, puis nous la lançâmes et courûmes. Oh ! Joie de la guerre civile ! joie du théâtre ! Nous courûmes à côté des vitrines qui s’effondraient à mesure de notre passage, nous courûmes le long de magasins éventrés où des jeunes gens masqués d’une écharpe se servaient comme dans leur cave, avant de fuir eux aussi, devant d’autres jeunes gens à la mâchoire volontaire. Et ceux-ci couraient plus vite, ils portaient des brassards orange et quand ils avaient plaqué au sol un jeune homme masqué ils sortaient de leur poche des menottes. Moi je courais, j’étais venu pour cela, une manif sans course éperdue est une manif ratée, je m’échappais par les rues de traverse.

Le ciel virait au rose, le soir tombait, un vent froid balaya les effluves de gaz. La sueur coulait le long de mon dos et ma gorge me faisait mal. Dans le quartier où avait eu lieu le cortège des voitures roulaient au pas, occupées de quatre hommes à la mâchoire volontaire, chacun regardant par une fenêtre différente ; ils roulaient sur des débris de verre. Il flottait là une odeur de brûlé, traînaient à terre des vêtements, des chaussures, un casque de moto, des taches de sang.

Moi, j’avais mal, affreusement mal.

Le gouvernement qui s’était trop avancé recula ; il neutralisa les mesures prises dans la précipitation par des contre-mesures prises dans l’affolement. L’ensemble s’équilibra comme à l’habitude : le compromis que l’on ne discute pas fut inefficace, et encombrant. Le génie français construit ses lois comme il construit ses villes : les avenues du code Napoléon en constituent le centre, admirable, et autour s’étendent des bâtisses au hasard, mal faites et provisoires, reliées d’un labyrinthe de ronds-points et de contresens inextricables. On improvise, on suit plus le rapport de forces que la règle, le désordre croît par accumulation des cas particuliers. On garde tout ; car ce serait provocant que d’appliquer, et perdre la face que de retirer. Alors on garde.

Oh comme j’ai mal !

Il était juin pourtant, et j’avais mal d’une maladie de froid, ma gorge me faisait souffrir, ma gorge était atteinte, la gorge qui est l’organe, la gorge qui est la cible. Ordonnance en poche j’allais à pied dans les rues de Lyon chercher des médicaments à la pharmacie de nuit. Je traversais la ville en pleine nuit, en gardant la bouche ouverte pour que ma salive s’évapore. Je ne pouvais rien avaler, même venu de moi, les fonctions naturelles de la bouche étaient bloquées par la douleur, alors je marchais bouche ouverte et je parlais pour évaporer ma salive, pour ne pas périr noyé de moi, trop rempli de sécrétions qui ne passent pas.

Je marchais sur les trottoirs de la nuit où erraient des ombres ; je m’écartais pour ne pas les heurter ces bois flottés, ces couples serrés, ces solitaires errants, ces groupes agités. Je les croisais sans les voir, tout occupé de ma douleur, et je croisais des voitures blanches au ralenti décorées de bandes bleues et rouges et chargées d’hommes en combinaison qui regardaient par les vitres. Le mot POLICE était peint en grosses lettres sur ces voitures, et aussi sur les camionnettes garées au bord du trottoir, décorées de la même façon et chargées de ces mêmes jeunes gens qui surveillaient les ombres.

Ô douce France ! Mon cher pays de fraîcheur et d’enfance ! Ma douce France si calme et si policée… passe encore une voiture au ralenti chargée de jeunes gens athlétiques… dans l’aquarium de la nuit elle nage sans aucun bruit jusqu’à moi, me regarde puis repart. Les nuits d’été sont lourdes et dangereuses et les rues du centre sont quadrillées, toute la nuit ils circulent : la présence policière affichée permet la pacification. Oui, la pacification ! Nous pratiquons la pacification au cœur même des villes de France, au cœur même de l’autorité, car l’ennemi est partout. Nous ne connaissons pas d’adversaire, juste l’ennemi, nous ne voulons pas d’adversité qui engendrerait des paroles sans fin, mais de l’inimitié, car celle-ci nous savons la traiter par la force. Avec l’ennemi on ne parle pas. On le combat ; on le tue, il nous tue. Nous ne voulons pas parler, nous voulons en découdre. Au pays de la douceur de vivre et de la conversation comme l’un des beaux-arts, nous ne voulons plus vivre ensemble.

Moi je m’en moque, j’ai mal, je marche et je parle, je parle pour dissiper ce qui sinon me noierait ; et si je pense à mon pays c’est pour me donner à parler, car je ne dois pas m’interrompre de tout mon trajet à travers les rues de Lyon, sinon j’en serais réduit à baver pour ne pas mourir étouffé.

Je pense à la France ; mais qui peut dire sans rire, qui peut dire sans faire rire, qu’il pense à la France ? Sinon les grands hommes, et seulement dans leurs mémoires. Qui, sinon de Gaulle, peut dire sans rire qu’il pense à la France ? Moi j’ai juste mal et je dois parler en marchant jusqu’à ce que j’atteigne la pharmacie de nuit qui me sauvera. Alors je parle de la France comme de Gaulle en parlait, en mélangeant les personnes, en mélangeant les temps, confusant la grammaire pour brouiller les pistes. De Gaulle est le plus grand menteur de tous les temps, mais menteur il l’était comme mentent les romanciers. Il construisit par la force de son verbe, pièce à pièce, tout ce dont nous avions besoin pour habiter le XXe siècle. Il nous donna, parce qu’il les inventa, les raisons de vivre ensemble et d’être fiers de nous. Et nous vivons dans les ruines de ce qu’il construisit, dans les pages déchirées de ce roman qu’il écrivit, que nous prîmes pour une encyclopédie, que nous prîmes pour l’image claire de la réalité alors qu’il ne s’agissait que d’une invention ; une invention en laquelle il était doux de croire.

Chez soi est la pratique du langage. La France est le culte du livre. Nous vécûmes entre les pages des Mémoires du Général, dans un décor de papier qu’il écrivit de sa main.

Je marchais dans la rue, la nuit, la gorge à vif, et la violence muette qui toujours nous accompagne m’accompagnait aussi. Elle allait par en dessous, sous mes pas, sous le trottoir : la taupe cannibale de la violence française rampait sous mes pas sans se faire voir. De temps à autre elle sort pour respirer, prendre l’air, happer une proie, mais elle est toujours là, même quand on ne la voit pas. On l’entend gratter. Le sol est instable, il peut céder à tout moment, la taupe peut sortir.