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Elle demande à l'adolescent de fermer les yeux, de se détendre et de s'imaginer qu'il est une planche rigide. James ferme les yeux, essaie de se concentrer et éclate de rire.

– Ça ne marche pas! déplore Nathalie.

— Recommençons, je te promets de ne plus rire, dit James.

Mais Nathalie est péremptoire.

— Il est écrit dans le livre que si l'on rit une fois, c'est qu'on n'est pas hypnotisable.

— Mais si, recommence, ça va marcher.

— Désolée, James. Très peu de gens sont sensibles à l'hypnose, à peine 20 % de la population selon cet ouvrage et tu n'en fais pas partie. Tu n'as pas le don. L'hypnotisé doit être très motivé pour que ça marche puisque c'est lui qui fait tout le boulot. L'hypnotiseur se contente de lui révéler qu'il est capable de se mettre dans cet état-là.

Willy, treize ans, se porte volontaire pour un nouvel essai. Il ferme très fort les yeux avec d'autant plus d'acharnement qu'il a vu son aîné échouer et veut prouver à sa sœur qu'il est, lui, «hypnotisable». Comme si c'était un titre de fierté.

— Tu es rigide comme une planche, entonne Nathalie d'une voix monocorde. Tous tes muscles sont tétanisés, tu ne peux plus remuer.

Le garçon serre les poings, les paupières, se tend, se crispe.

— Tu es rigide, dur, sec, tu n'es plus qu'un morceau de bois dur…

Nathalie fait signe à James de se placer derrière lui et déclare:

— Tu es une planche et comme une planche, tu vas basculer en arrière.

Willy, droit, raide, bascule en arrière. James le rattrape par les épaules et Nathalie par les pieds. Ils placent sa tête sur le dossier d'une chaise, et ses talons sur le dossier d'une autre. Rien ne le soutient, pourtant, il ne chute pas.

– Ça marche! s'exclame James, émerveillé.

— Dans le livre, ils disent que la rigidité du corps est telle qu'on peut s'asseoir dessus.

— Tu en es sûre? On ne risque pas de lui casser la colonne vertébrale?

La fillette se hasarde à grimper sur son frère immobilisé et il ne ploie pas. Elle se met debout sur son ventre. James ose l'y rejoindre. Les deux adolescents sont enchantés de vérifier ainsi que L'Hypnose à la portée de tous fonctionne.

— La pensée humaine recèle des pouvoirs inconnus, s'extasie Nathalie. Remettons-le maintenant d'aplomb.

Ils reprennent les jambes et les épaules de Willy, les yeux toujours fermés et le corps toujours rigide.

— Maintenant, je commence le compte à rebours et, à zéro, tu te réveilleras, annonce Nathalie.

Trois, deux, un… zéro!

Côté Willy, rien ne bouge, ni corps ni paupières. Le jeu devient nettement moins amusant.

— Je n'y comprends rien. Il ne se réveille pas, s'inquiète Nathalie.

— Il est peut-être mort. Qu'allons-nous dire aux parents? s'angoisse James.

La fillette reprend nerveusement le livre.

— «Si le sujet ne se réveille pas, recommencer le décompte sur un ton très directif et en claquant très fort des mains en annonçant le zéro.»

Ils recommencent le décompte, claquent très fort des mains et, cette fois, leur frère «hypnotisable» ouvre les yeux.

Soulagement.

— Qu'as-tu ressenti? interroge l'hypnotiseuse.

— Rien, je ne me souviens de rien, mais c'était plu tôt agréable. Que s'est-il passé?

Raoul Razorbak paraît dubitatif. Moi, je pense qu'effectivement cette Nathalie Kim présente quelque chose de spécial. J'examine de plus près sa trajectoire passée. Avant cette existence-ci, la Coréenne a été danseuse balinaise. Elle a péri noyée.

Auparavant, elle avait connu plusieurs autres vies d'artiste; tambourineuse de tam-tam en Côte-d'Ivoire, peintre miniaturiste à Malte, sculpteur de figurines en bois sur l'île de Pâques. Quand j'étais humain, je ne croyais pas trop aux réincarnations. J'étais étonné que tous les gens se voient dans le passé chefs militaires, explorateurs, artistes, vedettes, courtisanes ou prêtres. Bref, héros des livres d'histoire. Quand on sait que jusqu'en 1900,95 % de la population humaine était occupée aux travaux agricoles, cela peut paraître singulier.

Je constate qu'entre deux vies Nathalie Kim passe généralement beaucoup de temps au Purgatoire.

— Pourquoi met-elle autant de temps à se réincarner?

Raoul tente une explication:

— Certaines âmes sont impatientes et jouent des coudes dans la foule des décédés pour parvenir au plus vite devant le tribunal. D'autres prennent tout leur temps, tu l'as vu.

Je me souviens en effet d'avoir croisé dans le monde orange des âmes en transit qui avançaient nonchalamment, nullement pressées, vers leur jugement.

— Pour certains, le parcours prend des siècles et des siècles. Pour d'autres, dès qu'une existence est terminée, hop! ils se précipitent pour retourner sur le ring et tenter de remporter enfin la timbale de la sortie du cycle des réincarnations. La vie précédente de Nathalie l'a sans doute éprouvée. Elle a donc pris le loisir de souffler avant de se décider à retrouver une enveloppe charnelle.

Raoul m'indique que sa Nathalie s'est déjà réincarnée à cent treize reprises, mais qu'au bout du compte elle n'a connu que huit vies intéressantes.

— Cela signifie quoi, des «vies intéressantes»? Que se passe-t-il dans les vies «non intéressantes»?

— Rien de spécial, justement. On naît, on se marie, on fait des enfants, on se dégotte un boulot peinard et on meurt dans son lit à quatre-vingts ans passés. C'est une vie pour rien, sans mission, sans œuvre particulière, sans grandes difficultés à surmonter.

— Ces vies-là sont donc complètement mutiles?

Raoul n'est pas de cet avis. Il estime que ces existences anodines servent précisément à se reposer entre deux vies «importantes». Certains martyrs, certains artistes incompris, certains combattants de causes perdues parviennent au Paradis si fatigués par leur existence qu'ils supplient que leur soient accordées des réincarnations reposantes.

— Ma Nathalie a connu cent cinq vies de repos et huit vies intéressantes mais probablement pénibles à endurer.

Je remarque qu'en effet, si on entassait dans un musée toutes les œuvres qu'elle a réalisées de vie en vie, il y aurait là de quoi parcourir nombre de salles fastueuses et diverses.

— Alors, pourquoi n'est-elle pas encore libérée du cycle des réincarnations?

— Elle a presque touché au but, dit Raoul. Mais son comportement n'a jamais été suffisamment spirituel pour lui permettre de franchir le cap ultime.

— Quel a été son handicap?

— Le manque d'amour. L'âme de ma Nathalie est trop sensible aux risques des passions. Qu'elle ait été réincarnée en homme ou en femme, elle s'est toujours méfiée de ses partenaires. Elle ne s'est jamais complètement livrée et, le plus souvent d'ailleurs, elle a eu raison. Mais en s'épargnant de tomber dans ces «erreurs», il lui a manqué des informations, un vécu, tout ce qu'apporte un amour total à cœur perdu.

Je comprends mieux le pessimisme de mon ami, sa cliente n'est pas bloquée par sa bêtise, mais précisément par son bon sens!

Nous retournons l'observer à l'ambassade de Corée à Lima. Un goûter est servi aux jeunes gens. L'aîné adore les tartes au citron, le cadet la mousse au chocolat et Nathalie les îles flottantes.

Les îles flottantes…

66. ENCYCLOPÉDIE

RECETTE DE L'ÎLE FLOTTANTE: Commencer par constituer l'«océan» jaune et sucré où flottera l'île, la crème anglaise: