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Sur le fil entre deux piquets s’était déposée de la neige, en bande étroite et haute d’un seul tenant, bien équilibrée. Cela suivait la courbe d’un seul geste. « La neige trace sans le vouloir un de ces traits comme j’aimerais en tracer. Elle sait, sans rien savoir, suivre le fil à la perfection, elle souligne sans le trahir l’élan de sa courbe, elle montre ce fil mieux qu’il ne peut se montrer lui-même. Si j’avais voulu poser de la neige sur un fil, j’aurais été incapable de faire aussi beau. Je suis incapable de faire en le voulant ce que la neige réalise par son indifférence. La neige dessine en l’air des fils à linge parce qu’elle se fout du fil. Elle tombe, en suivant les lois très simples de la gravité, celles du vent et celles de la température, un peu celle de l’hygrométrie, et elle trace des courbes que je ne peux atteindre avec tout mon savoir de peintre. Je suis jaloux de la neige ; j’aimerais peindre ainsi. »

Les meubles de jardin, une table ronde et deux chaises en métal peint, avaient été élégamment recouverts, par des coussins si exacts que l’on aurait eu bien du mal à les découper et les coudre par l’usage de la mesure. Ces meubles vieillissants, dont la rouille apparaissait dans les écailles de la peinture, étaient devenus sous la neige des chefs-d’œuvre d’harmonie. « Si je pouvais atteindra à cette indifférence, à cette perfection de l’indifférence, je serais alors un grand peintre. Je serais en paix, je peindrais ce qui m’entoure, et je mourrais dans cette même paix. »

Il s’approcha de la table recouverte d’un édredon aux proportions parfaites, modelé par la seule combinaison des forces naturelles. « Regarde comme c’est bien fait, le monde, quand on le laisse faire. Et regarde comme c’est fragile. »

Il racla une poignée de neige, il compacta ce qu’il avait ramassé et me le lança. J’eus le réflexe de me baisser, en réaction à son geste plus qu’à l’évitement du projectile, et quand je me redressai, surpris, la seconde boule de neige m’atteignit en plein front. Cela me poudra les sourcils et aussitôt commença de fondre. Je m’essuyai les yeux et il partit en courant, ramassant des morceaux de neige pour couvrir sa fuite, qu’il tassait à peine avant de me les lancer ; je pris des munitions et le poursuivis, nous courûmes en criant dans le jardin, nous dévastâmes tout le manteau neigeux pour nous le lancer, tassant de moins en moins, ajustant de moins en moins, jetant de moins en moins loin, nous frétillions en riant dans un nuage de poudreuse.

Cela prit fin quand il m’attrapa par-derrière et me glissa une poignée de glaçons pris sur une branche dans le col de mon manteau. Je poussai un cri suraigu, j’étouffai de rire et tombai assis sur le sol froid. Lui debout devant moi essayait de reprendre son souffle. « Je t’ai eu… Je t’ai eu… Mais il faut que l’on s’arrête. Je n’en peux plus. Et puis nous avons lancé toute la neige. »

Nous avions tout dérangé, tout piétiné, nos traces confuses s’entremêlaient, des tas sans forme mêlés de terre rassemblaient ce qui restait.

« Il est temps de rentrer, dit-il.

— C’est dommage pour la neige. »

Je me relevai, et du pied essayai d’en ranger un petit tas ; cela ne ressemblait plus à rien.

« Et on ne peut pas la remettre en place.

— Il faut attendre une nouvelle chute. Elle tombe toujours parfaitement, mais c’est impossible à imiter.

— Il faudrait ne pas y toucher.

— Oui, ne pas bouger, ne pas marcher, juste la regarder, infiniment satisfait de regarder sa perfection. Mais d’elle-même, une fois qu’elle a fini de tomber, elle commence à disparaître. Le temps continue, et le merveilleux moulage se défait. Ce genre de beauté ne supporte pas que l’on vive. Rentrons. »

Nous rentrâmes. Nous secouâmes nos chaussures et suspendîmes nos manteaux.

« Ce sont les enfants qui adorent annoncer qu’il neige. Ils se précipitent, ils le crient, et cela provoque toujours une heureuse animation : les parents sourient et se taisent, l’école peut fermer, le paysage tout entier devient une aire de jeu que l’on peut modeler. Le monde devient moelleux et malléable, on peut tout faire sans penser à rien, on se séchera ensuite. Cela dure le temps que l’on s’en émerveille, cela dure le moment où on le dit. Cela dure le temps d’annoncer qu’il neige, et c’est fini. Ainsi en va-t-il des rêves d’ordre, jeune homme. Allons peindre maintenant. »

Dans le dessin, les traits les plus importants sont ceux que l’on ne fait pas. Ils laissent le vide, et seul le vide laisse la place : le vide permet la circulation du regard, et ainsi de la pensée. Le dessin est constitué de vides habilement disposés, il existe surtout par cette circulation du regard en lui-même. L’encre finalement est à l’extérieur du dessin, l’on peint avec rien.

« Vos paradoxes de Chinois m’exaspèrent.

— Mais toute réalité un peu intéressante ne se dit qu’en paradoxes. Ou se montre par gestes.

— Mais à ce train-là, autant enlever les traits. Une feuille blanche fera l’affaire.

— Oui.

— C’est malin. »

Par la fenêtre le jardin dévasté luisait doucement, d’une lueur marbrée de traces noires irrégulières.

« Un tel dessin serait parfait, mais trop fragile. La vie laisse beaucoup de trace », dit-il.

Je n’insistai pas, je me remis à peindre. Je fis moins de traits que je n’en avais l’habitude, ou l’intention ; et ce n’était pas plus mal. Et les traits qui restaient se traçaient d’eux-mêmes, autour du blanc approfondi. La vie est ce qui reste ; ce que les traces n’ont pas recouvert.

Je revins quand même à la charge ; parce qu’ils m’inquiétaient, les sectaires de la souche avec leurs armes, postés par-dessus les toits.

« Mariani est un type dangereux, non ? Ses gars, ils ont des armes de guerre, ils les pointent sur tout le monde.

— Ils gesticulent. Ils s’amusent entre eux et ils se prennent en photo. Ils aimeraient qu’en les voyant on ressente une peur physique. Mais depuis quinze ans qu’ils gesticulent ils n’ont jamais fait de victime, sinon par des débordements qui auraient eu lieu même sans eux. Les dégâts qu’ils font sont sans mesure avec la quantité d’armes qu’ils possèdent.

— Vous ne les prenez pas au sérieux ?

— Oh non ; mais quand on les écoute on devient horriblement sérieux, et c’est là le plus grave. Ce que les GAFFES disent depuis quinze ans a plus d’effet que leurs muscles un peu gras, que leurs armes de théâtre, que le nerf de bœuf qu’ils transportent dans leur voiture.

— La race ?

— La race c’est du vent. Un drap tendu en travers de la pièce pour un théâtre d’ombres. La lumière s’éteint, on s’assoit, et il ne reste plus que la loupiote qui projette les ombres. Le spectacle commence. On s’extasie, on applaudit, on rigole, on hue les méchants et on encourage les gentils ; on ne s’adresse qu’aux ombres. On ne sait pas ce qui se passe derrière le drap, on croit aux ombres. Derrière sont les vrais acteurs que l’on ne voit pas, derrière le drap se règlent les vrais problèmes qui sont toujours sociaux. Quand j’entends un type comme toi parler de la race avec ce tremblement héroïque dans la voix, j’en conclus que les GAFFES ont gagné.

— Mais je m’oppose à ce qu’ils pensent !

— Lorsqu’on s’oppose, on partage. Ta fermeté les réconforte. La race n’est pas un fait de la nature, elle n’existe que si on en parle. À force de s’agiter les GAFFES ont laissé croire à tout le monde que la race était celui de nos problèmes qui nous importait le plus. Ils brassent du vent et tout le monde croit que le vent existe. Le vent, on le déduit de ses effets, alors on suppose la race par le racisme. Ils ont gagné, tout le monde pense comme eux, pour ou contre, peu leur importe : on croit à nouveau en la division de l’humanité. Je comprends que mon Eurydice soit furieuse, et les haïsse avec tout son enthousiasme de Bab el-Oued : je l’ai sortie de ce que tu n’imagines pas, et eux ils veulent le reconstruire ici, comme là-bas.