Jamais je ne pourrais partir ailleurs, jamais je ne pourrais respirer sans cette langue qui est mon souffle. Je ne peux me passer de mon souffle. D’autres le peuvent, semble-t-il, et je ne le comprends pas. Alors je demandai à un expatrié, revenu quelques jours en vacances, juste avant qu’il ne reparte là où il gagnait beaucoup plus d’argent que je n’ose en rêver, je lui demandai : « Tu n’as pas envie de revenir ? » Il ne savait pas. « Tu ne regrettes pas la vie d’ici ? » Car je sais qu’ailleurs on aime la vie d’ici, ils le disent souvent. « Je ne sais pas, me répondit-il, l’œil vague, je ne sais pas si je reviendrai. Mais je sais (et là sa voix se fit ferme, et il me regarda en face) je sais que je serai enterré en France. »
Je ne sus quoi répondre tant j’étais surpris, encore que répondre ne soit pas le mot : je ne sus comment continuer d’en parler. Nous parlâmes d’autres choses, mais depuis j’y pense toujours.
Il vit ailleurs, mais veut être mort en France. J’étais persuadé que le corps mort, frappé d’ataraxie et de surdité, d’anosmie, d’aveuglement, et d’insensibilité générale, était indifférent à la terre où il se dissout. Je le croyais, mais non, le corps mort encore tient à la terre qui l’a nourri, qui l’a vu marcher, qui l’a entendu bredouiller ses premiers mots selon cette façon particulière de moduler le souffle. Bien plus qu’une façon de vivre, la France est une façon d’expirer, une façon de presque mourir, un sifflement désordonné suivi de minuscules sanglots à peine audibles.
La France est une façon de mourir ; la vie en France est un long dimanche qui finit mal.
Cela commence tôt pour un sommeil d’enfant. La fenêtre est brusquement ouverte, les volets poussés, et la lumière vient dedans. On sursaute en plissant les yeux, on voudrait se renfoncer sous le drap maintenant tout froissé par la nuit, qui ne correspond plus à la couverture, mais on nous demande de nous lever. On se lève les yeux bouffis, on avance à petits pas. Les tartines sont taillées dans un large pain, on les trempe, et ce spectacle est un peu dégoûtant. Il faut finir le grand bol que l’on porte à deux mains, et que l’on laisse longuement devant le visage.
Les habits neufs sont étendus sur le lit, ceux que l’on ne met pas souvent, pas assez pour les assouplir et les aimer mais il faut les mettre et veiller à ne pas les froisser ni les salir. Ils ne sont jamais tout à fait de la bonne taille car on ne les use pas et ils durent trop. Les chaussures sont trop étroites d’avoir été si peu portées, leurs bords non assouplis blessent les chevilles, et le tendon derrière, là où se trouent les chaussettes.
On est prêt. La gêne et les douleurs ne se voient pas, l’ensemble vu du dehors est impeccable, on ne peut nous faire aucun reproche. On passe le cirage sur les chaussures, déjà elles font mal, mais peu importe. On marchera peu.
On va à l’église ; on va à l’assemblée — « on » c’est personne en particulier. On va ensemble et cela serait dommage que l’on soit absent. On se lève, on s’assoit, on chante comme tout le monde, très mal, mais il n’est pas d’autre fuite que de n’être pas ensemble, alors on reste, et on chante, mal. Sur le parvis on échange des politesses ; les souliers font mal.
On achète des gâteaux que l’on fait ranger dans un carton rigide, blanc, très net. On tient le carton par le bolduc qui fait boucle au centre, dans un geste délicat. On avancera sans le secouer car dedans cohabitent de petits châteaux de crème, de caramel et de beurre. Ce sera l’achèvement du repas considérable qui déjà mijote.
C’est dimanche, les souliers font mal, on prend place devant l’assiette que l’on nous a désignée. Tout le monde s’assoit devant une assiette, tout le monde a la sienne ; tout le monde s’assoit avec un soupir d’aise mais ce soupir ce peut être aussi un peu de lassitude, de résignation, on ne sait jamais avec les soupirs. Personne ne manque, mais peut-être voudrait-on être ailleurs ; personne ne veut venir mais l’on serait mortifié si l’on ne nous invitait pas. Personne ne souhaite être là, mais l’on redoute d’être exclu ; être là est un ennui mais ne pas y être serait une souffrance. Alors on soupire et l’on mange. Le repas est bon, mais trop long, et trop lourd. On mange beaucoup, beaucoup plus que l’on ne voudrait mais l’on ressent du plaisir, et peu à peu la ceinture serre. La nourriture n’est pas qu’un plaisir elle est aussi matière, elle est un poids. Les souliers font mal. La ceinture s’enfonce dans le ventre, elle gêne le souffle. Déjà, à table, on se sent mal et on cherche de l’air. On est assis avec ces gens-là pour toujours et on se demande pourquoi. Alors on mange. On se le demande. Au moment de répondre, on avale. On ne répond jamais. On mange.
De quoi parle-t-on ? De ce que l’on mange. On le prévoit, on le prépare, on le mange : on en parle toujours, ce que l’on mange occupe la bouche de différentes façons. La bouche, en mangeant, on l’occupe à ne rien dire, on l’occupe pour ne plus pouvoir parler, à combler enfin ce tuyau sans fond ouvert sur dehors, ouvert sur dedans, cette bouche que l’on ne peut boucher, hélas. On s’occupe à la remplir pour se justifier de ne rien dire.
Les souliers font mal, mais sous la table cela ne se voit pas ; cela se sent juste alors c’est sans importance. On dénoue un peu la ceinture, soit discrètement, soit avec un gros rire. Sous la table les souliers font mal.
Ensuite vient la promenade. On la redoute car on ne sait où aller, alors on va en lieu très connu ; on espère marcher car ici on ne respire plus. La promenade se fera à pas hésitants, à pas réticents qui n’avancent pas, comme un dandinement qui trébuche à chaque pas. Rien n’est moins intéressant qu’une promenade du dimanche, tous ensemble. On n’avance pas ; les pas s’écoulent comme les grains paresseux du temps ; on fait semblant d’avancer.
On rentre enfin, faire un peu de sieste, pratiquée sur le dos et fenêtre ouverte. En se jetant sur le lit on jette les souliers, enfin, les souliers qui faisaient mal, on les arrache et on les lance en désordre au pied du lit. On défait le col, on ouvre la ceinture, on se couche sur le dos car le ventre est trop gonflé. Très lentement dehors la chaleur s’apaise.
Le cœur bat un peu trop fort, de cette agitation d’être monté jusqu’à la chambre, d’avoir dénoué trop vite ce qui entravait l’expansion du ventre et du cou, ce qui maintenait les orteils dans leur recroquevillement, de s’être jeté trop fort sur le lit avec un gros soupir. Les grincements du sommier ralentissent, et enfin on peut regarder la chambre silencieuse et le dehors apaisé. Le cou bat un peu trop fort, il pousse avec peine un sang trop sucré qui paresseusement s’écoule, un sang trop gras qui passe mal, qui glisse plus qu’il ne s’écoule. Le cœur est à la peine, il s’épuise en cet effort. Lorsqu’on était debout le sang coulait naturellement vers le bas, la marche lente l’aidait à bouger ; lorsqu’on était assis, à table, il s’échauffait des bavardages, et l’alcool volatil l’allégeait ; mais ainsi couché le sang trop épais s’étale, il fige, il engorge le cœur. Couché sur le dos dans une chambre, on meurt d’engorgement. On meurt sans drame d’immobilisation, d’engluement de sang gras, car dans les vaisseaux à l’horizontale rien ne circule. Le processus est long, chaque organe isolé se débrouillera, ils meurent chacun à leur tour.
Mourir en France est un long dimanche, un arrêt progressif du sang qui ne va plus nulle part ; qui reste où il est. L’origine obscure ne bouge plus, le passé s’immobilise, plus rien ne se meut. On meurt. C’est bien comme ça.