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« Ici, jeune homme, il faut contrôler le riz ! s’enthousiasma-t-il. Car dans ce pays de famine tout se mesure par le riz : le nombre d’hommes, l’étendue des terres, la valeur des héritages et la durée des voyages. Cet étalon de tout pousse dans la boue du Mékong ; alors si nous contrôlons le riz qui s’échappe du delta, nous étouffons la rébellion, comme si nous privions l’incendie d’oxygène. C’est physique, c’est mathématique, c’est logique, tout ce que vous voulez : en contrôlant le riz, nous gagnons. »

La graisse de son visage estompait ses traits, lui donnant sans qu’il le veuille un air impassible et légèrement réjoui ; plisser les yeux, quelle qu’en soit la cause, lui faisait deux fentes annamites qui lui donnaient l’air de s’y connaître. Le pays était vaste, la population au mieux indifférente, ses soldats peu nombreux et son matériel vétuste, mais il avait des idées bien arrêtées sur la façon de gagner une guerre en Asie. Il vivait là depuis si longtemps qu’il s’y jugeait fondu. « Je ne suis plus tout à fait français, disait-il avec un petit rire, mais assez encore pour utiliser les calculs du deuxième bureau. Subtilité de l’Asie, précision de l’Europe : en mêlant le génie de chaque monde nous ferons de grandes choses. » De la pointe de son crayon il tapotait le rapport posé à côté du seau à champagne, et l’assurance du geste valait démonstration. Les chiffres disaient tout du circuit du riz : telle production dans les terres du delta, telle contenance des jonques et des sampans, telle consommation quotidienne des combattants, telle capacité de transport des coolies, telle vitesse de marche à pied. Si on intègre tout ça, il suffit de saisir un certain pourcentage de ce qui sort du delta pour serrer juste assez le tuyau à riz et étrangler le Viêt-minh. « Et quand ils crèveront de faim ils redescendront de leurs montagnes, ils viendront dans la plaine, et là, nous les écraserons, car nous avons la force. »

Cette merveilleuse baderne s’agitait en exposant son plan, le ventilateur tournait au-dessus de lui et diffusait son odeur humide, une odeur de fleuve d’ici, tiède et parfumé, légèrement écœurante ; derrière lui sur le mur la grande carte de Cochinchine grouillait de traits rouges, qui indiquaient la victoire aussi sûrement qu’une flèche indique son extrémité. Il conclut sa démonstration par un sourire de connivence qui eut un effet horrible : cela plissa tous ses mentons, et il en sortit un supplément de sueur. Mais cet homme avait le pouvoir de distribuer des moyens militaires. Il octroya d’un trait de plume au lieutenant Salagnon quatre hommes et une jonque pour remporter la bataille du riz.

Dehors, Victorien Salagnon plongea dans la résine fondue de la rue, dans l’air bouillant qui collait à tout, chargé d’odeurs actives et térébrantes. Certaines de ces odeurs il ne les avait jamais perçues, il ignorait même qu’elles existaient, à ce point envahissantes et riches qu’elles étaient aussi un goût, un contact, un objet, l’écoulement de matières volages et chantantes à l’intérieur de lui-même. Cela mêlait le végétal et la viande, cela pouvait être l’odeur d’une fleur géante qui aurait des pétales de chair, l’odeur qu’aurait une viande ruisselant de sève et de nectar, on rêve d’y mordre, ou pourrait s’en évanouir, ou vomir, on ne sait comment se comporter. Dans la rue flottaient des parfums d’herbes piquantes, des parfums de viandes sucrées, des parfums de fruits suris, des parfums musqués de poisson qui déclenchaient par contact une appétence qui ressemblait à de la faim ; l’odeur de Saïgon éveillait un désir instinctif, mêlé d’un peu de répulsion instinctive, et l’envie de savoir. Ce devaient être des odeurs de cuisine, car le long de la rue, dans des gargotes environnées de vapeurs, les Annamites mangeaient, assis à des tables écornées, tachées, très usées par trop d’usage et trop peu d’entretien ; les vapeurs autour d’eux provoquaient des écoulements de salive, les manifestations physiques de la faim, alors que tout ce qu’il sentait il ne l’avait encore jamais senti ; ce devait être leur cuisine. Ils mangeaient vite, dans des bols, ils aspiraient des soupes à grand bruit, ils piochaient des filaments et des morceaux à l’aide de baguettes qu’ils maniaient comme des pinceaux ; ils portaient tout prestement à leur bouche, ils buvaient, aspiraient, poussaient l’ensemble avec une cuillère de porcelaine, ils mangeaient comme on se remplit en gardant les yeux baissés, concentrés sur leurs gestes, sans rien dire, sans pause, sans échanger le moindre mot avec leurs deux voisins collés contre leurs épaules ; mais Salagnon savait bien qu’ils remarquaient sa présence, ils le suivaient malgré leur front toujours baissé ; de leurs yeux que l’on croit clos ils suivaient tous ses gestes à travers la vapeur odorante, ils savaient tous exactement où il était, le seul Européen de cette rue où il s’était un peu perdu, tournant au hasard plusieurs fois après le siège de l’armée navale, d’où il sortait, où on lui avait confié quatre hommes et le commandement d’une jonque en bois.

Tous ces Annamites attablés il ne savait pas comment s’adresser à eux, il ne savait pas interpréter leur visage, ils étaient serrés les uns contre les autres, ils baissaient les yeux sur leur bol, ils s’occupaient uniquement de manger, leur conscience réduite au trajet minuscule de la cuillère qui allait du bol tenu contre leurs lèvres à leur bouche toujours ouverte, qui aspirait avec un gargouillement de pompe. Il ne voyait pas comment dire un mot à quelqu’un, comment remarquer quelqu’un, l’isoler, lui parler à lui seul dans cette masse bruyante et pressée d’hommes occupés de manger, et de rien d’autre.

Une tête blonde bien raide dépassait de toutes les têtes aux cheveux noirs, toutes penchées sur leur bol, il s’approcha. Un Européen de grande taille mangeait en gardant le buste droit, un légionnaire en chemisette et tête nue, épaule contre épaule avec les Annamites mais personne en vis-à-vis, place vide où il avait posé son képi blanc. Il mangeait sans se hâter, il vidait ses bols un par un en marquant une pause entre chaque, où il buvait à une petite jarre de terre vernissée. Salagnon ébaucha un salut et s’assit devant lui.

« Je crois que j’ai besoin d’aide. J’aimerais manger, toutes ces choses me font envie, mais je ne sais quoi commander, ni comment faire. »

L’autre continua de mastiquer en gardant le dos droit, il but au goulot de sa petite jarre ; Salagnon insista avec courtoisie mais sans quémander, il était juste curieux, il voulait être guidé et demanda à nouveau au légionnaire comment s’y prendre ; les Annamites autour d’eux continuaient de manger sans relever la tête, leur dos arrondi, avec ce bruit d’aspiration qu’ils se forçaient à produire, eux si propres et discrets en toutes choses, sauf pour ce bruit qu’ils se forçaient à faire en mangeant. Les coutumes ont des mystères insondables. Quand l’un avait fini, il se levait sans relever les yeux et un autre prenait sa place. Le légionnaire désigna son képi sur la table.

« Déjà déjeuner deux », dit-il avec un fort accent.

Il but au goulot de sa jarre et elle fut vide. Salagnon soigneusement déplaça le képi.

« Eh bien déjeunons trois.

— Vous avez argent ?

— Comme un militaire qui sort du bateau avec sa solde. »

L’autre poussa un hurlement terrible. Cela ne fit pas bouger les Annamites occupés par leur soupe mais arriva un homme âgé, habillé de noir comme les autres. Un torchon sale passé dans sa ceinture devait être sa tenue de cuisinier. Le légionnaire lui débita toute une liste de sa voix énorme, et son fort accent s’entendait même en vietnamien. En quelques minutes arrivèrent des plats, des morceaux colorés que la sauce rendait brillants, comme laqués. Des parfums inconnus flottaient autour d’eux comme des nuages de couleurs.

« C’est rapide…

— Ils cuisent vite… Viets cuisent vite », éructa-t-il avec un gros rire en entamant une nouvelle jarre. Salagnon avait la même, il but, c’était fort, mauvais, un peu puant. « Choum ! Alcool de riz. Comme alcool patate mais avec riz. » Ils mangèrent, ils burent, ils furent ivres morts, et quand le vieux cuisinier pas très propre éteignit le feu sous la grosse poêle noire qui était son seul ustensile, Salagnon ne tenait plus debout, il baignait dans une sauce globale, salée, piquante, aigre, sucrée, qui l’engloutissait jusqu’aux narines et luisait sur sa peau inondée de sueur. Quand le légionnaire se leva il faisait presque deux mètres, avec une bedaine dans laquelle un homme normal, bien pelotonné aurait pu tenir ; il était allemand, avait vu toute l’Europe, et se plaisait bien en Indochine, où il faisait un peu chaud, plus chaud qu’en Russie, mais en Russie les Russes étaient pénibles. Son mauvais français râpait les mots et donnait à tout ce qu’il disait une étrange concision qui laissait plus à entendre qu’il ne disait vraiment.