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« Qu’est-ce que vous foutez ? demanda Salagnon.

— Moi ? je survis, lieutenant d’opérette. Vous, je n’en suis pas sûr.

— Vous ne voyez donc pas qui je suis ?

— Oh, maintenant si, je vois qui vous êtes. Mais je me méfie par principe.

— Vous vous méfiez de moi ?

— De vous, non ; personne ne se méfierait de vous. Mais un bataillon de Viets précédé d’un Blanc, ce peut être dangereux. On ne compte plus les postes qui se sont fait avoir par le coup du légionnaire. Un déserteur européen, des Viêt-minhs déguisés en supplétifs, on ne se doute de rien ; on ouvre gentiment, on descend l’échelle, et on se fait égorger vite fait. On comprend qu’on a été con en regardant couler son propre sang. Très peu pour moi.

— Rassuré alors ?

— Pour moi, oui. Pour vous, c’est autre chose. Vos types sont pas du Viêt-minh, c’est sûr. S’éparpiller en piaillant à la première rafale, cela les classe clairement dans les amateurs. »

Il désigna du pouce derrière lui les deux Tonkinois tout raides qui ne laissaient rien paraître, tenant leurs mitraillettes prêtes à servir.

« Ceux-là, c’est des Viêt-minhs ralliés, et c’est autre chose. Impassibles sous le feu, obéissant d’un signe du doigt, sans états d’âme.

— Et vous avez confiance ?

— Maintenant on est dans le même bateau. Enfin, pas un bateau, la barque. S’ils repassent de l’autre côté, le commissaire politique les liquide illico ; s’ils laissent tomber la guerre, les villageois les lynchent ; ils le savent. Ils n’ont pas le choix, je n’ai pas le choix, nous sommes le bataillon des sursitaires, unis comme les doigts de la main. Chaque jour où nous survivons est une victoire. Vous montez, lieutenant ? Je vous paie à boire. Avec un ou deux de vos hommes, pas plus. Les autres restent en bas. Je n’ai pas la place. »

Dans le poste il faisait sombre, la lumière n’entrait que par la porte et par une meurtrière sur chaque face ; par chacune pointait une mitrailleuse. Il ne vit les hommes que progressivement, assis contre les murs sans bouger, vêtus de noir, les cheveux noirs, les yeux à peine ouverts, leur arme en travers des genoux. Tous le regardaient et surveillaient chacun de ses gestes. Une odeur d’anis et de dortoir mal aéré flottait dans l’air sombre. Le lieutenant se pencha sur des caisses entassées au centre de la pièce, ramassa un objet et le lança à Salagnon, qui l’attrapa par réflexe ; il crut à un ballon, c’était une tête. Il eut un haut-le-cœur, faillit la lâcher par réflexe, et par réflexe la retint, les yeux ouverts regardaient vers le haut, pas vers lui, cela le rassura. Il trembla, puis se calma.

« Je voulais la mettre dehors avant que vous arriviez, changer celles d’en bas qui puent un peu trop.

— Viêt-minh ?

— Je n’en jurerais pas, mais ça se pourrait bien. »

Il ramassa une casquette ornée d’une étoile jaune, morceau d’obus embouti travaillé à la main.

« Mettez-la-lui. Avec ça c’en est un, c’est sûr. »

Une tête seule, c’est dense, pas très lourd, comme un ballon. On peut la retourner, on pourrait la lancer, mais quand on veut la poser on ne sait pas dans quel sens. La pique pour cela est pratique, on sait où la mettre, et ensuite on peut poser la tête. Le lieutenant hirsute lui tendit un bambou épointé. Salagnon la planta dans l’œsophage ou la trachée, il ne savait pas trop, cela produisit un grincement de caoutchouc trop serré sur du bois, de petites choses cédèrent à l’intérieur du cou. Il le coiffa enfin de la casquette d’officier. Les types assis le long des murs le regardaient sans rien dire.

« Le poste a déjà été pris trois fois. Les types dedans, il n’en restait pas grand-chose, traités à la grenade. Alors je leur montre qui on est, maintenant. Je terrorise. J’ai des pièges autour du poste. Je suis une mine : on m’approche, ratatata ! on me touche, boum ! Allez, vous avez gagné un coup à boire. »

Il reprit la tête au bout de sa pique, il lui tendit comme en échange un verre plein, qui sentait violemment l’anis. Tous les hommes se passèrent des verres remplis d’un liquide laiteux, dont le jaune opalescent parvenait à luire dans l’ombre.

« C’est du pastis authentique, que nous faisons nous-mêmes. Nous le buvons pendant nos moments perdus, et ici, tous nos moments sont perdus. Vous savez que la badiane étoilée, cet arôme si typique de la France, que l’on croit de Marseille, vient en fait d’ici ? À la vôtre. Et vous, vous allez où comme ça, avec vos Pieds Nickelés ?

— Dans la forêt. »

« La forêt, mon lieutenant, pas moyen. Les hommes ne veulent pas.

— Veulent pas quoi ?

— Marcher dans la forêt.

— Je vous ai engagés pour ça.

— Non, pas engagés pour marcher dans la forêt, pas moyen. Engagés pour avoir une arme, et avoir la solde. »

Il dut se mettre en colère. La nuit même, plusieurs partirent. La forêt ne convenait pas aux pêcheurs. Elle ne convient à personne. Quand ils se firent tirer dessus pour la première fois, ce ne fut pas aussi difficile qu’ils auraient pu le croire. Penser que l’on veut votre mort, que l’on s’y acharne, que l’on insiste, n’est insupportable que si l’on y pense, mais on n’y pense pas. Une fureur obscure aveugle les combattants toute la durée de la mitraille. Il n’est plus d’idées ni de sentiments, il n’est plus que courses, trajectoires qui se croisent, fuites, ruées, jeu terrible mais abstrait. Il n’est plus que de tirer, et d’être tiré. Il suffit d’un répit pour penser à nouveau qu’il est insupportable de se faire tirer dessus ; mais il est toujours possible de ne pas penser.

Les pensées trop difficiles, on peut les broyer dans l’œuf, mais elles reviendront ensuite, dans le sommeil, dans le silence des soirs, dans des gestes inattendus, dans des suées brutales qui surprennent car on n’en comprend pas la cause, mais c’est plus tard, heureusement. Sur le moment il est possible de ne pas penser, de vivre en équilibre sur la limite qui sépare un geste du geste suivant.

C’est drôle comme les pensées peuvent se dilater ou s’éteindre, bavarder sans fin ou se réduire à presque rien, à une mécanique qui cliquette, roues dentées qui s’engrènent et progressent par petites secousses, toutes pareilles. La pensée est un travail de calcul qui ne tombe pas toujours juste mais continue toujours. Le nez dans le sol, allongé dans les feuilles, Salagnon pensait à cela ; ce n’était pas le moment, mais il ne pouvait pas bouger. Les coups de départ assourdis partaient presque ensemble, cinq, il les comptait ; les sifflements se confondaient, les obus de mortier tombaient presque ensemble, en ligne, le sol tremblait sous son ventre. Une gerbe de terre et de débris de bois retombait en pluie sur leur dos, les chapeaux de brousse, les sacs ; les petits cailloux sonnaient sur le métal de leurs armes, les fragments d’obus quand ils retombent ne font pas trop mal, mais il ne faut pas les tenir car ils brûlent, et ils coupent. Ils tirent au commandement, en ligne, cinq mortiers. Je ne les croyais pas si organisés, les Annamites. Mais ce sont des Tonkinois ; des pas drôles, de vraies machines, qui font méthodiquement ce qu’ils doivent faire. Ils sont en ligne avec un officier à jumelles qui leur indique chaque geste avec un fanion. Une nouvelle salve partit, retomba, plus proche. La prochaine est pour nous. Les explosions retournèrent le sol en ligne bien droit, un sillon. Cinq mètres entre deux. Vingt secondes entre deux, le temps que la terre retombe, que l’officier voie aux jumelles le résultat, qu’il fasse régler la hausse, et il abat à nouveau son fanion. Les obus tombent cinq mètres plus loin. Ils progressent avec méthode. Ils attendent que ça retombe avant de tirer une nouvelle salve, ils savent leurs cibles alignées à plat ventre, ils veulent les avoir méthodiquement, toutes d’un coup. Dans trois coups, on y passe. La terre tremble, une pluie de cailloux et d’échardes les recouvrit encore. « Au prochain, on fonce au moment où ça pète, fais passer. On fonce tout droit dans les trous devant, on se planque avant que ça retombe. » Le sifflement fendit le ciel, percuta le sol comme des caisses de plomb qui tombent. Ils bondirent à travers l’humus qui retombait, passèrent à travers la poussière, se tapirent dans les trous de terre fraîche. Le cœur agité prêt à rompre, la bouche crissant de débris, ils serraient la crosse de leur arme, retenaient leur chapeau. La prochaine. La salve passa au-dessus d’eux, retourna le sol là où ils étaient couchés auparavant, comme une série de coups de bêche qui les aurait tranchés et enfouis, vers de terre, morts. Ils n’ont rien remarqué. À quoi ça tient.