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Le marin qui commandait le convoi de LCT, que Salagnon appelait capitaine par ignorance des grades de la marine, vint s’accouder avec lui au bordage et ils regardèrent passer l’eau. Elle transportait des touffes d’herbe arrachées, des grappes de jacinthe d’eau, des branches mortes qui lentement dérivaient vers l’aval.

« Ici, voyez-vous, le seul chemin un peu propre, c’est la rivière, dit-il enfin.

— Propre, vous trouvez ? »

Le mot amusait Salagnon, car l’eau brune qui glissait le long des flancs du chaland était si lourde de boue que l’étrave et les hélices ne produisaient pas de mousse ni d’écume ; l’eau chargée de limon s’agitait un peu à leur passage puis redevenait l’étendue lisse, sur laquelle ils glissaient sans la déranger.

« Je suis marin, lieutenant, mais je tiens à garder mes jambes. Et pour cela, dans ce pays, il faudrait ne plus marcher. Je n’ai pas confiance dans le sol. Les routes ici il n’y en a guère, et quand il y en a, on les coupe ; on les barre d’arbres sciés pendant la nuit, on creuse des tranchées en travers, on provoque des éboulements pour les faire disparaître. Même le paysage nous en veut. Quand il pleut, les routes sont de la boue, et quand on met le pied dessus ça saute ; ou bien ça cède, et on passe à travers, le pied dans un trou et au fond du trou il y a des pointes. Moi je ne vais plus sur la terre qu’ils appellent ferme, qui ne l’est pas, je ne me déplace qu’en bateau, sur les rivières. Comme ils n’ont pas de mines flottantes ou de torpilles, c’est propre. »

Les trois LCT en file remontaient la rivière, les hommes somnolaient dans la cale sous leur abri de toile, la tôle vibrait, on sentait le frottement de l’eau épaisse sur le flanc mince des bateaux. Sur cette voie sans ombre le soleil les écrasait, la chaleur les entourait de vapeur où la lumière se réfléchissait, éblouissante. Les digues d’argile cachaient le paysage, il en dépassait des bouquets d’arbres et des toits de chaume regroupés. Des barques attachées ondulaient à leur passage, chargées de femmes accroupies avec du linge, de pêcheurs en guenilles, d’enfants nus qui les regardaient passer puis sautaient dans l’eau en riant. Tout, du sol au ciel, baignait dans le jaunâtre un peu vert, une couleur de drap militaire usé, une couleur d’uniforme d’infanterie coloniale prêt à céder si on tire brusquement dessus. Le martèlement humide des moteurs les accompagnait toujours.

« Le problème de ces rivières, ce sont les rives. En Europe, c’est toujours calme, un peu triste mais apaisant. Ici il y a un tel silence qu’on croit toujours qu’on va se faire tirer dessus. Rien ne se voit mais on est épié. Et ne me demandez pas par qui, j’en sais rien, personne n’en sait rien, personne ne sait jamais rien dans ce sale pays. Je ne supporte pas leur silence ; je ne supporte pas non plus leur bruit, d’ailleurs. Dès qu’ils parlent, ils crient, et quand ils se taisent, leur silence fait peur. Vous avez remarqué ? Alors que leurs villes sont un tel ramdam, leurs campagnes sont un cauchemar de silence. Des fois on se frappe les oreilles pour vérifier qu’elles fonctionnent. Il se passe des choses ici que l’on n’entend pas. Je n’en dors plus ; je crois être sourd, je me réveille en sursaut, mon moteur me rassure, mais j’ai peur qu’il s’arrête ; je vérifie les rives, et toujours rien. Mais je sais qu’ils sont là. Pas moyen de dormir. Il faudrait que les rives soient vraiment loin pour que je dorme en paix. En pleine mer, je crois. Là je dormirais enfin. Enfin. Parce que j’ai accumulé des envies de dormir pour plusieurs années. Je ne sais pas comment je vais rattraper ça. Vous n’imaginez pas ce que je pourrais dormir si j’étais en pleine mer. »

Un choc mou attira leur attention ; ils virent un corps humain, visage dans l’eau, bras et jambes étendus, se heurter sans brutalité à la coque ; puis sans insister, il glissa tout au long du flanc du chaland, il tournoyait, et disparut en aval. Un autre suivit, puis un autre, et puis d’autres encore. Des corps allongés descendaient la rivière, ils flottaient sur le ventre, leur visage immergé jusqu’à produire une angoisse d’étouffement, ou bien sur le dos, leur visage gonflé tourné vers le ciel, l’emplacement des yeux réduit à des fentes. Pivotant lentement sur eux-mêmes, ils descendaient la rivière. « Qu’est-ce que c’est ? — Des gens. » L’un se coinça contre l’avant aplati du LCT, émergea à demi, se cambra, et n’en bougea plus, il remonta la rivière en leur compagnie. Un autre glissa derrière, fut happé par les remous de l’hélice et l’eau devint brunâtre, rouge sang mélangé de boue, et un demi-corps poursuivit sa route, heurta l’autre LCT, et coula. « Mais bon dieu ! Écartez-les ! » Des marins se munirent de gaffes, penchés à l’avant ils repoussèrent les corps loin de la coque, ils les piquaient, les écartaient, ils les relançaient dans le courant pour éviter que le bateau ne les touche.

« Mais écartez-les, bon dieu, écartez-les ! »

Des dizaines de corps descendaient la rivière, une réserve inépuisable de corps s’écoulait par la rivière, les femmes flottaient entourées de leurs cheveux noirs étendus autour d’elles, les enfants pour une fois allaient sans brusqueries, les hommes se ressemblaient tous dans le pyjama noir qui sert d’uniforme à tout le pays. « Écartez-les, bon dieu ! » Le capitaine répétait en hurlant toujours le même ordre, d’une voix qui devenait aiguë, « Écartez-les, bon dieu ! » et ses poings serrés blanchissaient. Salagnon essuya ses lèvres, il avait dû vomir, sans s’en apercevoir, très vite, il restait une écume amère dans sa bouche, quelques gouttes jaillies de son estomac brutalement essoré. « Qui c’est ? — Des villageois. Des gens assassinés par des pillards, des bandits, ces salopards qui hantent la forêt. Des gens qui passaient sur la route, violentés, détroussés, jetés au fleuve. Vous voyez, les routes de ce pays ! Il s’y passe chaque jour des choses horribles. »

Des corps flottants glissaient le long des trois LCT qui remontaient la rivière, seuls, par paquets agglomérés, certains avaient l’uniforme brunâtre, mais on ne pouvait en être sûr, car les vêtements ici se ressemblent, et puis tout était mouillé, gonflé, imprégné d’eau jaune, ils passaient au loin et personne n’allait vérifier. La pétarade molle des diesels continuait, et le ahanement des gaffeurs.