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Ses yeux jaunes luisirent dans l’ombre. Il se tourna vers l’oncle dans son fauteuil d’osier, qui dans l’ombre ne bougeait pas, ni ne disait rien. Il continua.

« Nous ne sommes pas à Koursk, ni à Tobrouk, là où manœuvraient des milliers de chars sur des champs de mines, là où les hommes ne comptaient qu’à partir du million, où ils mouraient en masse par hasard, sous des tapis de bombes. Ici, c’est une guerre de capitaines où l’on meurt au couteau, comme dans la guerre de Cent Ans, la guerre des Xaintrailles et des Rais. Au Tonkin, l’unité de compte c’est le groupe, quelle que soit sa taille, et ce sont plutôt de petits groupes ; et au centre, l’âme du groupe, l’âme collective des hommes, c’est le capitaine qui les emporte et qu’ils suivent aveuglément. C’est le retour à l’ost, lieutenant Salagnon. Le capitaine et ses féaux, quelques preux qui partagent ses aventures, leurs écuyers et leur piétaille. Les machines ici ne comptent guère, elles servent surtout à tomber en panne. Est-ce bien ça, capitaine ?

— Si vous voulez, mon colonel. »

Il demandait toujours l’avis de l’oncle, semblant s’en moquer, et cherchant une approbation qui ne venait jamais ; après un temps, il continuait.

« Je vous propose donc de fonder une compagnie et de partir à la guerre. Recrutez des partisans sur les îles de la baie d’Along. Là-bas ils n’ont pas peur du Viêt-minh, ils n’en n’ont jamais vu. Ils ne savent pas ce que “communiste” veut dire ; alors ils nous soutiennent. Recrutez-les, nous vous armons, et partez en guerre dans la forêt avec eux.

« Nous ne sommes pas d’ici, Salagnon. Le climat, le sol, le relief, rien ne nous convient. C’est pour ça qu’ils nous étrillent, ils connaissent le terrain, ils savent vivre dessus et s’y fondre. Recruter des partisans, ce sera porter le fer chez eux, les battre sur ce terrain qu’ils connaissent à l’aide de gens qui le connaissent autant qu’eux. »

Dans l’ombre, l’osier craqua. Le colonel découvrit lentement ses dents qui brillèrent dans le contre-jour.

« Conneries ! grommela l’oncle. Conneries !

— Le franc-parler est la langue naturelle des capitaines, et nous l’acceptons volontiers. Mais voudriez-vous préciser au lieutenant Salagnon ce que vous voulez dire ?

— Mon colonel, il n’y a que les fascistes pour croire à l’esprit des lieux, à l’enracinement de l’homme dans un sol.

— Moi j’y crois, sans pour autant être… fasciste, comme vous dites.

— Bien sûr que vous y croyez. Votre nom, j’imagine que vous le tenez du Moyen Âge, il doit exister un coin de France qui le porte ; mais ce sol n’émet aucune vapeur qui modifierait l’esprit et renforcerait le corps.

— Si vous le dites…

— Les Tonkinois ne connaissent pas plus la forêt que nous. Ce sont des paysans du delta, ils connaissent leur maison, leur rizière, rien d’autre. Et ces montagnes où vit l’organisation armée, ils ne les connaissent pas plus que nous. Ce qui fait qu’ils nous étrillent, c’est leur nombre, leur rage, et leur habitude de la misère ; et surtout leur obéissance absolue. Quand nous pourrons comme eux rester trois jours entiers dans un trou sur l’ordre de nos supérieurs, en silence dans la boue, à manger en tout et pour tout une boule de riz froid, quand nous pourrons jaillir de ce trou au coup de sifflet pour nous faire tuer s’il le faut, eh bien nous serons comme eux, nous aurons ce que vous appelez la connaissance du terrain, et nous les battrons.

« Et même si c’étaient des hommes de la forêt, je prétends qu’un homme entraîné, motivé, conscient, un type qui a appris d’une façon intensive, vit mieux dans la jungle que celui qui la fréquente depuis l’enfance sans y faire attention. Les Viets ne sont pas des Indiens, ce ne sont pas des chasseurs. Ce sont des paysans cachés dans les bois, aussi perdus et mal à l’aise que nous, aussi fatigués, aussi malades. Je connais la forêt mieux que la plupart d’entre eux parce que je l’ai apprise, en acceptant la faim, le silence et l’obéissance. »

Les yeux de chat — ou de serpent — du colonel étincelèrent.

« Eh bien lieutenant, vous voyez ce qu’il vous reste à faire. Recrutez, éduquez, et revenez-nous avec une compagnie d’hommes entraînés à l’obéissance, à la faim et à la forêt. Si c’est la pénurie qui crée le guerrier, vu les moyens du corps expéditionnaire, c’est quelque chose que nous pouvons vous fournir. »

Il sourit de ses dents qui brillaient, et chassa d’une pichenette l’ombre d’une poussière sur son treillis impeccable. Ce geste valait pour un congé, il signifiait qu’il était temps de rompre. Josselin de Trambassac avait le sens des durées, il sentait toujours quand l’élégance exigeait que l’on arrête, car tout le nécessaire avait été dit. Le reste, chacun devait le savoir ; tout dire était une faute de goût.

Salagnon sortit, suivi de l’oncle qui salua mollement et claqua la porte. Dans le long couloir ils marchèrent en regardant le carrelage, mains dans le dos. Ils croisaient des plantons chargés de dossiers, des officiers bronzés à qui ils envoyaient une esquisse de salut, des boys annamites en vestes blanches qui se rangeaient à leur passage, des prisonniers en pyjama noir qui passaient toute la journée la serpillière. Dans ce couloir bordé de portes identiques marquées d’un numéro, résonnaient des bruits de pas, des raclements de meubles que l’on bouge, un murmure constant de voix, un cliquetis de machines à écrire et des froissements de papier, des éclats de colère et des ordres brefs, et le claquement des chaussures sur les marches de ciment, que les plantons et les officiers montaient et dévalaient toujours quatre à quatre ; dehors, des moteurs démarraient, cela faisait trembler les murs puis ils s’éloignaient. Une ruche, pensa Salagnon, une ruche, le centre de la guerre où tout le monde s’efforce d’être moderne, rapide et sans fioritures. Efficace.

L’oncle lui posa une main rassurante sur l’épaule. « Là où tu vas, ce sera un peu difficile mais pas dangereux. Profites-en. Apprends. J’ai la Jeep. Si tu veux, je t’emmène au train d’Haïphong. »

Salagnon acquiesça ; ce long couloir lui tournait la tête. Le bâtiment moderne résonnait d’échos, les portes s’alignaient à l’infini, toutes pareilles sauf l’étiquette, elles s’ouvraient et se refermaient au passage d’hommes chargés de dossiers, d’énormément de dossiers, écluses réglées du fleuve de papier qui alimentait la guerre. La guerre nécessitait encore plus de papier que de bombes, on pourrait étouffer l’ennemi sous cette masse de papier que l’on utilisait. Il fut reconnaissant que son oncle lui propose de l’emmener.

Il alla chercher le laissez-passer pour le train d’Haïphong mais se trompa de porte. Celle-là était entrouverte et il la poussa ; il resta sur le seuil car dedans il faisait sombre, les volets tirés, et une odeur de pisse ammoniaquée imprégnait cette ombre. Un lieutenant en treillis sale, vareuse ouverte jusqu’au ventre, se précipita sur lui. « T’as rien à foutre ici ! » aboya-t-il, sa main noircie en avant, il frappa sa poitrine, il le repoussa, ses yeux trop ouverts flamboyaient d’une lueur folle. Il referma la porte en la claquant. Salagnon resta là, le nez contre le bois. Il entendait dans la pièce des chocs rythmés, comme si on tapait avec un bâton sur un sac rempli d’eau. « Viens, dit l’oncle. Tu t’es trompé. » Salagnon ne bougeait pas. Il insista : « Hé ! Ne reste pas là ! » Salagnon se tourna vers lui, puis lui parla très lentement. « Je crois que j’ai vu un type tout nu, pendu par les jambes, à l’envers. — Tu as cru. Mais on ne voit pas bien dans les bureaux obscurs. Surtout à travers les portes fermées. Viens. »