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— Il n’y a que les fous qui n’ont pas peur, et encore. Seulement une certaine sorte de fous.

— Je n’ai pas dit que je n’avais pas peur. Juste que je me foutais de ma propre mort. Je la vois, je sais où elle est, je m’en fous.

— Ce sont des mots.

— Justement non. Cette indifférence je l’ai vécue ; et je l’ai vue chez d’autres. C’était indiscutable et effrayant. Là-bas, j’ai assisté à une charge de légionnaires.

— Une charge ? On chargeait au XXe siècle ?

— Cela veut juste dire avancer sur les types qui vous tirent dessus. J’ai vu ça, j’y étais, mais je me cachais derrière un rocher en baissant la tête, comme on fait tous dans ces cas-là, mais eux ils ont chargé ; c’est-à-dire qu’au commandement de leur officier des types se lèvent et avancent. On leur tire dessus, ils savent qu’ils peuvent mourir d’un coup, d’un moment à l’autre, mais ils avancent. Ils ne se pressent même pas : ils marchent l’arme à la hanche et tirent comme à l’exercice. Je l’ai fait, foncer sur l’ennemi qui vous tire dessus, mais dans ces cas-là on hurle et on court ; le cri fait penser à rien et la course fait croire qu’on évite les balles. Eux, non : ils se lèvent, et posément ils avancent. S’ils meurent, tant pis ; ils le savent bien. Certains tombaient, d’autres pas, et ceux-là continuaient. Ce spectacle-là est terrifiant, d’hommes qui se foutent de leur propre mort. La guerre est basée sur la peur et la protection ; alors quand ces types se lèvent et avancent, cela ne peut que terrifier, les règles n’existent plus, on n’est plus dans la guerre. Alors le plus souvent, les types d’en face, ceux qui sont protégés et qui tirent, ils décampaient. Ils étaient pris d’une frousse sacrée et ils s’enfuyaient. Parfois ils restaient et ça se terminait au couteau, à coups de crosse, à coups de pierre. Les légionnaires se foutent autant de la mort des autres que de la leur. Tuer quelqu’un comme on balaie sa chambre, ils peuvent le faire. Ils nettoient la position, disent-ils, et ils en parlent comme de prendre une douche. J’ai vu des types mourir de fatigue pour ne pas ralentir les autres. J’en ai vu rester seuls à l’arrière pour retarder des poursuivants. Et tous savaient ce qu’ils faisaient. Ces types ont regardé le soleil en face, ils en ont eu la rétine brûlée ; ils posaient quelque chose d’eux au sol, comme un sac, et ne bougeaient plus, en toute connaissance de cause. Il m’a été donné de voir ça. Ensuite, plus rien n’avait le même sens, la peur, la mort, l’homme, plus rien. »

Je ne savais pas comment dire. L’ascenseur arriva avec un petit choc élastique, et la porte s’ouvrit. Nous sortîmes dans l’allée où stationnaient des jeunes gens.

Il traversa leur groupe sans aucune modification de son pas, ni ralentir, ni accélérer, et non plus sans courber le dos, ou même le redresser. Il traversa l’entrée encombrée de jeunes gens comme une pièce vide, enjamba les jambes de l’un assis en travers de la porte avec un mot d’excuse polie parfaitement juste, et l’autre s’excusa du même ton, par réflexe, et replia ses genoux.

Ils se foutaient de leur mort, m’avait-il dit ; je ne suis pas sûr de savoir ce qu’exactement cela signifie. Peut-être ont-ils posé quelque chose d’eux par terre, comme il me l’a dit, et enfin cela ne bouge plus. Les jeunes gens nous saluèrent d’un signe de tête, auquel nous répondîmes, et ils n’interrompirent pas leur conversation pour nous.

Lorsque nous sortîmes, il neigeait. Les mains dans les poches de nos manteaux nous prîmes par les rues vides de Voracieux, rues vides de tout, vides de gens, vides de façades, vides de beauté et de vie, rues minables qui sont juste le vaste espace qui reste entre les tours, rues dégradées par l’usage et l’absence d’entretien. Les rues de Voracieux sont désordonnées comme une ville de l’Est : tout est au hasard, rien ne va avec rien. Même l’homme, dans ces rues, n’est pas à sa place. Même le végétal, qui d’habitude va spontanément vers l’équilibre : les mauvaises herbes étaient là où le sol devrait être glabre, et des sentiers de terre nue traversaient les pelouses. La neige qui tombait cette nuit-là redonnait forme. Elle recouvrait tout, et rapprochait tout. Une voiture garée devenait pure masse, de même nature qu’un buisson, qu’un hangar bas où logeait une supérette, qu’un abribus où personne n’attendait, qu’un rebord de trottoir jusqu’au bout de l’avenue. Tout n’était plus que formes recouvertes d’une blancheur de papier, qui assouplissait les angles, unifiait les textures, effaçait les transitions ; les choses apparaissaient dans leur seule présence, bosses harmonieuses sous le même grand drap elles étaient sœurs par-dessous la neige. Étrangement, cacher réunissait. Pour la première fois nous marchâmes dans Voracieux unifié, dans Voracieux silencieux étouffé de blanc, toutes choses rendues à une vie égale par le calme de la neige. Nous allions en silence, les flocons se pressaient sur nos manteaux, ils restaient un instant en équilibre sur la laine, puis s’effondraient sur eux-mêmes, et disparaissaient.

— Que veulent-ils, les GAFFES, finalement ?

— Oh, que des choses simples, que du bon sens : ils veulent tout régler entre hommes. Comme on le fait dans ces petits groupes où la loi ne vient pas. Ils veulent que les forts soient forts, que les faibles soient faibles, ils veulent que la différence soit vue, ils veulent que l’évidence soit un principe de gouvernement. Ils ne veulent pas discuter, parce que l’évidence ne se discute pas. Pour eux l’usage de la force est la seule action qui vaille ; la seule vérité, parce qu’elle ne parle pas. »

Il n’en dit pas plus, cela lui semblait suffire. Nous traversâmes Voracieux calmé par la neige qui recouvre tout. Dans le silence, les dix mille êtres n’étaient plus qu’ondulations d’une même forme blanche. Les objets n’existaient pas, ils n’étaient qu’illusion du blanc, en nous en manteaux sombres, seul mouvement, nous étions deux pinceaux traversant le vide, laissant derrière eux deux traces de neige abîmée.

Lorsque nous arrivâmes en son jardin il s’arrêta de neiger. Les flocons descendaient, moins denses, voletaient plus qu’ils ne chutaient, et les derniers sans qu’on les remarque furent absorbés dans l’air violacé. Ce fut fini.

Il ouvrit son portail qui grinçait, et il regarda devant lui l’étendue qui moulait les buissons, les bordures, le peu de gazon, et quelques objets que l’on ne reconnaissait pas. « Tu vois, au moment où je suis au seuil de mon jardin, la neige s’arrête, et à ce moment le recouvrement est parfait ; jamais il ne sera plus fidèle. Tu veux rester un peu dehors avec moi ? »

Nous restâmes en silence à regarder rien, le jardin d’un pavillon de la banlieue de Lyon, recouvert d’un peu de neige. La lumière des lampadaires lui donnait des reflets mauves. « J’aimerais que cela dure longtemps, mais cela ne dure pas. Tu vois cette perfection ? Déjà elle passe. Dès que la neige cesse de tomber elle commence de s’effondrer, elle se tasse, elle fond, cela disparaît. Le miracle de la présence ne dure que l’instant de l’apparition. C’est affreux, mais il faut jouir de la présence, et n’en attendre rien. »

Nous marchâmes dans les allées, le léger poudrage s’enfonçait sous nos pieds, nos pas s’accompagnaient du bruit délicieux qui tient à la fois du crissement du sable et du tassement des plumes dans un gros édredon. « Tout est parfait, et simple. Regarde les toits comme ils s’achèvent d’une belle courbe, regarde les parterres comme ils se fondent aux allées, regarde le fil à linge comme il est bien souligné : maintenant on le voit. »