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— Tu appelles ça «on ne peut mieux»?

Après un second regard sur ces trois humains censes représenter les trois facettes de ma personnalité, je me sens plutôt mortifié.

— Ha! ha! bienvenue parmi les anges, pavoisé Raoul. Un boulot tranquille, qu'ils disaient. Tu parles! Il est plus ardu de sortir un homme de sa condition que de faire évoluer un minéral vers une forme végétale!

Raoul affiche son air préoccupé.

— De toute façon, pour nous l'aventure ne reside plus dans ce boulot de fonctionnaire. Il nous faut désormais quitter cet enfer de mièvrerie.

Raoul a ce drôle de regard qui me fascinait et m'effrayait jadis quand nous étions des êtres de chair. Ce regard qui signifie: «Allons jusqu'au bout de nos erreurs sinon nous ne saurons jamais pourquoi il ne fallait pas les commettre.»

Je demande à mon ami un court répit afin de remettre de l'ordre dans l'existence de mes clients. Rassuré, je partirai plus sereinement.

Je me débrouille donc pour influencer le président du jury de Miss Univers afin qu'il sélectionne la candidature de Venus. Je crée un courant de sympathie naturelle de l'ensemble du commando des Loups du colonel Dukouskoff envers Igor. Et j'envoie en rêve quelques scènes marrantes pour le roman de Jacques.

— Perds pas de temps avec eux, grogne Raoul, l'univers entier t'attend.

Puis il se penche à mon oreille et chuchote:

— En plus, les mortels se débrouillent parfois beau coup mieux sans nous.

85. VENUS. 17 ANS ET DEMI

Mon corps remodelé par la chirurgie esthétique, je l'ai reconstruit comme on restaure une voiture d'occasion. J'ai refait la carrosserie, le moteur, le tableau de bord… J'ai repris forme. J'étale en permanence des crèmes-et des pommades sur mon ventre, mes cuisses, mes fesses. Je redeviens sportive: natation, jogging, stretching. Peu à peu, je reprends aussi la maîtrise de mon appétit.

Et puis, j'ai retrouvé le chemin des studios de photo. J'ai recommencé avec des campagnes pour des produits alimentaires divers, puis sont revenus les vêtements et les jeans et, enfin! la haute couture. Le parcours classique des top-models.

Ce retour m'a lancée plus haut, plus loin que mes premières tentatives. La descente aux abîmes qui a suivi mes succès initiaux m'a rendue plus forte. Je ne me laisse plus marcher sur les pieds. J'ai appris à me faire respecter.

Pour petit ami, j'ai élu un mannequin homme. Bien que nous pratiquions le même métier, lui, il n'assume pas. Il a honte de poser et de défiler. Esteban proclame qu'il fait ça «en attendant».

Je l'ai choisi sur sa seule beauté physique. Il est très décoratif, dans le genre «latino». Je lui ai laissé entendre que dès que je serais lasse de lui, je le recracherais comme un noyau de cerise. Loin de le repousser, cette perspective me l'attache encore davantage. «Ah, Venous, toi seule tou mé comprends…» Les hommes sont si faciles à manipuler. Il me semble avoir saisi comment ils fonctionnent. Il suffit qu'une femme ne dépende pas d'eux pour qu'ils aient envie de dépendre d'elle.

Esteban, au lit, c'est un athlète avide de remporter la course. Il se donne un mal fou. Je le soupçonne même d'user de produits dopants. Tout ça pour mon plaisir! Au début, j'ai cherché à le rassurer, mais j'ai vite compris qu'au contraire mieux valait le laisser à son incertitude. Je lui en réclame toujours plus, et il aime ça.

Je le mérite bien, après tout. J'ai dix-sept ans et demi et je suis sublime.

Pour me détendre de l'ambiance des plateaux, je me suis mise à fumer. La cigarette m'aide à décompresser et le besoin de nicotine m'oblige à m'aménager des moments de détente. Elle réconcilie aussi. Maman fume également. Il n'y a que lorsque nous fumons toutes les deux, que nous nous proposons tour à tour le briquet, que nous ne nous disputons pas.

Maman m'aime, je le sais, et pourtant je sens qu'au fond d'elle-même elle me reproche le départ de papa. Toutes ses autres histoires de cœur, depuis, ont tourné à la catastrophe. On dirait qu'à peine elle a jeté son dévolu sur quelqu'un qu'elle se prépare à affronter l'échec. Ses compagnons s'en rendent sûrement compte et ça les crispe.

Il faut que je me libère de son influence. En plus, quand je vois sa trajectoire professionnelle, il y a de quoi être déprimée. Dans le métier, maman est déjà considérée comme une «vieille». Elle n'est plus demandée que pour des catalogues de vente par correspondance.

À la maison, elle s'est mise à carburer au whisky en visionnant des cassettes de films d'horreur. Mauvais trip.

J'ai compris les règles du métier, je crois. On monte vite et on descend vite, mais plus on monte haut, plus on a de chances de ne pas redescendre.

Il faut que je monte très haut. Il faut que je devienne Miss Univers. Avec le titre, je gagnerai en même temps un passeport à vie pour les meilleures agences de top-models et pour tous les types qu'il me plaira d'utiliser.

Je surveille de très près mon alimentation. Je mange beaucoup de légumes pour les fibres, beaucoup de fruits pour la souplesse de ma peau et puis je bois beaucoup d'eau minérale pour drainer les sucres et les graisses.

86. JACQUES. 17 ANS ET DEMI

Oral du bac option «philosophie». Question: «La liberté de pensée existe-t-elle?»

Après m'avoir écouté, l'examinateur me dit:

— Vous vous référez au zen, au bouddhisme, au taoïsme… Nous n'avons pas besoin d'aller chercher des références en Asie. Relisez Montaigne, Spinoza, Nietzsche, Platon, vous constaterez qu'ils ont tout compris.

Je me crispe:

— Ce qui m'intéresse dans la pensée orientale, c'est qu'elle se fonde sur une expérience de spiritualité vécue. Lorsqu'un moine zen reste immobile une heure pour faire le vide dans sa tête, lorsqu'un yogi ralentit son souffle et son cœur, lorsqu'un taoïste rit jusqu'à la pâmoison, ce ne sont pas simplement des phrases, ce sont des expériences vécues.

L'examinateur hausse les épaules.

— Allez, je ne vous en veux pas.

Ce disant, il passe les mains sur sa veste chic, comme pour effacer un pli imaginaire.

Je sens monter en moi une vague qui bientôt me submerge. Une colère ancienne tout d'un coup libérée. Cet homme représente tout ce qui, depuis l'enfance, m'exaspère. Tous ces gens qui croient tout savoir, qui sont remplis de certitudes et qui ne veulent surtout rien entendre de nouveau susceptible de remettre en question leur petit train-train. Cet examinateur avec son air satisfait d'homme doté d'un minuscule pouvoir, et comptant bien l'utiliser pour donner un sens à son existence, me navre.

J'explose:

— Vous me donnez pour thème: «La liberté de pensée existe-t-elle?» et, en fait, vous êtes précisément là pour l'interdire! L'originalité de mes idées, vous vous en moquez. Tout ce qui vous intéresse, c'est de vérifier si ma pensée ressemble à la vôtre ou, en tout cas, si je suis capable de la singer.

— Spinoza a une excellente phrase pour expliquer votre erreur. Il a dit que…

— Votre pensée à vous n'est qu'une pâle copie de celle des grands penseurs que vous invoquez. Vous vous êtes déjà demandé quelles étaient vos propres réflexions en dehors de celles de ces grands monuments institutionnalisés? Avez-vous seulement eu une fois dans votre vie une pensée personnelle? Non. Vous n'êtes qu'un… qu'un… (je cherche la pire insulte)… qu'un… photocopieur.

Je pars en claquant la porte. C'est la première fois de ma vie que je me livre à un acte de rébellion ouverte. Ça me laisse une impression de dégoût de moi-même. Comment cet examinateur sans intérêt a-t-il pu me contraindre à sortir de mes gonds?