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Elle secoua ses mains, qui rougissaient sous la mousse blanche.

-L'eau est joliment, dure a Paris, dit-elle.

Madame Boche ne lavait plus que mollement. Elle s'arretait, faisant durer son savonnage, pour rester la, a connaitre cette histoire, qui torturait sa curiosite depuis quinze jours. Sa bouche etait a demi ouverte dans sa grosse face; ses yeux, a fleur de tete, luisaient. Elle pensait, avec la satisfaction d'avoir devine:

-C'est ca, la petite cause trop. Il y a eu du grabuge.

Puis, tout haut:

-Il n'est pas gentil, alors?

-Ne m'en parlez pas! repondit Gervaise, il etait tres bien pour moi, la-bas; mais, depuis que nous sommes a Paris, je ne peux plus en venir a bout... Il faut vous dire que sa mere est morte l'annee derniere, en lui laissant quelque chose, dix-sept cents francs a peu pres. Il voulait partir pour Paris. Alors, comme le pere Macquart m'envoyait toujours des gifles sans crier gare, j'ai consenti a m'en aller avec lui; nous avons fait le voyage avec les deux enfants. Il devait m'etablir blanchisseuse et travailler de son etat de chapelier. Nous aurions ete tres-heureux... Mais, voyez-vous, Lantier est un ambitieux, un depensier, un homme qui ne songe qu'a son amusement. Il ne vaut pas grand'chose, enfin... Nous sommes donc descendus a l'hotel Montmartre, rue Montmartre. Et c'a ete des diners, des voitures, le theatre, une montre pour lui, une robe de soie pour moi; car il n'a pas mauvais coeur, quand il a de l'argent. Vous comprenez, tout le tremblement, si bien qu'au bout de deux mois nous etions nettoyes. C'est a ce moment-la que nous sommes venus habiter l'hotel Boncoeur et que la sacree vie a commence...

Elle s'interrompit, serree tout d'un coup a la gorge, rentrant ses larmes. Elle avait fini de brosser son linge.

-Il faut que j'aille chercher mon eau chaude, murmura-t-elle.

Mais madame Boche, tres contrariee de cet arret dans les confidences, appela le garcon du lavoir qui passait.

-Mon petit Charles, vous serez bien gentil, allez donc chercher un seau d'eau chaude a madame, qui est pressee.

Le garcon prit le seau et le rapporta plein. Gervaise paya; c'etait un sou le seau. Elle versa l'eau chaude dans le baquet, et savonna le linge une derniere fois, avec les mains, se ployant au-dessus de la batterie, au milieu d'une vapeur qui accrochait des filets de fumee grise dans ses cheveux blonds.

-Tenez, mettez donc des cristaux, j'en ai la, dit obligeamment la concierge.

Et elle vida dans le baquet de Gervaise le fond d'un sac de carbonate de soude, qu'elle avait apporte. Elle lui offrit aussi de l'eau de javelle; mais la jeune femme refusa; c'etait bon pour les taches de graisse et les taches de vin.

-Je le crois un peu coureur, reprit madame Boche, en revenant a Lantier, sans le nommer.

Gervaise, les reins en deux, les mains enfoncees et crispees dans le linge, se contenta de hocher la tete.

-Oui, oui, continua l'autre, je me suis apercue de plusieurs petites choses...

Mais elle se recria, devant le brusque mouvement de Gervaise qui s'etait relevee, toute pale, en la devisageant.

-Oh! non, je ne sais rien!.. Il aime a rire, je crois, voila tout... Ainsi, les deux filles qui logent chez nous, Adele et Virginie, vous les connaissez, eh bien! il plaisante avec elles, et ca ne va pas plus loin, j'en suis sure.

La jeune femme, droite devant elle, la face en sueur, les bras ruisselants, la regardait toujours, d'un regard fixe et profond. Alors, la concierge se facha, s'appliqua un coup de poing sur la poitrine, en donnant sa parole d'honneur. Elle criait:

-Je ne sais rien, la, quand je vous le dis!

Puis, se calmant, elle ajouta d'une voix doucereuse, comme on parle a une personne a qui la verite ne vaudrait rien:

-Moi, je trouve qu'il a les yeux francs... Il vous epousera, ma petite, je vous le promets!

Gervaise s'essuya le front de sa main mouillee. Puis, elle tira de l'eau une autre piece de linge, en hochant de nouveau la tete. Un instant, toutes deux garderent le silence. Autour d'elles, le lavoir s'etait apaise. Onze heures sonnaient. La moitie des laveuses, assises d'une jambe au bord de leurs baquets, avec un litre de vin debouche a leurs pieds, mangeaient des saucisses dans des morceaux de pain fendus. Seules, les menageres venues la pour laver leurs petits paquets de linge, se hataient, en regardant l'oeil-de-boeuf accroche au-dessus du bureau. Quelques coups de battoir partaient encore, espaces, au milieu des rires adoucis, des conversations qui s'empataient dans un bruit glouton de machoires; tandis que la machine a vapeur, allant son train, sans repos ni treve, semblait hausser la voix, vibrante, ronflante, emplissant l'immense salle. Mais pas une des femmes ne l'entendait; c'etait comme la respiration meme du lavoir, une baleine ardente amassant sous les poutres du plafond l'eternelle buee qui flottait. La chaleur devenait intolerable; des raies de soleil entraient a gauche, par les hautes fenetres, allumant les vapeurs fumantes de nappes opalisees, d'un gris-rose et d'un gris-bleu tres-tendres. Et, comme des plaintes s'elevaient, le garcon Charles allait d'une fenetre a l'autre, tirait des stores de grosse toile; ensuite, il passa de l'autre cote, du cote de l'ombre, et ouvrit des vasistas. On l'acclamait, on battait des mains; une gaiete formidable roulait. Bientot, les derniers battoirs eux-memes se turent. Les laveuses, la bouche pleine, ne faisaient plus que des gestes avec les couteaux ouverts qu'elles tenaient au poing. Le silence devenait tel, qu'on entendait regulierement, tout au bout, le grincement de la pelle du chauffeur, prenant du charbon de terre et le jetant dans le fourneau de la machine.

Cependant, Gervaise lavait son linge de couleur dans l'eau chaude, grasse de savon, qu'elle avait conservee. Quand elle eut fini, elle approcha un treteau, jeta en travers toutes les pieces, qui faisaient par terre des mares bleuatres. Et elle commenca a rincer. Derriere elle, le robinet d'eau froide coulait au-dessus d'un vaste baquet, fixe au sol, et que traversaient deux barres de bois, pour soutenir le linge. Au-dessus, en l'air, deux autres barres passaient, ou le linge achevait de s'egoutter.

-Voila qui va etre fini, ce n'est pas malheureux, dit madame Boche. Je reste pour vous aider a tordre tout ca.

-Oh! ce n'est pas la peine, je vous remercie bien, repondit la jeune femme, qui petrissait de ses poings et barbottait les pieces de couleur dans l'eau claire. Si j'avais des draps, je ne dis pas.

Mais il lui fallut pourtant accepter l'aide de la concierge. Elles tordaient toutes deux, chacune a un bout, une jupe, un petit lainage marron mauvais teint, d'ou sortait une eau jaunatre, lorsque madame Boche s'ecria:

-Tiens! la grande Virginie!... Qu'est-ce qu'elle vient laver ici, celle-la, avec ses quatre guenilles dans un mouchoir?

Gervaise avait vivement leve la tete. Virginie etait une fille de son age, plus grande qu'elle, brune, jolie, malgre sa figure un peu longue. Elle avait une vieille robe noire a volants, un ruban rouge au cou; et elle etait coiffee avec soin, le chignon pris dans un filet en chenille bleue. Un instant, au milieu de l'allee centrale, elle pinca les paupieres, ayant l'air de chercher; puis, quand elle eut apercu Gervaise, elle vint passer pres d'elle, raide, insolente, balancant ses hanches, et s'installa sur la meme rangee, a cinq baquets de distance.

-En voila un caprice! continuait madame Boche, a voix plus basse. Jamais elle ne savonne une paire de manches... Ah! une fameuse faineante, je vous en reponds! Une couturiere qui ne recoud pas seulement ses bottines! C'est comme sa soeur, la brunisseuse, cette gredine d'Adele, qui manque l'atelier deux jours sur trois! Ca n'a ni pere ni mere connus, ca vit d'on ne sait quoi, et si l'on voulait, parler... Qu'est-ce qu'elle frotte donc la? Hein! c'est un jupon? Il est joliment degoutant, il a du en voir de propres, ce jupon!