D’un village on leur tira dessus. Ils remontaient le vent, ils passaient au ras de la plage, un coup de feu partit. Ils ripostèrent à la mitrailleuse, ce qui fit s’effondrer une cabane. Ils virèrent de bord, débarquèrent dans l’eau peu profonde, enthousiastes et méfiants. Dans une paillote ils trouvèrent un fusil français, et une caisse de grenades à moitié vide marquée de caractères chinois. Le village était petit, ils le brûlèrent entier. Cela brûlait vite, comme des cagettes remplies de paille, cela ne leur donnait pas l’impression de brûler des maisons, juste des cabanes, ou des meules qui donnent très vite une boule de flammes vives, qui ronflaient et craquaient puis s’effondraient en cendres légères. Et puis les villageois ne pleuraient pas. Ils restaient serrés sur la plage, des femmes, des petits enfants et des gens âgés, manquaient tous les jeunes hommes. Ils baissaient la tête, ils marmonnaient mais à peine, et seules quelques femmes piaillaient sur un ton très aigu. Tout ceci ressemblait si peu à la guerre. Rien de ce qu’ils faisaient ne ressemblait à une exaction, à un tableau d’histoire où les villes brûlent. Ils cassaient juste des cabanes ; un village entier de cabanes. Ils regardaient les flammes, leurs pieds enfoncés dans le sable, les paillotes s’effondraient avec des brasillements de paille, et la fumée se perdait dans le ciel très vaste et très bleu. Ils n’avaient tué personne. Ils rembarquèrent en laissant derrière eux des pieux noircis qui dépassaient de la plage.
Avec les grenades chinoises ils pêchèrent dans un arroyo. Ils ramassèrent à la main le poisson mort qui flottait, et les marins le cuisirent avec un piment si fort qu’ils pleuraient à seulement le sentir, qu’ils hurlèrent à le manger, mais aucun ne voulut rien laisser ; ils se rincèrent la bouche de vin tiède entre deux bouchées et nettoyèrent le grand plat où ils mangeaient tous ensemble, les quatre soldats en short et le lieutenant Salagnon. Ils s’endormirent malades et ivres et les marins annamites assurèrent la manœuvre sans rien dire, ils les emmenèrent au large où ils vomirent, ils allèrent jusqu’en pleine mer où la brise les dessoûla. En se réveillant, la première pensée de Salagnon fut que ses marins lui étaient fidèles. Il leur sourit un peu bêtement, et il passa le reste de la journée à dissiper en silence son mal de tête.
Ils trouvèrent le Viêt-minh au détour d’une crique. Une file d’hommes vêtus de noir déchargeaient une jonque, chacun portant une caisse verte sur la tête, avec de l’eau jusqu’à la poitrine. Un officier en uniforme clair donnait des ordres sur la plage, un planton à côté de lui prenait des notes sur une écritoire ; les hommes en noir traversaient la plage en portant leur caisse et disparaissaient derrière la dune, comme un mirage dans l’air ondulant de chaleur. Les cinq Français se réjouirent. Ils hissèrent un drapeau noir confectionné avec un pyjama viet et foncèrent sur la jonque amarrée. L’officier les désigna, cria, des soldats coiffés du casque de latanier jaillirent de la dune, se jetèrent dans le sable, et mirent en batterie un fusil mitrailleur. Les balles hachèrent le bastingage, bien en ligne ; ils n’entendirent la rafale qu’après les impacts. Un obus de mortier s’éleva de la jonque et explosa dans l’eau, devant eux. Une autre rafale de fusil mitrailleur déchira l’avant de leur voile, brisant les renforts de bois. Les marins annamites lâchèrent les drisses, se mirent à l’abri du bastingage abîmé. Salagnon posa le sabre d’abattis qui le gênait et prit son revolver dans son étui de toile. Une nouvelle volée de balles s’incrusta dans leur mât, leur jonque trembla, la voile laissée à elle-même faseyait, elle ne les poussait plus, ils allaient sur leur erre, ils allaient s’échouer sur la plage. Les Annamites échangèrent quelques mots. L’un posa une question, Salagnon crut reconnaître une question, bien qu’il soit difficile de le deviner dans une langue à tons. Ils hésitèrent. Salagnon arma son revolver. Ils le regardèrent puis saisirent les drisses, reprirent le gouvernail et virèrent de bord. La voile se gonfla brusquement, la jonque fit un bond, ils s’éloignèrent. « Rien de cassé ? demanda Salagnon. — Tout va bien, mon lieutenant », dirent les autres en se relevant. À la jumelle ils virent les hommes en noir continuer de décharger les caisses. Ils ne se dépêchaient pas davantage, le planton notait tout sur son écritoire, la file d’homme portant des caisses passa jusqu’au dernier derrière la dune. « Je crois que nous ne leur faisons pas peur », soupira celui qui regardait à la jumelle.
Ils virent de loin l’autre jonque appareiller sans hâte et disparaître derrière un repli de côte ; ils jetèrent à l’eau le drapeau noir, les foulards de tête, les fusils du siècle précédent qu’ils avaient confisqués, ils rangèrent les sabres d’abattis dans leur équipement de brousse. Les marins annamites manœuvraient habilement malgré les trous dans la voile. Ils revinrent au port de l’armée navale où l’on ne parlait plus de la bataille du riz. Ils rendirent la jonque.
« C’est pas très sérieux votre histoire de pirates. — C’était l’idée de Duroc, à Saïgon. — Duroc ? Plus là. Renvoyé en France. Rongé de palu, imbibé d’opium, alcoolique au dernier degré. Un crétin à l’ancienne. On vous envoie à Hanoï. La guerre, c’est là-bas. »
À Hanoï, le colonel Josselin de Trambassac affectait le genre noble, gentilhomme aux goûts cisterciens, chevalier de Jérusalem en son krak face à la marée sarrasine ; il travaillait dans un bureau nu, devant une grande carte du Tonkin collée sur une planche, tenant debout sur trois pieds. Des épingles colorées marquaient l’emplacement des postes, une forêt de piquants couvrait la Haute-Région et le Delta. Quand un poste était attaqué il traçait une flèche rouge contre lui, quand un poste tombait il ôtait l’épingle. Les épingles ôtées il ne les réutilisait pas, il les gardait dans une boîte fermée, un plumier de bois de forme allongée. Il savait que déposer une épingle dans ce plumier signifiait déposer au tombeau un jeune lieutenant venu de France, et quelques soldats. Des supplétifs indigènes aussi, mais eux pouvaient s’échapper, disparaître, et revenir à leur vie d’avant, tandis que son lieutenant et ses soldats, eux, ne revenaient pas, une fois leurs corps oubliés quelque part dans la forêt du Tonkin, dans les décombres fumants de leur poste. La dernière attention que l’on pouvait leur porter était de garder l’épingle dans le plumier de bois, qui se remplirait bientôt d’épingles identiques ; et de temps en temps, les compter.
Trambassac ne portait jamais l’uniforme de son rang, il n’apparaissait qu’en treillis léopard, très propre, serré par une ceinture de toile effilochée, les manches retroussées sur ses avant-bras craquelés par le soleil. Son grade n’apparaissait que par les barrettes sur sa poitrine, comme en opération, et aucune tache de sueur ne brunissait ses aisselles, car cet homme maigre ne suait pas. Il recevait dos à la fenêtre éblouissante et on le voyait comme une ombre, une ombre qui parle : assis devant lui, face à la lumière, on ne pouvait rien cacher. Salagnon avait un peu relâché sa pose, car l’autre le lui avait ordonné, et il attendait. L’oncle en retrait dans un fauteuil d’osier ne bougeait pas.
« Vous vous connaissez, je crois. »
Ils acquiescèrent, à peine, Salagnon attendait.
« On m’a parlé de vos aventures de corsaire, Salagnon. C’était stupide, et surtout inefficace. Duroc n’était qu’une baderne de bureau, il traçait des flèches sur une carte, dans une chambre close ; et quand il avait bien colorié ses flèches, il les voyait bouger tant il était imprégné d’opium ; et de whisky entre deux pipes. Mais dans cette équipée idiote, vous avez été débrouillard et vous êtes resté vivant, deux qualités que nous considérons ici au plus haut point. Vous êtes au Tonkin maintenant, et c’est la vraie guerre. Nous avons besoin d’hommes débrouillards qui restent vivants. Ce capitaine qui vous connaît a bien voulu vous recommander. J’écoute toujours ce que disent mes capitaines, car la guerre, c’est eux. »