Il préféra Hanoï, car le premier matin où il s’y éveilla, ce fut par le bruit des cloches. Il pleuvait, la lumière était grise, et le froid du matin qui l’entourait lui fit croire qu’il était ailleurs, rentré, peut-être en France mais pas à Lyon, car à Lyon il ne voulait pas qu’on l’attende, il se crut en un autre endroit de France où il aurait été bien, un endroit vert et gris, un endroit imaginaire tiré de lectures. Il se réveilla tout à fait et ne transpira pas en s’habillant. Il avait rendez-vous au bar de l’hôtel, « après la messe », lui avait-on dit, la messe à la cathédrale, au bar du Grand Hôtel du Tonkin, étrange mélange de province française et de colonie lointaine. À Saïgon la lumière faisait plisser les yeux, d’un jaune clair surexposé parsemé de taches de couleurs ; à Hanoï elle était juste grise, d’un gris sinistre ou d’un beau gris mélancolique selon les jours, emplie de gens qui n’avaient d’habits que noirs. On circulait tout aussi mal dans les rues encombrées de marchandises, de carrioles, de convois, de camions, mais Hanoï travaillait, avec un sérieux dont ailleurs on se moquait un peu ; Hanoï travaillait sans jamais se distraire de son but, et même la guerre ici se livrait sérieusement. Les militaires étaient plus maigres, denses et tendus comme des câbles vibrants, le regard intense dans leurs orbites creusées par la fatigue ; ils allaient sans traîner, pressés, économes, sans rien d’inutile dans leurs gestes, comme si par là à chaque instant ils décidaient de leur vie et de leur mort. Vêtus d’uniformes usés d’une teinte vague, ils ne montraient jamais rien d’extrême-oriental ou de décoratif, ils allaient sans apprêt comme des scouts, des explorateurs, des alpinistes. On aurait pu les croiser dans les Alpes, au milieu du Sahara, dans l’Arctique, traversant seuls des étendues de cailloux ou de glace avec cette même tension dans le regard qui ne varie pas, cette même maigreur avide, cette même économie des gestes, car la justesse permet de survivre, et les erreurs ne le permettent pas. Mais ceci il le connut plus tard, il était déjà un autre ; le premier contact qu’il eut avec l’Indochine fut cet horrible coton trempé d’eau chaude qui remplissait tout Saïgon et qui l’étouffait.
La chaleur qui est la plaie de l’outre-mer avait commencé en Égypte, au moment où le Pasteur qui assurait les liaisons avec l’Indochine s’était engagé dans le canal de Suez. Le navire chargé d’hommes suivait au ralenti le sentier d’eau dans le désert. Le vent de mer était tombé, on n’était plus en mer, et il fit si chaud sur le pont qu’il devint dangereux de toucher les pièces métalliques. Dans les entreponts encombrés de jeunes gens qui n’avaient jamais vu l’Afrique, on ne respirait plus, on fondait, et plusieurs soldats s’évanouirent. Le médecin colonial les ranimait brutalement et les engueulait, pour leur faire comprendre : « Et maintenant, c’est chapeau de brousse tout le temps, et comprimés de sel, si vous ne voulez pas y passer bêtement. Ce serait trop con de partir à la guerre et de finir d’un coup de soleil, imaginez le rapport envoyé à vos familles. Si vous mourez là-bas, tâchez de mourir correctement. » À partir de Suez, un voile de mélancolie se déposa sur les jeunes gens entassés dans tous les espaces du bateau ; il leur apparut, seulement maintenant, qu’ils ne reviendraient pas tous.
La nuit on entendait de grosses éclaboussures au ras de la coque. La rumeur se répandit que des légionnaires désertaient. Ils plongeaient, nageaient, remontaient sur le bord du canal et partaient tout mouillés dans le désert obscur, à pied, vers un autre destin dont personne n’aurait de nouvelles. Des sous-officiers faisaient des rondes sur le pont pour les empêcher de sauter. Sur la mer Rouge la brise revint, évitant à tous de mourir écrasés par le soleil direct qui brille en Égypte. Mais à Saïgon la chaleur les attendait, sous une forme différente, étuve, bain de vapeur, cocotte à pression dont le couvercle resterait bien vissé tout le temps de leur séjour.
Au cap Saint-Jacques ils quittèrent le Pasteur et remontèrent le Mékong. Le nom l’enchanta, et le verbe ; « remonter le Mékong » : à les prononcer ensemble, verbe et nom, il ressentit le bonheur d’être ailleurs, d’entamer une aventure, sentiment qui s’évapora très vite. Le fleuve tout plat était sans ride ; il luisait comme une tôle que l’on aurait couverte d’huile brune, et dessus glissaient les chalands qui les transportaient, laissant derrière eux un gros bouillon sale. L’horizon rectiligne était très bas, le ciel descendait très bas, il blanchissait aux bords et des nuages blancs nets restaient fixés en l’air sans bouger. Ce qu’il vit était si plat qu’il se demanda comment ils pourraient y prendre pied et rester debout. Dans la benne du chaland les jeunes soldats épuisés de la traversée et de chaleur somnolaient sur leur sac, dans l’odeur douceâtre de vase qui montait du fleuve. Les types à l’arrière, en short, le torse bronzé, surveillaient la rive avec une mitrailleuse soudée sur un axe mobile ; ils ne disaient pas un mot. Le visage fermé, ils n’accordaient pas un regard à ces petits soldats tout neufs, à ce troupeau d’hommes clairs et propres dont ils assuraient la transhumance et dont bientôt manquerait la moitié. Salagnon ignorait encore que dans quelques mois il aurait ce même visage. Le moteur du chaland grondait sur l’eau, les plaques de blindage vibraient sous les hommes, et le bruit continu, énorme, se dissipait tout seul dans la largeur extrême du Mékong, car il ne rencontrait rien, rien de dressé contre quoi rebondir. Serré contre les autres, silencieux comme les autres, le cœur au bord des lèvres comme les autres, il eut pendant toute la remontée jusqu’à Saïgon le sentiment d’un enfer de solitude.
Il fut convoqué par une baderne de Cochinchine qui avait des idées arrêtées sur la conduite de la guerre. Le colonel Duroc recevait dans son bureau, allongé sur un sofa chinois, il servait du champagne qui restait frais tant que les glaçons n’avaient pas fondu. Son uniforme blanc magnifique, avec beaucoup de coutures dorées, le serrait un peu trop, et le ventilateur au-dessus de lui éparpillait sa sueur, et répandait dans la pièce son odeur de graisse cuite et d’eau de Cologne ; à mesure que dehors montait le jour tropical, en fentes éblouissantes à travers les persiennes closes, son odeur s’aggravait. Il lui montra quelque chose de tout petit, qui disparaissait entre ses doigts boudinés.
« Vous savez comment ils disent bonjour, ici ? Ils se demandent l’un à l’autre s’ils ont mangé du riz. Voilà le point exact où nous allons gagner, en appuyant de toutes nos forces là-dessus. »
Il serra ses doigts, ce qui les plissa, mais Salagnon comprit qu’il lui montrait un grain de riz.