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Il resta assis, accoudé sans bouger, pendant des heures. Dans la chambre obscure seule la feuille intacte donnait de la lumière, une faible lueur qui ne s’éteignait pas. Cela dura toute la nuit. Le matin s’annonça par une aube métallique désagréable, où toutes les formes apparaissaient sans profondeur, ombres et lumières fondues à parts égales dans une luminescence uniforme. Cela n’accordait aucun relief, ne détachait rien, ne lui permettait de rien saisir de ce qui l’entourait. Sans avoir laissé aucune trace, sans tristesse ni regret, il s’allongea sur son lit et s’endormit aussitôt.

Quand il se réveilla, il fit le nécessaire pour qu’on l’envoie en Indochine.

COMMENTAIRES V

L’ordre fragile de la neige

« Mais écoute-moi ces conneries ! hurla Mariani devant la télévision. Tu entends ? Dis, tu entends ? Mais ils disent qu’il est irlandais celui qui vient de gagner !

— Gagner quoi ?

— Mais le cinq mille mètres devant toi depuis dix minutes ! Tu rêves, Salagnon.

— Et alors ? Il n’est pas irlandais ?

— Mais il est noir !

— Tu commences toutes tes phrases par “mais”, Mariani.

— Mais parce qu’il y a un “mais”, un gros “mais”. Le “mais” est une conjonction entre deux propositions, marquant une réserve, un paradoxe, une opposition. J’oppose, et je m’oppose. Il est irlandais, mais noir. J’émets une réserve ; je pointe le paradoxe, je dénonce l’absurdité ; mais aussi la stupidité de ne pas voir l’absurdité.

— S’il court pour l’Irlande, c’est qu’il est légalement irlandais.

— M’en fous de la légalité ! M’en fous à fond, je l’ai vu brisée mille fois, et reconstruite comme on veut au gré des besoins. M’en fous et m’en suis toujours foutu. Je te parle de la réalité. Et dans la réalité il n’est pas plus d’Irlandais noir que de cercle carré. Tu as déjà vu un Irlandais noir ?

— Oui. À la télé. Il vient de gagner le cinq mille mètres, même.

— Salagnon, tu me désespères. Tu vois bêtement. Tu restes collé aux apparences. Tu n’es qu’un peintre. »

Je me demandais ce que je faisais là. J’étais assis en l’air, au dix-huitième étage, à Voracieux-les-Bredins, dans la tour qu’habitait Mariani. Le dos tourné aux fenêtres, nous regardions la télévision. Quelque part loin d’ici avait lieu un championnat d’Europe. Des types sur l’écran couraient, sautaient, lançaient des choses, et des voix de journalistes avec un savant mélange de ralentissements et d’exclamations essayaient de rendre le spectacle intéressant. Je précise que nous tournions le dos aux fenêtres car le détail a son importance : nous pouvions sans crainte leur tourner le dos, elles étaient sécurisées, obstruées d’un empilement de sacs de sable. Vautrés sur des canapés dodus, nous buvions des bières, lumières allumées. On m’avait assis entre Salagnon et Mariani, et autour, assis par terre, debout derrière, dans les autres pièces, se tenaient plusieurs de ses gars. Ils se ressemblaient tous, des gros types qui faisaient physiquement peur, taiseux le plus souvent, braillards quand il le fallait, allant et venant comme chez eux dans le grand appartement vide. Mariani se meublait avec la même indifférence que Salagnon, mais contrairement à celui-ci qui se remplissait d’objets sans raison, comme on bourre de chips de polystyrène les cartons qui contiennent les objets fragiles, lui voulait garder un peu d’espace, pour accueillir chez lui des colosses à bedaine qui ne tenaient pas en place.

À travers les sacs de sable qui bouchaient les fenêtres, ils avaient ménagé des meurtrières pour voir dehors. Lorsque nous étions arrivés, il m’avait montré, j’avais visité ses installations, il tapotait en me parlant les sacs de gros jute remplis de sable.

« Merveilleuse invention, avait-il dit. Touche donc. »

J’avais touché. Sous la toile brune et râpeuse le sable semblait dur si on le tapotait, mais fluide si on appuyait doucement ; il se comportait comme de l’eau, en plus lent.

« Le sable, pour la protection, c’est bien mieux que le béton ; surtout celui-là, de béton, ajouta-t-il en cognant le mur qui sonnait le creux. Je ne suis pas sûr que ces murs soient à l’épreuve des balles ; mais mes sacs, si. Ça arrête les balles et les éclats. Ils pénètrent un peu, ils sont absorbés, ça ne va pas plus loin. J’ai fait venir un camion de sable. Mes gars l’ont monté seau par seau dans l’ascenseur. D’autres en haut remplissaient les sacs à la pelle et les rangeaient selon les règles. Il y avait attroupement sur le parking, mais un peu loin, ils n’osaient pas demander. Ils voyaient qu’on bossait, ça les intriguait, ils se demandaient à quoi. On a laissé entendre qu’on refaisait la dalle, et les carrelages. Ils acquiesçaient, tous. “Y en a bien besoin”, ils disaient. On a bien ri. Ils n’imaginaient pas qu’en haut on remplissait des sacs et qu’on les disposait autour des angles de tir, comme là-bas. Voilà ce que c’est, l’art de fortifier : de la géométrie pratique. On dégage des lignes de feu, on évite les angles morts, on maîtrise la surface. Maintenant nous dominons le plateau de Voracieux. Nous organisons des tours de garde. Le jour de la reconquête, nous servirons d’appui-feu. Et j’ai mis une bonne couche de sable sous mon lit, pour servir de pare-éclats en cas d’attaque par en dessous. Je n’ai aucune confiance dans les plafonds. Je dors tranquille. »

Après, heureusement, il m’a servi à boire, nous nous sommes vautrés dans les canapés rebondis, nous avons regardé le sport à la télévision. Les gars de Mariani ne disaient pas grand-chose, moi non plus. Les journalistes assuraient le commentaire.

« Les Irlandais ne sont pas noirs, reprit Mariani. Sinon plus rien ne veut plus rien dire. Fait-on du camembert avec du lait de chamelle ? Et cela s’appellerait encore camembert ? Ou du vin avec du jus de groseilles ? Oserait-on sans rire appeler ça vin ? On devrait étendre la notion d’AOC aux populations. L’homme a plus d’importance que le fromage, et il est tout autant lié à la terre. Une AOC des gens, ça éviterait des absurdités comme un Irlandais noir, qui gagne les courses.

— Je t’assure, il doit être naturalisé.

— C’est ce que je dis : un Irlandais de papier. C’est le sang qui fait la nationalité, pas le papier.

— Le sang est rouge, Mariani.

— Bougre de peintre ! Je te parle d’un sang profond, pas de ce truc rouge qui coule à la moindre égratignure. Le sang ! Transmis ! Le seul qui vaille !

« Les mots ne veulent plus rien dire, soupira-t-il. Le dictionnaire est encombré de broussailles comme une forêt que l’on a trop coupée. On a abattu les grands arbres, et les arbustes prolifèrent à leur place, tous pareils, avec des épines, du bois tendre, de la sève toxique. Et qu’a-t-on fait des grands arbres ? qu’a-t-on fait des colosses qui nous abritaient ? qu’a-t-on fait des merveilles qui avaient mis des siècles à pousser ? on les a transformés en baguettes à riz jetables et en meubles de jardin. La beauté s’effondre dans le ridicule.

« Il faut arrêter de parler, Salagnon, parce qu’avec des ruines de mots on ne peut pas parler. Il faut revenir au réel. Il faut retourner aux réalités. Il faut y aller. Dans le réel, chacun au moins peut compter sur sa propre force. La force, Salagnon : celle qu’on avait, et qui nous a glissé des doigts. La force, qu’on a eue, qui s’échappait de tous les copains morts, et qui nous échappait encore quand on est rentré chez nous. C’est pour ça, les sacs de sable, et les armes : pour faire barrage à la force qui s’échappe.