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Par la fenêtre ouverte se déploient les splendeurs adoucies du crépuscule. Les parfums floraux se déploient et se mêlent, le ciel que l’on voit tout entier est un grand plateau de cuivre que les oiseaux font vibrer à petits coups de baguettes enrobées de chiffon. Dans la pénombre mauve qui monte ils commencent de chanter. On était bien habillé, on n’a fait sur sa chemise aucune tache, on a tenu sa place sans déchoir, on a pris part à ce festin avec tous les autres. On crève maintenant d’un figement du sang, d’un lourd empâtement des vaisseaux qui bloque la circulation, d’un étouffement qui serre le cœur, et cela empêche de crier. De crier à l’aide. Mais qui viendrait ? Qui viendrait, à l’heure de la sieste ?

La France est une façon de mourir le dimanche après-midi. La France est une façon d’échouer de mourir au dernier moment. Car la porte explose ; des jeunes gens à tête ronde se précipitent dans la pièce ; ils coupent leurs cheveux si court qu’il n’en reste qu’un peu d’ombre autour de leur crâne, leurs épaules tendent leurs vêtements à craquer, leurs muscles saillent, ils portent des objets lourds et se déplacent en courant. Ils se précipitent dans la pièce. Derrière eux vient un homme plus âgé, plus maigre, qui donne des ordres en criant mais ne s’affole jamais. Il rassure car il voit tout, il dirige du doigt et de la voix, les loups autour de lui maîtrisent leur force. Ils se précipitent dans la pièce et l’on se sent mieux ; ils donnent de l’oxygène et l’on respire, ils déplient un lit mécanique, ils y allongent ce corps immobile tout près de mourir et l’emportent en courant. Ils poussent dans le couloir le lit à roulettes, le corps qui étouffe sanglé dessus, ils le portent dans l’escalier, ils l’installent dans la camionnette dont ils n’avaient pas coupé le moteur. Le lit mécanique est adapté à tous ces transports. Ils traversent la ville bien trop vite, la camionnette hurlante prend ses virages penchée, ils brûlent les feux, ils balayent les priorités d’un revers de main orgueilleux, ils ne suivent plus les règles puisqu’il n’est plus temps de suivre les règles.

À l’hôpital ils courent dans les couloirs, ils poussent devant eux le lit à roulettes où repose le corps qui étouffe, ils courent, ils ouvrent les doubles portes d’un coup de pied, ils bousculent ceux qui ne s’écartent pas assez vite, ils arrivent enfin dans la salle stérile où un homme masqué les attend. On ne le reconnaît pas car son visage est caché derrière le masque de tissu, mais on sait qui il est à sa posture : il est si tranquille, si sûr de savoir, que devant lui on ne sait plus ; on se tait. Il tutoie le chef des jeunes gens. Ils se connaissent. Il prend les choses en main. Autour de lui des femmes masquées lui passent des outils brillants. Il tranche l’artère sous le feu d’un projecteur qui ne fait pas d’ombres, il opère, il recoud l’estafilade à petits points, avec la troublante douceur d’un homme qui excelle aux travaux de femme.

On se réveille dans une chambre propre. Les jeunes hommes à tête ronde sont repartis vers d’autres gens qui étouffent. L’homme providentiel qui sait manier la lame et l’aiguille a baissé son masque sur son cou. Il rêve à la fenêtre en fumant une cigarette.

La porte s’ouvre sans bruit et une femme adorable en blouse blanche apporte sur un plateau un repas trop léger. Sur la vaisselle épaisse, ils semblent des jouets, le jambon sans gras, le pain en tranches étroites, le petit tas de purée, la part de gruyère, l’eau morte. Tous les jours la nourriture sera ainsi : transparente jusqu’à la guérison.

Avec leur chef plus maigre et plus âgé qu’eux, les jeunes gens athlétiques sont repartis en opération ; le maître sans visage, à qui ils ramènent des corps presque morts, presque sans vie, les sauve d’un simple geste.

La vie française va ainsi : toujours presque perdue, puis sauvée d’un coup de lame. Étouffée de sang, d’un sang qui s’épaissit jusqu’à ne plus bouger, et sauvée d’un coup, d’une giclée de sang clair qui jaillit de la blessure infligée.

Perdue, puis sauvée ; la France est une façon très douce de presque mourir, et une façon brutale d’être sauvé. Je comprends, sans être capable de l’expliquer, pourquoi il hésitait revenir, celui à qui je le demandais, l’expatrié qui vivait ailleurs sans vouloir revenir ici, et pourquoi il savait pourtant devoir être enterré ici.

Je ne la savais pas, cette mort-là, cette mort délicieuse et lente, et ce sauvetage brutal par des hommes qui se déplacent en courant, le sauvetage d’un coup de lame par un homme qui sait faire, et à qui on vouera une infinie reconnaissance ; je ne m’y attendais pas. Et pourtant, tout ce que l’on m’a raconté en France, tout ce que j’ai fait mien par cette langue qui me traverse, tout ce que je sais et qui fut dit, et écrit, et raconté par cette langue qui est la mienne, me prépare depuis toujours à croire être sauvé par l’usage de la force.

« Tu ne comprends rien à la France, me disait Victorien Salagnon.

— Mais si. Simplement, je ne sais comment le dire. »

Alors je me levais et l’embrassais, je l’embrassais sur ses joues cartonneuses de vieillard, un peu râpeuses de poils blancs qu’il ne coupait plus tout à fait aussi bien, je l’embrassais tendrement et le remerciais, et je rentrais, je rentrais à pied par les rues vides de Voracieux-les-Bredins, dans la neige toute gâchée de traces de pneus et de traces de pas. Quand je passais à côté d’une plaque de neige intacte, pelouses ou trottoirs pas encore empruntés, je la contournais pour ne pas l’abîmer. Je savais bien trop la fragilité de cet ordre blanc, qui de toute façon ne passerait pas la journée.

ROMAN V

La guerre en ce jardin sanglant

Il n’est pas de ville au monde que Salagnon détesta davantage que la ville de Saïgon. La chaleur y est chaque jour horrible, et le bruit. Respirer fait suffoquer, on croit l’air mêlé d’eau chaude, et si on ouvre la fenêtre par laquelle on a cru pouvoir se protéger, on ne s’entend plus parler, ni penser, ni respirer, le vacarme de la rue envahit tout, même l’intérieur du crâne ; et si on la referme, on ne respire plus, un drap mouillé se dépose sur la tête, et il serre. Les premiers jours qu’il était à Saïgon il ouvrit et ferma plusieurs fois la fenêtre de sa chambre d’hôtel puis renonça, et il restait étendu en caleçon sur son lit trempé, il essayait de ne pas mourir. La chaleur est la maladie de ce pays ; il faut s’y faire ou en crever. Il vaut mieux s’y faire et peu à peu elle se retire. On n’y pense plus et elle ne revient que par surprise, quand il faut fermer tous les boutons de sa veste d’uniforme, quand il faut faire un geste trop énergique, quand il faut porter le moindre poids, soulever son sac, monter un escalier ; la chaleur revient alors comme une ondée brutale qui mouille le dos, les bras, le front, et des taches sombres s’épanouissent sur la toile claire de l’uniforme. Il apprit à s’habiller légèrement, à ne rien fermer, à économiser ses actes, à faire des gestes amples de façon que sa peau ne touche pas sa peau.

Il n’aimait pas non plus la rue envahissante, le bruit qui ne laissait jamais en paix, la fourmilière de Saïgon ; car Saïgon lui paraissait une fourmilière où une infinité de gens qui se ressemblent s’agitaient en tous sens, sans qu’il comprenne leurs buts : militaires, femmes discrètes, femmes voyantes, hommes aux vêtements identiques dont il ne savait déchiffrer l’expression, cheveux noirs tous pareils, militaires encore, gens dans tous les sens, pousse-pousse, véhicules à traction humaine, et une activité insensée sur les trottoirs : cuisine, commerce, coiffure, taille des ongles de pied, raccommodage de sandales, et rien : des dizaines d’hommes accroupis vêtus d’habits usés, fumant ou pas, regardaient vaguement l’agitation sans que l’on sache ce qu’ils en pensaient. Des militaires en beaux uniformes blancs passaient allongés dans des pousse-pousse, d’autres s’attablaient aux terrasses de grands cafés, entre eux ou avec des femmes aux très longs cheveux noirs, certains à l’uniforme doré traversaient la foule à l’arrière d’automobiles qui s’ouvraient un passage à coups d’avertisseur, de menaces et de grondements de moteur, et derrière elles l’encombrement se reformait aussitôt. Il détesta Saïgon dès le premier jour, pour le bruit, la chaleur, pour tous les horribles envahissements dont elle était peuplée ; mais quand il fut hors de la ville, à quelques kilomètres dans la campagne, accompagné d’un officier sympathique qui voulait lui montrer les bourgades des alentours, plus calmes, plus reposantes, certaines munies de piscines et de restaurants agréables, quand il fut dans la rizière plate sous des nuages immobiles, il ressentit un tel silence, un tel vide, qu’il se crut mort ; il demanda d’écourter la promenade et de rentrer à Saïgon.