— Mais que veulent-ils ?
— Ils veulent juste vouloir, et que cela soit suivi d’effet. Ils voudraient qu’on laisse libre cours aux hommes forts, ils voudraient un ordre naturel où chacun aurait sa place, et les places se verraient. Là-haut, au dix-huitième étage de la tour de Mariani, ils ont créé un phalanstère, qui est l’image rêvée dans la France de maintenant de ce qu’était la vie là-bas. L’usage de la force était possible, les lois on s’asseyait dessus en rigolant. On faisait ce qu’on avait à faire, en compagnie de types qu’on connaissait. La confiance se donnait en un clin d’œil, il suffisait de lire sur les visages. Les rapports sociaux étaient des rapports de forces, et on les voyait directement.
« Ils rêvent de former une meute, ils voudraient vivre comme un commando de chasse. Leur idéal perdu est celui du groupe de garçons dans la montagne, leurs armes sur le dos, autour d’un capitaine. Cela a existé en certaines circonstances ; mais un pays tout entier n’est pas un camp de scouts. Et il est tragique d’oublier qu’à la fin nous avons perdu. La force ne se donne jamais tort : quand son usage échoue, on croit toujours qu’avec un peu plus de force on aurait réussi. Alors on recommence, plus fort, et on perd encore, avec un peu plus de dégâts. La force ne comprend jamais rien, et ceux qui en ont usé contemplent leur échec avec mélancolie, ils rêvent d’y revenir.
« Là-bas tout était simple, notre vie reposait sur notre force : des types qui ne nous ressemblaient pas cherchaient à nous tuer. Nous aussi. Il nous fallait les vaincre ou leur échapper ; succès ou échec ; notre vie avait la simplicité d’un jeu de dés. La guerre est simple. Tu sais pourquoi la guerre est éternelle ? Parce qu’elle est la forme la plus simple de la réalité. Tout le monde veut la guerre, pour simplifier. Les nœuds où l’on vit, on veut finalement les trancher par l’usage de la force. Avoir un ennemi est le bien le plus précieux, il nous donne un point d’appui. Dans la forêt du Tonkin, nous cherchions l’ennemi pour enfin nous battre.
« Le modèle de résolution de tous les problèmes est la torgnole que l’on retourne au gamin, ou le coup de pied que l’on flanque au chien. Voilà qui soulage. À celui qui dérange, chacun rêve par la force de faire entendre raison, comme à un chien, comme à un enfant. Celui qui ne fait pas ce qu’on dit, il faut le remettre à sa place par la force. Il ne comprend que ça. Là-bas était le règne du bon sens par la torgnole qui est l’acte social le plus évident. Là-bas s’est effondré car on ne peut gouverner les gens en les prenant pour des chiens. Il est tragique d’oublier qu’à la fin nous avons perdu ; il est tragiquement stupide de penser qu’un peu plus de force aurait fait l’affaire. Mariani et ses types sont les orphelins inconsolés de la force, il est tragique de les prendre au sérieux car leur sérieux nous contamine. Ils nous obligent à parler de leurs fantômes, et ainsi nous les faisons réapparaître, et durer.
« Je comprends la colère d’Eurydice. Ce qu’elle voudrait en voyant Mariani c’est lui enfoncer un pieu dans le cœur, qu’il ne revienne plus jamais, qu’il disparaisse avec tous les fantômes qui l’accompagnent. Quand il vient ici, là-bas revient nous hanter, alors que nous passons notre vie à essayer de n’y plus penser. Je comprends la colère d’Eurydice, mais Mariani il m’a porté dans la forêt.
— Et ça suffit ? C’est peu.
— Où trouver plus ? L’amitié vient d’un seul geste, elle se donne tout d’un coup, et ensuite elle roule ; elle ne changera pas de trajectoire à moins qu’un gros choc ne l’en dévie. Le type qui t’a touché l’épaule à un certain moment, celui-là tu l’aimes pour toujours, bien plus que celui avec lequel tu parles chaque matin. Mariani m’a porté dans la forêt, et je sens encore dans ma jambe la douleur des secousses quand ce con trébuchait sur les racines. Il faudrait me couper la jambe pour que je ne le voie plus. J’ai été blessé, et lui a été blessé là où je suis intact. Nous nous voyons comme deux types abîmés qui savent pourquoi.
« Je n’aime pas ses gars, mais je sais pourquoi il traîne avec eux. Les vues politiques des GAFFES sont stupides, simplement stupides. Et je reconnais bien ce genre de stupidité, ils la tiennent de là-bas où jamais on n’a su gouverner. De Gaulle les traitait de braillards, les gens de là-bas, et sa perfidie avait souvent raison. Là-bas on braillait. Le pouvoir était ailleurs, on se reposait sur lui sans qu’il soit là, et quand ça tournait mal on demandait à l’armée. On ne savait pas gouverner, on ne savait même pas ce que c’était : on commandait, et à la moindre contradiction on giflait ; comme on gifle les enfants, comme on bat les chiens ; si le chien se rebiffait, s’il faisait mine de mordre, on appelait l’armée. L’armée c’était moi, Mariani, d’autres types comme ça dont beaucoup sont morts : nous nous efforcions de tuer le chien. Tu parles d’un métier. Mariani y a cru et il n’en guérit pas, et moi je crois que dessiner m’a sauvé. J’étais moins bon militaire mais je sauvais mon âme.
« Tueur de chiens, marmonna-t-il. Et quand les chiens mouraient, ils me regardaient avec des yeux d’hommes, ce qu’ils n’avaient jamais cessé d’être. Tu parles d’une vie. Si j’avais des enfants, je ne sais pas comment je pourrais le leur raconter. Mais je te dis ça, je ne sais pas si tu comprends ; tu comprends rien à la France, comme tout le monde.
— Encore elle, soupirai-je. Encore elle. »
La France m’exaspérait avec son grand F emphatique, le F majuscule comme le prononçait de Gaulle, et maintenant comme plus personne n’ose le prononcer. Cette prononciation du grand F, plus personne n’y comprend rien. J’en ai assez de ce grand F dont je parle depuis que j’ai rencontré Victorien Salagnon. J’en ai assez de cette majuscule de travers, mal conçue, que l’on prononce avec un sifflement de menace, et qui est incapable trouver toute seule son équilibre : elle penche à droite, elle tombe, ses branches asymétriques l’entraînent ; le F ne tient debout que si on le retient par la force. Je prononce le grand F à tout bout de champ depuis que je connais Victorien Salagnon, je finis par parler de la France majuscule autant que de Gaulle, ce menteur flamboyant, ce romancier génial qui nous fit croire par la seule plume, par le seul verbe, que nous étions vainqueurs alors que nous n’étions plus rien. Par un tour de force littéraire il transforma notre humiliation en héroïsme : qui aurait osé ne pas le croire ? Nous le croyions : il le disait si bien. Cela faisait tant de bien. Nous crûmes très sincèrement nous être battus. Et quand nous vînmes nous asseoir à la table des vainqueurs, nous vînmes avec notre chien pour montrer notre richesse, et nous lui donnâmes un coup de pied pour montrer notre force. Le chien gémit, nous le frappâmes encore, et ensuite il nous mordit.
La France se dit avec une lettre mal faite, aussi encombrante que la croix du Général à Colombey. On a du mal à prononcer le mot, la grandeur emphatique du début empêche de moduler correctement le peuple de minuscules qui la suit. Le grand F expire, le reste du mot se respire mal, comment parler encore ?
Comment dire ?
La France est une façon d’expirer.
Tout le monde ici pousse des soupirs, nous nous reconnaissons entre nous par ces soupirs, et certains las de trop de soupirs s’en vont ailleurs. Je ne les comprends pas ceux qui partent ; ils ont des raisons, je les connais, mais je ne les comprends pas. Je ne sais pas pourquoi tant de Français vont ailleurs, pourquoi ils quittent ce lieu d’ici que je n’imagine pas laisser, je ne sais pas pourquoi ils ont tous envie de partir. Pourtant ils s’en vont en foule, ils déménagent avec une belle évidence, ils sont presque un million et demi, cinq pour cent loin d’ici, cinq pour cent du corps électoral, cinq pour cent de la population active, une part considérable d’entre nous, en fuite.