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— Tu as tes armes ici ? » La voix de Salagnon se voila d’inquiétude.

« Mais bien sûr ! Ne fais pas ta naïve ! Et des vraies, pas des carabines à plomb pour la chasse aux écureuils. Des vraies qui tuent avec des balles de guerre. » Il se tourna vers moi. « Tu as déjà approché une arme de guerre ? Tenu, manipulé, essayé ? Utilisé ?

— Laisse-le en dehors de ça, Mariani.

— Tu ne peux pas le laisser en dehors du réel, Salagnon. Apprends-lui le pinceau si tu veux, moi je vais lui montrer les armes. »

Il se leva et revint. Il portait un énorme flingue à barillet.

« Un pistolet, très exactement. C’est un Colt 45, je le garde sous mon lit pour ma protection rapprochée. Il tire des balles de 11,43. Je ne sais pas pourquoi on a adopté des mesures si tordues, mais ce sont de grosses balles. Je me sens mieux protégé par de grosses balles, surtout pendant mon sommeil. Il n’y a rien de pire que de dormir sans défense ; rien de pire que de se réveiller et d’être impuissant. Alors si tu sais que sous ton lit il y a la solution, si tu peux en un instant te saisir d’une arme automatique de gros calibre, prête à tirer aussitôt, alors tu as la possibilité de te défendre, de survivre, de revenir dans la réalité par la force ; alors tu dors mieux.

— Il est si dangereux de dormir ?

— On se fait égorger en quelques secondes. Là-bas nous ne dormions que d’un œil. Nous veillions alternativement les uns sur les autres. Fermer les yeux était toujours prendre un risque. Et maintenant, ici c’est là-bas. C’est pour ça que j’occupe les hauteurs. J’ai fortifié un poste avec mes gars, je les vois venir de tous les côtés. »

De sous le canapé il sortit une arme imposante, un fusil de précision équipé d’une lunette. « Viens voir. » Il m’entraîna vers la fenêtre, s’accouda aux sacs de sable, passa le canon par la meurtrière et visa dehors. « Tiens. » Je pris. Les armes sont des objets lourds. Leur métal dense pèse dans la main, il donne le sentiment du choc au moindre contact. « Regarde en bas. La voiture rouge. » Une voiture de sport rouge détonnait au milieu des autres. « C’est la mienne. Personne n’y touche. Ils savent que je veille dessus jour et nuit. J’ai une visée nocturne aussi. » La lunette grossissait bien. On voyait les gens dix-huit étages plus bas qui allaient sans rien soupçonner. Le champ de la lunette délimitait leur torse avec leur tête, et une croix gravée permettait de choisir là où irait la balle.

« Personne ne touche ma voiture. Elle a une alarme, et je loge une balle dans une tête jour et nuit, instantanément. Ils me connaissent. Ils se tiennent à carreau.

— Mais qui ?

— Tu ne les reconnais pas ? Moi je les reconnais d’un coup d’œil : à leur façon de se tenir, à l’odeur, à l’oreille. Je les reconnais aussitôt. Ils se disent français, et ils nous mettent au défi de prouver qu’ils ne le sont pas. Pour preuve ils brandissent ce papier qu’ils appellent la carte d’identité, et que j’appelle chiffon de papier. Chiffon de complaisance accordé par une administration ramollie et noyautée.

— Noyautée ?

— Salagnon, tu devrais lui apprendre davantage que le pinceau. Il ne sait rien du monde. Il croit que la réalité c’est ce que dit le papier.

— Mariani, arrête.

— Mais regarde, ils sont là ! Dix-huit étages plus bas, tout autour, mais je peux les suivre à la lunette. Heureusement, car au moment voulu : pof ! pof ! Tu vois, ils prolifèrent. On leur donne la nationalité aussi vite que les photocopieuses reproduisent le papier gribouillé, et ensuite on ne peut plus rien contrôler. Ils se multiplient à l’abri de ce mot creux qui nous domine tous comme un arbre mort : “nationalité française”. On ne sait plus ce que cela veut dire, mais ça se voit. Je le vois bien, qui est français, je le vois par l’œilleton de la lunette, comme là-bas ; ça se voit facilement, et ça se règle facilement. Alors pourquoi bavarder pour ne rien dire ? Il suffit de quelques types décidés, et on envoie balader tout ce légalisme qui nous entrave, ces discours pernicieux qui nous embrouillent, et enfin on gouverne par le bon sens, entre gens qui se connaissent. Voilà mon programme : le bon sens, la force, l’efficace, le pouvoir aux types qui ont confiance les uns dans les autres ; mon programme, c’est la vérité toute nue. »

J’acquiesçais, j’acquiesçais par réflexe, j’acquiesçais sans comprendre. Il m’avait laissé l’arme dans les mains, et je regardais dans l’œilleton pour ne pas le regarder lui, et je suivais les gens dix-huit étages plus bas, je suivais leur tête en la gravant d’une croix noire. J’acquiesçais. Il continuait ; je le faisais rire à tenir l’arme avec tant de sérieux. « Tu y prends goût, pas vrai ? » Je savais que j’aurais dû poser le fusil mais je ne le pouvais pas, mes mains restaient collées sur le métal, mon œil sur la lunette, comme si par blague on avait badigeonné l’arme de colle rapide avant de me la donner. Je suivais les gens des yeux, et mon œil marquait leur tête d’une croix, une croix qu’ils ne soupçonnaient pas et qui ne les quittait pas. Le métal se réchauffait dans mes bras, l’arme obéissait à tous mes gestes, l’objet s’intégrait à mon regard. Le fusil, c’est l’homme. « Salagnon, regarde ! Il vient de prendre avec moi sa première leçon de fusil ! Qui aurait cru en le voyant qu’il puisse tenir sa place dans un poste ? On va le laisser à la fenêtre, avec lui en sentinelle on ne craint rien. » Les gars de Mariani rirent tous ensemble, d’un rire énorme qui fit trembler leur ventre ; ils rirent de moi, et je rougis tant que cela me cuisait les joues. Salagnon se leva sans rien dire et m’emmena comme un enfant.

« Ils sont fous, non ? » lui dis-je, aussitôt que les portes de l’ascenseur se furent refermées. La cabine d’un ascenseur n’est pas grande, mais on ne se sent pas inquiet quand elle se referme. La petite pièce est éclairée, munie de miroirs, tapissée de moquette. Quand la porte se referme on ne ressent pas la claustrophobie, on est plutôt rassuré. Les couloirs, par contre, dans la tour où habite Mariani, réveillent la peur du noir : leurs lampes sont cassées, ils serpentent dans l’étage sans fenêtres, on perd vite toute orientation et on erre à tâtons en cherchant les portes. On ne sait pas où l’on va.

« Assez fous, dit-il avec indifférence. Mais j’ai de l’indulgence pour Mariani.

— Mais quand même, des types armés, qui fortifient un appartement…

— Il y en a plein comme ça ; et ça ne dégénère jamais. Mariani les tient, ils rêvent de vivre ce qu’a vécu Mariani, et lui, comme il l’a vécu, il les retient. Quand il sera mort, ils ne sauront plus quoi rêver. Ils se disperseront. Quand le dernier acteur du carnaval colonial sera mort, les GAFFES se dissoudront. On ne se rappellera même pas que cela a été possible.

— Je vous trouve optimiste. Il y a dans une tour d’habitation des fous furieux armés jusqu’aux dents, et vous balayez ça d’un revers de main.

— Ils sont là depuis quinze ans. Ils n’ont pas tiré un seul coup de feu en dehors du club de tir où ils ont une carte officielle, avec leur vrai nom et leur photo. Les dérapages qui ont eu lieu sont de l’ordre de l’accident, ils auraient eu lieu sans eux, et même davantage. »

Sans bruit, sans repères, l’ascenseur nous redescendait sur terre. Le calme de Salagnon m’exaspérait.

« Votre calme m’exaspère.

— Je suis un homme calme.

— Même devant la connerie de ces types, le goût de la guerre, le goût de la mort ?

— La connerie est très partagée, moi-même j’en contiens beaucoup ; la guerre ne m’impressionne plus ; et quant à la mort, eh bien je me fous de la mort. Et Mariani aussi. C’est ce qui me donne cette indulgence pour lui. Ce que je dis tu ne le comprends pas. Tu ne sais rien de la mort, et tu n’imagines pas ce que ça peut être que de s’en foutre. J’ai vu des gens qui se foutaient absolument de leur propre mort, j’ai vécu avec eux. Je suis l’un d’eux.