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« Eux, ils marchent, ils parcourent la montagne, ils possèdent de minuscules objets où toute la beauté humaine vient se concentrer, et quand ils parlent, c’est en quelques mots qui foudroient le cœur. Les bagues comme celles-ci elles sont portées par des hommes qui allient la plus grande délicatesse à la plus grande sauvagerie. Ils prennent soin de souligner leurs yeux de khôl, de teindre leur barbe, et ils gardent toujours leur arme auprès d’eux. Ils portent une fleur à l’oreille, se promènent avec un ami les doigts entrelacés, et ils méprisent leurs femmes bien plus que leurs ânes. Ils massacrent sauvagement les intrus, et ils se mettront en quatre pour vous accueillir comme un lointain cousin très aimé qui revient enfin. Ces gens je ne les comprends pas, ils ne me comprennent pas, mais je passe maintenant ma vie avec eux.

« Le premier jour où j’ai mis cette bague, j’ai rencontré un homme. Je l’ai rencontré sur un col, un col pas très haut où poussait encore un arbre. Devant l’arbre était une maison au bord de la route. Et quand je dis “route”, il faut comprendre une piste de cailloux ; et quand je dis “maison”, vous devez imaginer un abri de pierre à toit plat, avec peu d’ouvertures, une porte et une fenêtre très étroites donnant sur un intérieur sombre qui sent la fumée. À cet endroit, sur le col, là où la route qui montait hésite un peu avant de redescendre de l’autre côté, s’est établie une maison de thé qui se consacre au repos du voyageur. L’homme dont je vous parle, que j’ai rencontré ce jour-là, s’occupait d’accueillir ceux qui montaient jusqu’ici, et de leur servir le thé. Il avait installé le lit de conversation sous l’arbre. Je ne sais pas si ce meuble peut avoir un nom en français. C’est un cadre de bois sur pieds, tendu de cordes. On peut y dormir, mais on s’y assoit plutôt jambes croisées, seul ou à plusieurs, et on regarde le monde qui se déroule en dehors du cadre du lit. On flotte comme sur un bateau sur la mer. On voit comme d’un balcon par-dessus les toits. On ressent sur ce meuble un calme merveilleux. L’homme qui s’occupait de la maison du col nous invita à nous asseoir, mon guide et moi. Sur un feu de brindilles il faisait chauffer de l’eau dans une bouilloire de fer. L’arbre fournissait l’ombre et fournissait les brindilles. Il nous a servi du thé de montagne, qui est une boisson épaisse, chargé d’épices et de fruits secs. Nous avons profité de l’ombre du dernier arbre qui poussait à cette altitude, soigné par un homme tout seul installé dans un abri de pierre. Nous avons contemplé les vallées qui s’ouvrent entre les montagnes, et qui sont dans ce pays-là des gouffres. Il m’a demandé de raconter d’où je venais. Non pas simplement de dire, mais de raconter. J’ai bu plusieurs tasses de ce thé-là et je lui racontais, l’Europe, les villes, la petite taille des paysages, l’humidité, et la guerre que nous avions finie. En échange, il m’a dit des poèmes de Ghazali. Il les scandait merveilleusement et le vent qui soufflait par-dessus le col emportait chaque mot comme un cerf-volant ; il les retenait par le fil vibrant de sa voix et ensuite les lâchait. Mon guide m’aidait à traduire les mots sur lesquels j’hésitais. Mais le rythme simple des vers et ce que je comprenais déjà faisaient trembler tous mes os, j’étais un luth avec des cordes de moelle. Ce vieil homme assis sur un lit de corde jouait de moi ; il faisait retentir en moi ma propre musique, que j’ignorais.

« En le quittant pour continuer mon voyage, j’étais éperdu de reconnaissance. Il m’a salué d’un petit signe de la main et s’est resservi de thé. Je croyais flotter dans l’air des montagnes, et quand nous sommes arrivés au jardin qui occupe le fond de la vallée, quand j’ai senti le parfum des herbes, l’humidité des arbres, j’ai eu le sentiment d’entrer dans un monde parfait, un éden que j’aurais voulu célébrer de poèmes ; mais j’en suis incapable. Alors là-bas il faut que j’y retourne. C’est à cela que cette bague m’a ouvert ; je ne m’en sépare plus.

— Je vous envie, dit Salagnon. Moi, je suis juste pauvre ; sans héroïsme ni désir. Ma maigreur est le résultat du froid, de l’ennui, et d’une alimentation insuffisante. Ma maigreur est un défaut dont j’aimerais me passer ; j’aimerais surtout m’en libérer.

— Ta maigreur est bon signe, Victorien.

— Peintre ecclésiastique ! hurla Montbellet. Il amène le seau de bleu et sa brosse à mettre de l’or ! Il va te repeindre, Victorien, il va te repeindre !

— Les signes sont obstinés, mécréants ! Ils résistent même à l’ironie !

— Tu vas lui vendre sa petite mine comme une bénédiction. Voilà tout le miracle de cette religion : de la peinture, te dis-je ! L’Église s’occupe du ravalement de la vie avec de la peinture bleue.

— Les signes sont réversibles, Montbellet.

— C’est en cela que la religion est forte.

— C’est là que la religion est grande : en mettant les signes dans le bon sens, de façon que le monde reparte après avoir trébuché. Et le bon sens c’est celui qui permet d’agrandir. »

Il remplit les verres, ils burent.

« D’accord, Brioude, je veux bien voir cela ainsi. Continue.

— Ta maigreur n’est pas le signe d’un esclavage dans lequel tu serais tombé. Elle est le signe d’un vrai départ, sans bagage d’avant, d’une table rase. Tu es prêt, Victorien ; tu ne tiens plus à rien. Tu es vivant, tu es libre, tu manques juste un peu d’air pour que cela s’entende. Tu es comme un instrument à cordes, comme le luth de Montbellet, mais enfermé dans une cloche à vide. Sans air on n’entend pas le son, la corde vibre pour rien car elle n’ébranle rien. Il faut une fissure dans la cloche, que le grand air vienne, et enfin l’on t’entendra. Il y a autour de toi quelque chose à briser pour que tu respires enfin, Victorien Salagnon. Il s’agit peut-être de la coquille de l’œuf. La fêlure dans la coquille qui te donnera de l’air, ce sera peut-être l’art. Tu dessinais. Alors dessine. »

Montbellet se leva, brandit son verre qui brilla rouge sombre sous la pauvre lampe, chaleureux comme du sang dans la pénombre froide.

« L’art, l’aventure, et la spiritualité boivent à leur commune maigreur. »

Ils burent, ils rirent, burent encore. Salagnon repoussa en soupirant son assiette où les dernières nouilles froides avaient figé dans une colle de sauce.

« C’est dommage tout de même que la spiritualité mange si mal.

— Mais elle a un vin excellent. »

L’œil de Brioude étincelait.

Victorien entreprit de dessiner. C’est-à-dire qu’il s’assit devant une feuille avec de l’encre. Et rien ne venait. Le blanc restait blanc, le noir de l’encre restait entre soi, rien ne prenait forme. Mais qu’aurait-il pu dessiner, lui, simplement penché sur la feuille ? Le dessin est une trace, de quelque chose qui vit dedans, et sort ; mais en lui il n’y avait rien ; sinon Eurydice. Eurydice était loin, là-bas dans ce monde à l’envers qui marchait sur la tête, au-delà de la Méditerranée mortifère, dans son enfer de soleil mordant, de paroles évaporées, de cadavres enterrés à la va-vite ; elle était bien loin, derrière le fleuve trop large qui coupait la France en deux. Et dehors non plus il n’y avait rien, rien qui puisse se déposer sur la feuille ; rien qu’un brouillard vert, qui stagnait entre des immeubles prêts à se dissoudre dans leur propre humidité. Il aurait voulu pleurer, mais cela non plus n’était plus possible. La feuille était blanche, sans aucune trace.