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« Viens jouer maintenant.

— Jouer ?

— Chinois jouent tout le temps.

— Chinois ?

— Cholon, ville chinoise. Opium, jeu et beaucoup putes. Mais attention, reste avec moi. Si problème, tu cries : “À moi la Légion !”. Toujours marcher, même dans la jungle. Et si pas marcher, fait toujours plaisir à crier. »

Ils allèrent à pied et ce fut long. « Si on prend pousse-pousse, moteur explose », hurlait le légionnaire dans les rues bondées, constellées de petites lueurs, lampes, lanternes et bougies posées sur les trottoirs où bavardaient les Vietnamiens accroupis, en leur langue inconnue et instable, qui ressemblait au son des radios quand on tourne le condensateur, quand elles cherchent une station perdue dans l’éther.

Le légionnaire marchait sans même tituber, il était si massif que ses vacillements d’ivrogne restaient dans l’enveloppe de son corps. Salagnon s’appuyait sur lui, comme à un mur grâce auquel il se dirigerait à tâtons, craignant quand même d’être écrasé s’il venait à tomber.

Ils furent dans une salle illuminée et bruyante où l’on ne s’occupait absolument pas d’eux. Des gens vibraient agglutinés à de grandes tables où des jeunes femmes hautaines manipulaient des cartes et des jetons en parlant le moins possible. Quand le sort était jeté un arc de foudre parcourait l’assistance, tous les Chinois penchés se taisaient, leurs yeux plissés devenus à peine une fente, leurs cheveux encore plus noirs, plus dressés, plus pointus, couronnés d’étincelles bleues ; et quand la carte se retournait, quand la boule s’arrêtait, il y avait un spasme, un cri, un soupir poussé trop fort à la fois rageur et silencieux, et la parole revenait brusquement, toujours aiguë et hurlante, des hommes sortaient d’énormes liasses de billets de leur poche et les agitaient comme un défi, ou un recours, et les jeunes femmes impassibles ramassaient les jetons avec une palette à long manche qu’elles maniaient comme un éventail. On rejouait.

Le légionnaire joua ce qui restait d’argent à Salagnon, et le perdit ; cela les fit beaucoup rire. Ils voulurent changer de salle car derrière une double porte laquée de rouge on semblait jouer plus gros, des hommes plus riches et des femmes plus belles y entraient, en sortaient, cela les attira. Deux types vêtus de noir leur barrèrent le passage en simplement levant la main, deux types maigres dont on voyait chaque muscle et qui portaient chacun un pistolet passé dans la ceinture. Salagnon insista, il avança, et fut bousculé. Il tomba sur les fesses, furieux. « Mais qui commande ici ? » hurla-t-il avec une voix empâtée de choum. Les sbires restèrent devant la porte, les mains croisées devant eux, sans le regarder. « Qui commande ? » Aucun des joueurs ne tournait la tête, ils s’agitaient autour des tables avec des cris suraigus ; le légionnaire le releva et le reconduisit dehors.

« Mais qui commande alors ? C’est la France ici, non ? Hein ? Qui commande ? »

Cela faisait rire le légionnaire.

« Tu parles. Ici, on commande juste au restaurant. Et encore. Ils donnent ce qu’ils veulent. Viêt-minh commande, Chinois commandent ; Français mangent ce qu’on leur donne. »

Il le jeta dans un pousse, donna des instructions menaçantes à l’Annamite et Salagnon fut reconduit à son hôtel.

Au matin, il se réveilla avec mal au crâne, la chemise sale et le portefeuille vide. On lui dit plus tard que c’était peu de chose, que de telles soirées se terminent plutôt à flotter sur un arroyo, nu et égorgé, voire castré. Il ne sut jamais si c’était vrai ou si on se contentait de le raconter ; mais en Indochine jamais personne ne savait rien de vrai. Comme la laque que l’on applique couche à couche pour réaliser une forme, la réalité était l’ensemble des couches du faux, qui à force d’accumulation prenait un aspect de vérité tout à fait suffisant.

On lui donna quatre hommes et une jonque en bois, mais quatre cela comptait les soldats français. La jonque allait avec des marins annamites dont il eut du mal à évaluer le nombre : cinq, ou six, ou sept, ils étaient vêtus à l’identique et restaient longtemps sans bouger, ils disparaissaient sans prévenir pour réapparaître ensuite, mais on ne savait pas lesquels. Il lui fallut un peu de temps pour remarquer qu’ils ne se ressemblaient pas.

« Les Annamites nous sont plutôt fidèles, lui avait-on dit, ils n’aiment pas le Viêt-minh, qui est plutôt tonkinois ; mais méfiez-vous tout de même, ils peuvent être affiliés à des sectes, ou à une organisation criminelle, ou être de simples petits malfrats. Ils peuvent obéir à leur intérêt immédiat, ou à un intérêt lointain que vous ne comprenez pas, ils peuvent même vous rester fidèles. Rien ne pourra jamais vous le dire ; seulement d’être égorgé vous prouverait qu’ils trahissaient, mais ce sera un peu tard. »

Salagnon embarqué sur la mer de Chine apprit à vivre en short avec un chapeau de brousse, il bronza comme les autres, son corps se durcit. La grande voile en éventail se gonflait par sections successives, les membrures du navire grinçaient, il sentait jouer les poutres quand il s’appuyait au bastingage, quand il s’allongeait sur le pont à l’ombre de la voile, et cela lui donnait un peu mal au cœur.

Ils ne quittaient pas la côte des yeux, ils contrôlaient les chalands de riz qui cabotaient entre les localités du delta, ils contrôlaient des villages posés sur le sable, quand il y avait du sable, sinon posés sur des pilotis plongés sur la boue du rivage, juste au-dessus des vagues. Ils trouvaient parfois un vieux fusil à pierre, qu’ils confisquaient comme on confisque un jouet dangereux, et quand un chaland de riz ne possédait pas les autorisations, ils le coulaient. Ils embarquaient les coolies et les posaient au rivage, ou alors quand ils n’en étaient pas trop loin, ils les jetaient à l’eau et les laissaient revenir à la nage, en les encourageant avec de gros rires, penchés par-dessus le bastingage.

Ils vivaient torse nu, ils nouaient un foulard autour de leur tête, ils ne lâchaient plus les sabres d’abattis qu’ils accrochaient à leur ceinture. Debout sur le bastingage, retenus aux drisses de la voile, ils se penchaient au-dessus de l’eau en se faisant une visière de leur main, dans une très belle pose qui ne permettait pas de voir loin mais les amusait beaucoup.

Les villages de la côte étaient faits de paillotes à claire-voie, construites de bambou couvert de chaume, posées sur des piliers maigres dont pas un seul n’était droit. Ils n’y voyaient pas souvent d’hommes, on les disait en mer, à la pêche, ou dans la forêt là-haut à la recherche de bois, ils reviendraient plus tard. Sur la plage, au-dessus de bateaux très fins que l’on tirait le soir, séchaient sur des fils de petits poissons ; ils dégageaient une odeur épouvantable qui faisait tout de même saliver, imprégnant l’air des villages, la nourriture, le riz, et aussi le groupe de marins annamites qui dirigeaient la jonque sans rien dire.