— Vous verrez bien… »
Le reste se perdit dans la distance, le grincement des planches du ponton, le bruit d’éventail de la voile étayée qui se déployait. Salagnon resta assis sur son bagage tandis qu’autour de lui on transbordait des sacs de riz et des cages de poulets vivants. Il était seul sur une île, assis sur une caisse, il ne voyait pas bien où aller.
Il sursauta au claquement de talons ; au salut prononcé avec un fort accent, il ne comprit rien, sinon le mot « lieut’nant », prononcé sans e, avec une petite saccade autour du t. Un légionnaire d’âge mûr se tenait dans une pose réglementaire, impeccable ; et même excessive. Tout raide, menton levé, il en tremblait, les yeux embrumés, la lèvre mouillée d’un peu de salive ; et le garde-à-vous seul assurait son équilibre.
« Repos », dit-il, mais l’autre resta raide, il préférait.
« Soldat Goranidzé, annonça-t-il, je suis votre ordonnance. Je dois vous conduire dans l’île.
— L’île ?
— Celle que vous commanderez, mon lieutenant. »
Commander une île lui plaisait bien. Goranidzé l’y emmena dans une barque à moteur qui pétaradait, empêchait de parler, et laissait derrière eux un nuage noir qui mettait du temps à se dissiper. Sur un piton rocheux il lui désigna une villa accrochée à la falaise. En béton, faite de lignes horizontales et de grandes fenêtres, elle était récente mais déjà décrépite ; fixée au calcaire elle surplombait l’eau de très haut.
« Votre maison », hurla-t-il.
On y abordait par une plage où des pêcheurs raccommodaient leurs filets étalés au soleil ; ils aidèrent à échouer la barque et déchargèrent les caisses qu’apportaient Salagnon et son ordonnance. On montait à la villa par un sentier dans la falaise, dont certaines parties à pic avaient été taillées en escalier.
« Comme un monastère, souffla derrière lui le soldat Goranidzé un peu rouge. Là où j’étais enfant il y avait monastères accrochés sur la montagne, comme étagères vissées sur les murs.
— Vous étiez où, enfant ?
— Pays qui n’existe plus. Géorgie. Les monastères étaient vides après Révolution, les moines tués ou chassés. Nous y allions jouer, et les murs de toutes les pièces étaient peints ; cela racontait la vie du Christ. »
Là aussi de grandes fresques couvraient les murs, dans le salon vidé de ses meubles et dans les chambres qui donnaient sur la mer.
« Je vous l’avais dit, mon lieutenant. Comme dans monastères.
— Mais je ne crois pas qu’ici cela raconte la vie du Christ.
— Je ne sais pas. Je suis légionnaire depuis trop longtemps pour me souvenir des détails. »
Ils allèrent dans toutes les pièces, cela sentait l’abandon et l’humidité. Dans les chambres, de grands rideaux de tulle gonflaient devant les fenêtres dépourvues de vitres, sales et certains déchirés, montrant la mer bleue par à-coups. Sur les fresques des murs, des femmes plus grandes que nature, de toutes les races de l’Empire, étaient couchées nues dans de l’herbe très verte, sur de grands draps de couleurs chaudes, à l’ombre de palmes et de buissons portant des fleurs. De toutes on voyait le visage, de face, les yeux baissés et elles souriaient.
« Marie-Madeleine, mon lieutenant. Je vous l’avais dit : la vie du Christ. Une par région de l’Empire : il faut ça. »
Ils s’installèrent dans la villa, où l’administrateur colonial qui résidait à la saison chaude ne résidait plus depuis la guerre.
Salagnon prit une chambre dont tout un mur ouvert donnait sur le large. Il dormait dans un lit bien plus grand que lui, aussi large que long, dans lequel il pouvait s’allonger dans le sens qui lui plaisait. Le rideau de tulle, gonflé par la brise, s’agitait à peine ; quand il se couchait, dans cette chambre éteinte, il entendait le bruit léger du ressac tout en bas de la falaise. Il menait une vie de roitelet de songes, il rêvait beaucoup, imaginait, ne touchait pas terre.
Les murs de sa chambre étaient peints de femmes que l’humidité commençait à ronger. Mais on distinguait encore, intact, le sourire de chacune sur leurs lèvres sensuelles, gonflées de sèves tropicales ; les femmes de l’Empire se reconnaissent à la splendeur de leur bouche. Au plafond était peint un seul homme, nu, qui enlaçait une femme dans chacun de ses bras ; son état explicite laissait supposer son désir, mais de lui seul on ne distinguait pas le visage, détourné. Couché sur le grand lit, sur le dos et gardant les yeux ouverts, Salagnon le voyait bien, l’homme unique peint sur le plafond. Il aurait voulu qu’Eurydice le rejoigne. Ils auraient vécu prince et princesse de ce château volant. Il lui écrivait, il peignait ce qu’il voyait par le mur vide, le paysage chinois des îlots de la baie jaillissant de l’eau éblouissante. Il lui envoyait ses lettres par la barque à moteur, qui une fois par semaine rejoignait le port où s’arrêtait la jonque. Goranidzé s’occupait de tout, du ravitaillement et du courrier, des repas et de l’entretien du linge, avec cette raideur impeccable dont il ne se départait jamais, et aussi de la réception des notables indigènes qu’il annonçait d’une voix vibrante quand ils se présentaient à la porte. Mais chaque semaine il venait annoncer respectueusement à Salagnon que c’était son jour, en lui apportant la clé. Il se saoulait, tout seul ; puis il dormait dans la chambre qu’il s’était choisie, petite et sans fenêtre, dont il demandait à Salagnon de fermer la porte à clé et de garder la clé tant que l’alcool ne se serait pas dissipé. Il craignait sinon de passer par les fenêtres ou de glisser dans les escaliers, ce qui ici aurait été fatal. Le lendemain Salagnon venait lui ouvrir et il reprenait sa rigueur habituelle sans jamais évoquer les événements de la veille. Il faisait alors ce jour-là le ménage des pièces qu’ils n’utilisaient pas. Le ravitaillement, en plus des armes à distribuer et des soldes, apportait assez de vin pour des saouleries bien réglées. Mais le courrier n’allait que dans un sens, jamais Eurydice ne répondait à ses envois de peintures, à ces paysages d’encre d’îlots dressés, dont jamais elle ne pourrait croire qu’ils représentaient quelque chose que l’on puisse voir ; il aurait voulu qu’elle s’en étonne, et qu’il puisse lui assurer, par retour de courrier, que tout ce qu’il dessinait il le voyait vraiment. Il regrettait de ne pouvoir lui réaffirmer, au moins par lettre, la réalité de ses pensées. Il se dématérialisait.
Il fut facile de recruter des partisans. Dans ces îles peuplées de pêcheurs et de chasseurs d’hirondelles, l’argent ne circulait pas, et on ne voyait d’autres armes que de très vieux fusils chinois qui ne servaient jamais. Le lieutenant Salagnon distribuait des richesses en abondance contre la seule promesse de venir s’exercer un peu chaque matin. Les jeunes pêcheurs venaient en groupes, hésitaient, et l’un d’eux, intimidé sous les rires des autres, signait son engagement ; il mettait une croix au bas d’un formulaire rose, dont le papier gonflé d’humidité parfois se déchirait, car il tenait très mal son crayon. Il emportait alors son fusil, qui passait de main en main, et un paquet de piastres qu’il roulait très serré dans la bourse autour de son cou, avec son tabac. Les formulaires manquèrent rapidement, il leur fit signer de petits carrés de papier vierge qu’il effaçait le soir, car seul le geste comptait, personne ne savait lire sur cette île.
Au matin, il organisait l’exercice sur la plage. Beaucoup manquaient. Il n’avait jamais le compte exact. Ils semblaient ne rien apprendre, ils maniaient leurs armes toujours aussi mal, comme des pétoires dont les détonations les faisaient toujours sursauter, toujours rire. Quand il se fut habitué aux visages et aux liens de parenté, il se rendit compte qu’ils venaient par roulement, un par famille mais pas toujours le même. On envoyait les jeunes gens les moins dégourdis, ceux qui à la pêche gênaient plus qu’autre chose. Cela les occupait sans trop de risques, et ils rapportaient une solde que toute la famille se partageait. Il se rendit au village où il fut reçu dans une longue maison de bois tressé. Dans la pénombre qui sentait la fumée et la sauce de poisson, un vieil homme l’écouta gravement, sans bien comprendre, mais il hochait la tête à chaque fin de phrase, à chaque rupture de rythme de cette langue qu’il ne connaissait pas. Celui qui traduisait parlait mal le français, et quand Salagnon évoquait la guerre, le Viêt-minh, le recrutement de partisans, il traduisait par de longues phrases embrouillées qu’il répétait plusieurs fois, comme s’il n’existait pas de mots pour dire ce dont parlait Salagnon. Le vieil homme acquiesçait toujours, l’air de ne pas comprendre, mais poliment. Puis ses yeux étincelèrent ; il rit, s’adressa directement à Salagnon qui acquiesça avec un grand sourire, un peu au hasard. Il appela dans l’ombre et une jeune fille aux très longs cheveux noirs s’approcha ; elle resta devant eux, les yeux baissés. Elle ne portait qu’un pagne qui drapait ses hanches étroites, et ses petits seins pointaient comme des bourgeons chargés de sève. Le vieil homme lui fit dire qu’il avait enfin compris, et qu’elle pouvait venir vivre avec le lieutenant. Salagnon ferma les yeux, secoua la tête. Les choses n’allaient pas. Personne ne comprenait rien, semblait-il.