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— Une apparition, enfin! s'émerveille-t-il dans sa barbe.

— Euh…, dit Raoul qui s'autorise à faire chatoyer son aura pour rajouter à l'effet.

Quel cabotin! Mais le plaisir d'être vu par des gens de chair et d'os est plus fort que tout. Ulysse Papado-poulos se signe et se signe encore. Nous devons être en effet fort impressionnants pour les mortels qui nous voient. J'ai envie d'apparaître moi aussi pour doubler la mise mais, tel quel, l'ermite est déjà au bord de l'apoplexie. Il se signe de plus en plus vite et se prosterne aux pieds de Raoul.

— Heu… Bon…, émet mon ami histoire de gagner du temps. Eh bien… certes… oui… en effet… me voilà.

— Ah, quel bonheur! Je vous vois, je vous vois, saint Edmond. De mes yeux, je vous vois.

Saisi d'un remords peut-être, Raoul rectifie:

— Heu… Je ne suis pas Edmond, je suis Raoul, un «collègue» d'Edmond, celui qui te dicte Y Encyclopédie. Il n'a pas pu venir, il s'en excuse mais il m'a autorisé à le représenter.

L'autre n'entend pas bien, et Raoul doit lui répéter plusieurs fois les mêmes phrases, parfois épeler pour qu'il comprenne. Il tend les bras vers le grimoire.

— Après saint Edmond, saint Raoul! Saint Raoul! Saint Raoul! Je suis béni. Je suis aux ordres de tous les saints! clame Papadopoulos.

— Très bien, fait Razorbak. Dis-moi un peu, est-ce que l'Encyclopédie évoque le chiffre 7?

— Le chiffre 7? s'étonne le moine. Heu… Bien sûr, saint Raoul, bien sûr. Il en est question un peu partout.

— Montre-moi, ordonne l'ange.

Le moine se précipite, humecte religieusement son pouce et feuillette vivement les pages. Il en tire d'abord un texte court sur la symbolique du 7 dans les jeux de tarots. Un autre, plus long, sur l'importance du symbole 7 dans les mythes et légendes. Un troisième sur les 7 barreaux de l'échelle de Jacob…

Le problème avec cette Encyclopédie du Savoir Relatif et Absolu, c'est qu'elle est un vrai fourre-tout. La pensée de notre mentor part simultanément dans tous les sens. L'Encyclopédie traite de réflexions philosophiques mais contient aussi des recettes de cuisine, des anecdotes scientifiques, des énigmes, des études sociologiques, de brefs portraits, des éclairages nouveaux sur des faits de l'histoire terrienne. Quel chaos! Pour tout lire, il nous faudrait multiplier les voyages!

Raoul suggère au scribe de se doter d'un index, ou tout au moins d'une table avec des pages numérotées. Il tourne les pages. Il passe sur des tests psychologiques! Des interviews de stars! Enfin quelque chose d'intéressant. Une entrée laisse entendre que, géogra-phiquement, le monde des 7 ne serait pas accolé au monde des 6. En conséquence, il convient de le chercher «là où l'on s'attend le moins à le trouver».

Soudain, nous qui ne ressentons plus ni le chaud ni le froid, nous percevons un souffle glacial.

— Des âmes errantes! s'inquiète Raoul.

Devant nous s'alignent en effet une dizaine de fantômes. Ils nous ressemblent, sauf qu'au lieu de rayonner comme nous ils absorbent la lumière.

Raoul, mon aîné au Paradis, m'explique que ces ectoplasmes sont des suicidés, partis avant l'heure, ou encore des assassinés dont l'âme est encore tellement tourmentée qu'elle préfère demeurer ici-bas à tenter de régler les problèmes du passé plutôt que de s'élever dans le ciel afin de se purifier dans une autre vie.

— Ce sont des humains qui même morts refusent de lâcher la rampe?

— Ou ne le peuvent pas. Certains revanchards, avides de vengeance, tiennent à subsister sous forme de fantômes pour mieux hanter leurs tourmenteurs.

— Peuvent-ils nous faire du mal?

– À nous, non. Mais à Papadopoulos, oui.

Je proteste:

— Mais nous sommes des anges et eux de simples âmes errantes.

— Ils sont restés plus proches des humains que nous.

Raoul craint fort que ce ne soit nous qui les ayons guidés jusqu'au moine grec. Les âmes errantes sont sans cesse en quête de corps à hanter et, en débarquant sur Terre et en apparaissant, nous leur avons désigné un médium.

Les fantômes ne cessent d'affluer. Ils sont bien une trentaine à présent. Ils ont conservé la même allure qu'à l'heure de leur mort. Nous avons devant nous des guerriers incas, encore marqués par les blessures infligées par les arquebuses des conquistadors. On se croirait dans un roman de H.P. Lovecraft! Celui qui semble leur chef est encore plus effrayant. Il n'a plus de tête. Je me glisse tout contre Raoul et lui demande:

— Comment s'y prend-on pour les combattre?

57. VENUS. 7 ANS

Miroir. Avec mon nouveau nez, je me trouve encore plus belle. Je suis inscrite dans une école pour enfants stars qui professe la méthode d'éducation du Dr Hat-kins. On nous laisse faire ce qu'on veut comme on veut quand on veut pour laisser s'exprimer librement nos pulsions. Je me contente le plus souvent de dessiner un petit bonhomme prisonnier.

— C'est qui? demande la pédagogue. Ton papa? Ta maman?

— Non. C'est l'Autre.

— Quel autre? Le prince charmant?

Je précise:

— Non, c'est l'Autre, celui dont je rêve parfois.

— Eh bien, cet Autre a sa dénomination propre, c'est le prince charmant, m'informe la pédagogue. Je l'ai cherché, moi aussi, et puis je l'ai trouvé en rencontrant mon mari.

Rien ne m'agace autant que ces adultes qui n'écoutent pas les enfants et se figurent tout savoir. Je hurle:

— Non, l'Autre n'a rien à voir avec le prince charmant! C'est le prisonnier. Il est coincé et il veut sortir. Je suis la seule à pouvoir l'aider, mais pour ça il faut que je me souvienne.

— Que tu te souviennes de quoi?

Je n'ai pas de temps à perdre. Je tourne les talons.

La semaine dernière un magazine m'a convoquée pour une séance de photos. C'est grâce à maman qui me fait de la publicité partout où elle va pour son travail. J'ai posé pendant deux ou trois heures assise sur un tabouret avec un bouquet de fleurs. Je crois que c'était pour un calendrier. Maman est restée dans les coulisses à jouer à ce jeu où il faut annoncer des nombres de plus en plus élevés et terminer par le mot dollar.

Maman m'a déclaré que je devenais quelqu'un de très important. Elle m'a dit que j'étais la nouvelle Shirley Temple. J'ignore qui est cette fille, sans doute l'une de ces innombrables actrices vieillardes qui servent de références à ma mère. De toute façon, moi, à part Liz Taylor, je les trouve toutes moches.

58. JACQUES. 7 ANS

Depuis quelques semaines, l'école compte une nouvelle élève. Quand arrivent des nouveaux, j'ai toujours envie de les aider à s'intégrer.

Cette nouvelle-là est un peu spéciale. Elle est plus âgée que nous. Elle a huit ans. Sans doute a-t-elle été obligée de redoubler une classe quoiqu'elle n'ait pas l'air cancre. Elle vit dans un cirque. À force de changer tout le temps d'endroit, ce n'est pas toujours facile de suivre les programmes.

La fille s'appelle Martine. Elle me remercie de mon accueil, accepte mes conseils et me demande si je sais jouer aux échecs. Je dis non et elle sort de son cartable un petit jeu en plastique pour m'apprendre. Ce qui me plaît dans les échecs, c'est que l'échiquier est comme un petit théâtre où des marionnettes dansent et se débattent. Elle m'enseigne qu'il y a tout un mini-code de vie à respecter pour chaque figurine. Certains avancent à petits pas: ce sont les pions. D'autres glissent loin, comme les fous. D'autres encore peuvent sauter par-dessus les autres pièces, ce sont les cavaliers.

Martine est une surdouée des échecs. À son âge, elle affronte déjà en tournoi plusieurs adultes simultanément.