Il lui mit la main sur l’épaule et l’entraîna. Dehors, sur le grand terrain nu de la base s’alignaient des chars, des camions bâchés, des canons au fût dressé. Des officiers en Jeep sillonnaient les alignements de matériel, ils sautaient toujours de leur véhicule avant qu’il ne s’arrête, et remontaient toujours d’un bond. La base tourbillonnait, vrombissait, personne ne marchait car ici on court, à la guerre on court, c’est un précepte de l’Asie en guerre, un précepte de l’Occident qui construit les machines, la vitesse est l’une des formes de la force. Des files de soldats ployant sous leurs armes se dirigeaient en trottinant vers des camions bâchés, qui aussitôt pleins démarraient ; des parachutistes au pas de course, avec leurs sacs pendants qui leur battaient les jambes, allaient au loin vers les Dakota au nez rond, porte ouverte, dont les hélices tournaient déjà. Tout le monde courait sur la base, et Salagnon aussi, d’un pas vif derrière son oncle. Toute cette force, pensait-il, notre force : nous ne pourrons plus rien perdre. Au milieu de la grande cour, au bout d’un très haut mât, pendait le drapeau tricolore qu’aucun vent n’agitait. Au pied de ce mât, dans un carré de barbelés, des dizaines d’Annamites accroupis attendaient sans un geste. Ils ne parlaient pas entre eux, ne regardaient rien, ils restaient là. Des soldats armés les gardaient. La roue de la base tournait, et ce carré d’hommes accroupis en était le moyeu vide. Salagnon gagné par l’agitation ne pouvait en détourner son regard. Il vit des officiers portant une cravache de roseau revenir plusieurs fois, faire lever les Annamites par rangées et les mener dans le bâtiment. Les autres ne bougeaient pas, les soldats continuaient leur ronde, l’agitation autour continuait dans une cacophonie rassurante de moteurs, de cris, de claquements de pas coordonnés. La porte de la caserne se refermait sur les petits hommes habillés d’un pyjama noir. Ils marchaient avec une grande économie de gestes. Salagnon ralentissait, fasciné par ce carré immobile ; son oncle revint sur ses pas.
« Laisse. C’est des Viets, des suspects, des gens arrêtés. Ils sont là, ils sont prisonniers.
— Ils vont où ?
— Ne t’en occupe pas. Laisse-les. Cette base ne vaut rien. Une caricature de force. Nous, nous sommes dans la forêt, et nous nous battons. Et proprement, car nous risquons notre peau. Le risque lave notre honneur. Viens, laisse ce qui se passe ici ; tu es avec nous. »
Il l’embarqua dans la Jeep cabossée qu’il conduisait avec brusquerie.
« Ils faisaient quoi, dans le bureau fermé ?
— J’aimerais ne pas te répondre.
— Réponds-moi quand même.
— Ils produisent du renseignement. Le renseignement, ça se produit à l’ombre, comme le champignon ou l’endive.
— Des renseignements sur quoi ?
— Le renseignement, c’est ce qu’un type dit quand on le force à le dire. En Indochine cela ne vaut rien. Je ne sais même pas s’ils ont un mot pour dire “vérité” dans leur langue à tons. Ils disent toujours ce qu’ils doivent dire, en toutes circonstances, c’est pour eux une question de bienséance ; et ici la bienséance est la matière même de la vie. Le renseignement, c’est le cambouis de la guerre, le truc sale qui tache quand on le touche ; et nous dans la forêt, nous n’avons pas besoin de cambouis, juste de sueur.
— Il a l’air propre, Trambassac.
— Trambassac, il n’a que son treillis de propre. Propre et usé à la fois. Tu ne te demandes pas comment il fait ? Il le lave à la machine avec de la pierre ponce. Sinon il se déplace en avion et ne salit rien de plus que ses semelles. C’est de son bureau qu’il nous envoie en opération. Dans ce pays-là, nos vies dépendent de gens très bizarres. Le commandement français est aussi dangereux pour nous que l’oncle Ho et son général Giap. Ne compte que sur toi. Tu tiens ta vie entre tes mains. Tâche d’y faire attention. »
Il embarqua au port d’Haïphong, qui est une ville noircie de fumées, sans beauté ni grâce ; on y travaille comme en Europe, charbonnages, débardage, embarquement de bois et de caoutchouc, débarquement de caisses d’armes, de pièces d’avions et de véhicules. Tout passe par le train blindé du Tonkin qui saute régulièrement sur son trajet. Saboter les voies est l’action la plus simple de la guerre révolutionnaire. On imagine bien la scène vue du ballast, à plat ventre : dérouler les fils, placer le plastic, guetter l’arrivée du convoi. Mais Salagnon se l’imagina d’en haut cette fois-ci, du train, de la plate-forme derrière des sacs de sable où des Sénégalais torse nu manœuvraient de grosses mitrailleuses. Avec un sourire un peu contraint, ils pointaient les gros canons perforés sur tout ce qui pourrait, le long de la voie, cacher un homme ; ils manipulaient de longues bandes de cartouches dont le poids faisait saillir leurs muscles. Cela rassurait Salagnon : les balles grosses comme un doigt pouvaient faire exploser un torse, une tête, un membre, et ils pourraient en envoyer des milliers à la minute. Rien n’explosa, le train roulait au pas, il parvint à Haïphong. Il embarqua. Une jonque chinoise faisait la liaison avec les îles. Des familles voyageaient sur le pont avec des poulets vivants, des sacs de riz et des corbeilles de légumes. Ils accrochèrent des nattes pour faire de l’ombre, et sitôt en mer allumèrent des braseros pour la cuisine.
Salagnon se déchaussa et laissa pendre ses pieds nus le long du bordage ; la jonque construite comme une caisse glissait sur l’eau limpide, on devinait le fond à travers un voile céruléen froissé de vaguelettes, des nuages très blancs flottaient très haut, tourbillons de crème posés sur une tôle bleue ; le navire en bois volait sans efforts, avec des grincements de fauteuil à bascule. Autour d’eux les îlots rocheux sortaient brusquement de la baie, doigts pointés vers le ciel, avertissements entre lesquels le grand navire glissait sans encombre. La traversée fut paisible, le temps merveilleux, une brise de mer dissipait la chaleur, ce furent les heures les plus délicieuses de tout son séjour en Indochine, heures sans crainte où il ne fit rien que regarder le fond à travers l’eau claire, et voir défiler des îlots abrupts où s’accrochaient des arbres en déséquilibre. Assis sur le pont, les jambes passées dans les ajours de la rambarde, il se sentait sur la véranda d’une maison de bois, et le paysage défilait dessus, dessous, autour, pendant qu’en lui, enveloppé du grésillement délicat de l’huile chaude, venaient comme des caresses les merveilleux parfums de la cuisine qu’ils font. Les familles qui voyageaient ne regardaient pas la mer, les gens restaient accroupis en rond et mangeaient, ou bien somnolaient, se regardaient les uns les autres sans trop se parler, s’occupaient des animaux vivants qu’ils transportaient. La jonque a son confort, elle ne fait pas penser à la navigation, on y est loin de la mer. Les Chinois n’aiment pas vraiment la mer, ils s’en accommodent ; s’il faut vivre là, ils le font, et bâtissent des maisons qui flottent. Ils construisent leurs bateaux avec poutres, cloisons, planchers, des fenêtres et des rideaux. S’ils habitent près de l’eau, un fleuve, un port, une baie, leurs bateaux stationnent et sont le prolongement des rues, ils habitent là ; cela flotte et c’est tout. Il traversa la baie d’Along dans une rêverie parfumée.
À Ba Cuc, perdu dans le labyrinthe de la baie, dernier village où flottait un drapeau tricolore, un officier l’accueillit avec une poignée de main fort peu militaire. Il lui remit une caisse blindée contenant la solde des partisans, deux autres contenant fusils et munitions, le salua à nouveau très vite et monta sur la jonque quand elle repartit.
« C’est tout ? hurla Salagnon du ponton.
— On viendra vous chercher, répondit-il en s’éloignant.
— Comment je m’y prends ?