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La cure de cette église où logeait Brioude ressemblait à un pied-à-terre, un rendez-vous de chasse où personne ne reste, un gîte ou l’on ne fait que bivouaquer en s’apprêtant toujours à partir. La peinture des murs s’écaillait et laissait voir les couches plus anciennes, les grandes pièces froides étaient occupées de meubles entassés comme on les range dans un grenier, de planches empilées, de portes dégondées appuyées contre les murs. Ils mangèrent dans une pièce mal éclairée où le papier peint se décollait, et où le plancher poussiéreux aurait eu besoin de cire.

Avec indifférence ils mangeaient des nouilles trop cuites, pas très chaudes, et un reste de viande en sauce que Brioude tirait d’une cocotte cabossée. Il faisait le service en laissant tinter brusquement sa louche sur l’assiette, et leur versa un côtes-du-rhône épais qu’il tirait d’un petit fût posé dans un coin d’ombre de la pièce.

« L’Église mange mal, s’exclama Montbellet, mais elle a toujours eu du bon vin.

— C’est pour ça qu’on lui pardonne, à cette vénérable institution. Elle a beaucoup péché, beaucoup failli, mais elle sait donner l’ivresse.

— Alors te voilà prêtre. Je ne te savais pas attiré par cette vie.

— Je ne le savais pas non plus. Le sang me l’a montré.

— Le sang ?

— Le sang dans lequel nous avons baigné. J’ai vu énormément de sang. J’ai vu des types dont les chaussures étaient mouillées du sang de ceux qu’ils venaient de tuer. J’ai tellement vu de sang que cela fut un baptême. J’ai été baigné de sang, et puis transformé. Quand le sang s’est arrêté de couler, il a fallu reconstruire ce que nous avions cassé, et tout le monde s’y est mis. Mais il fallait également reconstruire nos âmes. Car vous avez vu dans quel état sont nos âmes ?

— Et nos corps ? Tu as vu nos corps ? »

Ils s’amusèrent de leur maigreur. Ils ne pesaient chacun pas grand-chose, Brioude transparent et tendu, Montbellet desséché par le soleil, et Salagnon hâve, le teint brouillé par la fatigue.

« Il faut dire qu’avec ce que tu manges…

— … tu oublies l’existence même des plaisirs de la table.

— Exactement, messieurs. C’est mauvais alors je ne mange rien de trop, juste le nécessaire pour assurer en ce monde une présence minimale. Notre maigreur est une vertu. Tout le monde autour de nous se goberge pour retrouver au plus vite son poids d’avant-guerre. La maigreur que nous conservons est le signe que nous ne faisons pas comme si rien n’avait été. Nous avons connu le pire, alors nous cherchons un monde meilleur. Nous ne reviendrons pas en arrière.

— Sauf que ma maigreur n’est pas voulue, dit Salagnon. Toi c’est l’ascétisme, et tu as la figure d’un saint ; Montbellet c’est l’aventure ; mais moi c’est la pauvreté, et j’ai juste l’air d’un pauvre type.

— Salagnon ! “Il n’est d’autres richesses que d’hommes.” Tu connais cette phrase ? C’est vieux, quatre siècles, mais c’est une vérité qui ne change pas, merveilleusement dite en peu de mots. “Il n’est d’autres richesses que d’hommes”, écoute bien ce que dit cette phrase en 1946. Au moment où l’on a utilisé les moyens les plus puissants pour détruire l’homme, physiquement et moralement, à ce moment-là on s’est aperçu qu’il n’était d’autre ressource, d’autre richesse, d’autre puissance que l’homme. Les marins enfermés dans des caisses métalliques que l’on coulait, les soldats que l’on enterrait vifs sous des bombes, les prisonniers que l’on affamait jusqu’à la mort, les hommes que l’on forçait à se conformer aux systèmes les plus morbides, eh bien ils survivaient. Pas tous, mais beaucoup survivaient à l’inhumain. Dans des situations matériellement désespérées ils survivaient à partir de rien, si ce n’est le courage. On ne veut plus rien savoir de cette survie miraculeuse, on a eu trop peur. Cela est effrayant de passer aussi près de la destruction, mais cela effraye encore plus cette vie invincible qui sort de nous au dernier moment. Les machines nous écrasaient, et in extremis la vie nous sauvait. La vie n’est rien, matériellement ; et elle nous sauvait de l’infinie matière qui s’efforçait de nous écraser. Alors comment n’y voir pas un miracle ? ou bien le surgissement d’une loi profonde de l’univers ? Pour que cette vie sorte, il faut regarder en face la terrifiante promesse de l’écrasement ; on peut comprendre que cela soit insupportable. La souffrance a fait jaillir la vie ; davantage de souffrance, davantage de vie. Mais c’est trop dur, on préfère s’enrichir, faire alliance avec ce qui a voulu nous écraser. La vie ne vient pas de la matière, ni des machines, ni de la richesse. Elle jaillit du vide matériel, de la pauvreté totale à quoi il faut consentir. Vivants, nous sommes une protestation contre l’espace encombré. Le plein, le trop-plein s’oppose à notre plénitude. Il faut laisser vide pour que l’homme advienne à nouveau ; et ce consentement au vide, qui nous sauve in extremis de la menace de l’écrasement, est la peur la plus terrible qui puisse se concevoir ; et il faut la surmonter. L’urgence de la guerre nous en donnait le courage ; la paix nous en éloigne.

— Les communistes ne disent-ils pas la même chose, qu’il n’est que l’homme ?

— Ils parlent de l’homme en général. D’un homme manufacturé, produit à l’usine. Ils ne disent même plus le peuple : les masses, disent-ils. Moi je pense chaque homme comme source unique de vie. Chaque homme vaut d’être sauvé, épargné, aucun ne peut être interchangé, car la vie peut jaillir de lui à tout moment, au moment surtout d’être écrasé, et la vie qui jaillit d’un seul homme est la vie tout entière. On peut appeler cette vie : Dieu. »

Montbellet sourit, ouvrit les mains dans un geste d’accueil, et dit :

« Pourquoi pas ?

— Tu crois en Dieu, Montbellet ?

— Je n’en ai pas besoin. Le monde va bien tout seul. La beauté m’aide davantage à vivre.

— La beauté aussi on peut l’appeler : Dieu. »

Il fit ce même geste d’accueil de ses mains ouvertes, et dit encore :

« Pourquoi pas ? »

La bague qu’il portait à l’annulaire gauche soulignait chacun des gestes. Très ornée, d’argent vieillie, ce n’était pas une bague féminine. Salagnon ignorait qu’il pût en exister de telles. Les ornements gravés dans le métal enchâssaient une grosse pierre d’un bleu profond ; des filets d’or la parcouraient qui semblaient bouger.

« Cette pierre, dit Brioude en la désignant, on croirait un ciel d’enluminure ; tout, dans un tout petit espace ; une chapelle romane creusée dans le roc où le ciel serait représenté en pierre.

— Comme tu y vas, c’est juste une pierre. Un lapis-lazuli d’Afghanistan. Je n’avais jamais pensé à une chapelle, mais au fond tu n’as pas tort. Je la regarde souvent, et quand je la regarde j’y trouve le plaisir d’une méditation. Mon âme vient s’y nicher et regarde le bleu, et il me paraît grand comme un ciel.

— Le Ciel est si grand qu’il se loge dans toutes les petites choses.

— Vous êtes terribles, vous autres prêtres. Vous parlez si bien que l’on vous entend toujours. Votre parole est si fluide qu’elle pénètre partout. Et avec ces belles paroles vous repeignez tout en vos couleurs, un mélange de bleu céleste et d’or byzantin, atténué d’un peu de jaunâtre de sacristie. La vie tu l’appelles Dieu, la beauté aussi ; ma bague, chapelle ; et la pauvreté, existence. Et quand tu le dis, on te croit. Et la croyance dure aussi longtemps que tu parles.

« Mais ce n’est qu’une bague, Brioude. Je parcours l’Asie Centrale pour le musée de l’Homme. Je leur envoie des objets, je leur en explique l’usage, et eux les montrent au public qui ne quitte jamais la France. Moi, je me promène. J’apprends des langues, je me fais des amis étranges, et j’ai l’impression d’arpenter le monde de l’an mille. Je frôle l’éternité. Mais je comprends ce que tu dis. Là-bas en Afghanistan, l’homme n’est pas de taille ; il n’est tout simplement pas à l’échelle. L’homme est trop petit sur des montagnes trop grandes, nues. Comment font-ils ? Leurs maisons sont en cailloux ramassés autour, on ne les voit pas. Ils portent des vêtements couleur de poussière, et quand ils se couchent sur le sol, quand ils s’enroulent dans la couverture qui leur sert de manteau, ils disparaissent. Comment fait-on pour exister dans un monde qui n’est même pas volontairement hostile, qui simplement vous nie ?